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Au jour le jour

1788-août 1789



1788 : c’était la veille de la Révolution Française, mais personne ne le savait encore. Le temps n’était pas fameux. Une tempête de grêle ravagea tout l’ouest le 13 juillet, causant des dégâts considérables. Un quart de la récolte fut détruit, le reste sera de mauvaise qualité. L’automne fut pluvieux, les semailles compromises. Un peu partout dans la campagne castelbriantaise comme en France, la disette menaçait.

De surcroît, les finances royales étaient en piteux état. La guerre d’indépendance d’Amérique où s’illustra Lafayette, avait coûté cher. Le gouvernement vivait d’expédients, puisant dans les fonds de secours destinés aux sinistrés. C’était la banqueroute. L’émeute de Paris, les 27-28 août jeta dans la rue, non pas les mendiants ni les ouvriers des faubourgs, mais les maîtres artisans, boutiquiers, compagnons apprentis, toute la petite bourgeoisie qui comptait sur son travail pour s’enrichir. Le bruit de ces émeutes parvint à Châteaubriant par les divers colporteurs et par les castelbriantais qui résidaient à Nantes ou Rennes, mais les archives municipales n’en font pas mention.

Châteaubriant vivait à l’ombre de son château, se réunissait pour les feux de joie, les mariages, le marché du mercredi et la Foire de Béré. Comme partout la société restait divisée en trois ordres : les oratores (ceux qui prient, le Clergé), les bellatores (le beau monde, la Noblesse) et les laborantes (ceux qui travaillent : le Tiers Etat)

De nombreux clivages séparaient les riches des pauvres, les propriétaires des simples tenanciers, ceux qui détenaient une part de pouvoir de ceux qui étaient soumis. Le baron de Châteaubriant était loin, dans son château de Chantilly, et la gué-guerre occupait les bourgeois de la Communauté de Ville en butte aux mesquineroes des officiers seigneuriaux.

Tout en appartenant au Tiers-Etat, la bourgeoisie locale était une classe dominante. Elle servait d’intermédiaire entre les paysans et le Baron, grâce à ses compétences juridiques ou à son argent. Elle monopolisait les places de notaire, procureur fiscal, avocat, sénéchal, etc

La terre enrichissait un groupe de rentiers du sol tandis qu’un enchevêtrement de prélèvements s’abattait sur la production paysanne et aboutissait dans la poche de la classe propriétaire : les rentiers non-paysans.

Si le système féodal prélevait une part des moyens de subsistance des petites gens, il agressait aussi leur amour-propre. En somme, on admettait les taxes versées au Roi, mais on ne tolérait plus les redevances versées aux seigneurs et aux rentiers dont l’utilité sociale et protectrice était de plus en plus contestée.

La nécessité d’une contribution était admise par tous. Mais l’injustice, les privilèges fiscaux étaient partout condamnés.

  Une ville close à l’abri du château

La ville de Châteaubriant , en ce temps-là, était spatialement définie : c’était un lieu clos. Les remparts, les portes délimitaient une communauté urbaine dotée de structures juridiques particulières. La ville s’appuyait contre une butte servant de piédestal au château. Le centre urbain s’adosseait aux basses pentes de la colline. Au-delà s’étendaient les faubourgs : Faubourg de la Barre, Faubourg St Michel, Faubourg de la Torche, Faubourg de Couëré.

Les hommes de loi, notaires, avocats, greffiers, étaient au nombre de 26, plus que de boulangers et de bouchers !

C’était surtout les nobles à la fortune modeste qui résidaient à Châteaubriant. La noblesse et la bourgeoisie fortunées préféraient la grande ville, Nantes ou Rennes.

Et à côté de tout ce beau monde, il y avait les Castelbriantais ordinaires dont même le registre des capitations a gardé peu de trace : le monde des domestiques, le monde des journaliers prêtant leurs bras pour un charroi ou une moisson, le monde des filles-mères rejetées à la rue, le monde des petits métiers, le monde des infirmes et sans doute des mendiants.

L’administration de l’Etat était représentée à Châteaubriant par des collecteurs : les employés aux devoirs qui percevaient les impôts d’Etat.

  Les clivages entre les bourgeois

Juché sur une petite colline, dans la vallée de la Chère, le château avait une position dominante, orgueilleuse pourrait-on dire, ce que les bourgeois de la ville supportaient mal. Les élus municipaux étaient souvent en butte aux vexations et aux humiliations des officiers du Prince et ces difficultés provoquaient, chez les bourgeois, et même dans le peuple, l’attente d’une évolution.

Dans la ville, des rivalités existaient, par ricochet, entre les bourgeois. Il y avait d’un côté, ceux qui se trouvaient dans la mouvance du Prince de Condé, de ses officiers et de la noblesse locale. De l’autre côté, des familles, non moins bourgeoises, qui revendiquaient leur indépendance, leur solidarité de groupe opposé au précédent.

Ces familles, instruites et cultivées, souvent liées entre elles par des liens familiaux ou des liens d’amitié, n’ignoraient pas les débats qui agitaient les salons parisiens, autour des « philosophes » de « physiocrates » et des « lumières ». Les esprits commençaient à s’éclairer, et même dans les provinces reculées, comme Châteaubriant il y avait une liberté générale de penser, de parler et d’écrire.

  Tremblez tyrans

A Paris, en 1788, les choses se précipitèrent. En mai 1788, sur les murs du palais, on grava un jour ces mots : « Parlement à vendre, ministres à pendre, couronne à louer ». Et au frontispice de la loge de la reine, au Théâtre des Italiens, on plaça cet écriteau « Tremblez, tyrans, votre règne va finir ». Le roi Louis XVI voulut présenter six édits de réforme judiciaire et politique, mais les hommes de Loi firent la grève de la justice, demandèrent la réunion des Etats Généraux de la nation (ce qui ne s’était pas fait depuis 1614). Les manifestations se succédèrent. La noblesse d’épée suivit. Puis la noblesse d’Eglise.

Le 10 mai 1788, en Bretagne, l’opposition menée par la bourgeoisie tourna à l’émeute. Le 5 juillet 1788 un arrêt du Conseil du Roi annonça la convocation prochaine des Etats Généraux mais sans en annoncer la date, autorisant toute publication de suggestions concernant cette réunion. C’était un embryon de liberté de la presse. On débattit en particulier pour savoir si les futurs Etats Généraux devaient se faire avec le même type de représentation qu’en 1614. Le Tiers-Etat (la bourgeoisie) demanda à avoir autant de représentants, à lui tout seul, que le clergé et la noblesse réunis. A l’époque, le Tiers Etat représentait 25 millions de personnes environ, le Clergé 130 000 personnes , et la Noblesse 140 000 gentilshommes.

Mais les notables, réunis à Versailles le 6 novembre 1788, refusèrent la double représentation du Tiers Etat. Ils demandèrent même le droit de vote pour les laquais et les domestiques, façon d’opposer aux classes dites éclairées, une masse qui obéirait avec passivité aux injonctions de la noblesse. Le 12 décembre 1788, des représentants des privilégiés, dont le Prince de Condé, Baron de Châteaubriant, insistèrent auprès du Roi pour qu’il défende les deux premiers ordres : « L’Etat est en péril ... une révolution se prépare ... bientôt les droits de la propriété seront attaqués ... déjà on a demandé la suppression des droits féodaux ... Votre Majesté pourrait-elle sacrifier, humilier, sa brave, antique et respectable noblesse ? »

Le 27 décembre 1788 le Roi annonça que le nombre des Députés du Tiers Etat sera égal à celui des deux autres Ordres réunis. Le 24 janvier 1789, des lettres royales furent envoyées dans tout le pays, les assemblées des trois Ordres se constituèrent. Avant d’élire les députés, elles devaient rédiger, suivant la tradition, des « cahiers de doléances ». Mais seuls les membres influents des communautés villageoises pouvaient s’exprimer, avec le risque d’étouffer l’expression des plus pauvres. Le cahier de doléances était rédigé par ceux qui savaient écrire : les autres n’avaient aucun moyen de contrôle, à supposer qu’ils en aient envie.

  Touche pas à ma Bretagne

Pendant que se déroulaient ces événements si importants à Paris, les bourgeois de Châteaubriant restaient attachés aux droits de la Bretagne.

Châteaubriant, région de Bretagne, bénéficiait des franchises accordées à cette province. Par exemple, aucun impôt nouveau ne pouvait être levé sans le consentement des Etats de Bretagne auxquels des représentants de la ville participaient régulièrement.

Mais Louis XVI avait besoin d’argent. Il voulait, d’une part, imposer les plus riches (les bourgeois), et d’autre part, retirer à la Bretagne ses privilèges fiscaux qui en faisaient une province moins imposée que les autres. La Bretagne s’enflamma : nobles, clergé, bourgeois, étudiants, paysans, tous manifestèrent à Rennes . Le Roi riposta en exilant les magistrats du Parlement de Bretagne et en envoyant un régiment de dragons pour faire respecter l’ordre.

Les Bretons désignèrent alors 12 d’entre eux pour porter au Roi une protestation. Ils furent embastillés le 14 juillet 1788. A Châteaubriant, la Communauté de Ville protesta contre les Edits Royaux et contre l’embastillement des 12 gentilshommes bretons. Le registre des délibérations en fait foi : il porte les signatures des principaux membres de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie de la ville.

Finalement, le Roi céda et, le 11 octobre 1788, Châteaubriant fêta les Droits de la Bretagne conservés, les magistrats rendus à la liberté et la tenue prochaine des Etats Généraux du Royaume de France. On illumina, on tira le canon, on alluma des feux de joie dans les rues. Le vin et le cidre coulèrent à flots.

27 octobre 1788, la Communauté de Ville discuta sur les réformes à introduire dans le gouvernement et Jean-René GUIBOURG, procureur-syndic à Châteaubriant, écrivit au ministre Necker pour lui suggérer d’abolir la féodalité.

17 novembre 1788, la Communauté de Ville réunit les anciens officiers municipaux, les ecclésiastiques, les marguilliers, notables et propriétaires - laboureurs, pour délibérer sur les affaires de tous les habitants. Les nobles ne furent pas invités, le peuple non plus d’ailleurs. Au cours de cette réunion, il fut question de « l’heureuse révolution qui se prépare »

  Une place pour le Tiers-Etat

Mais quelle révolution ? Selon un texte retrouvé par l’historien Christian Bouvet, les notables castelbriantais affirmaient l’utilité fondamentale du Tiers-Etat et réclamaient pour lui une place légitime dans le gouvernement des affaires publiques :

"C’est dans l’ordre du Tiers-Etat que l’on trouve des ressources dans tous les genres. C’est l’ordre du Tiers-Etat qui soutient l’Etat ; c’est lui qui nourrit et élève des sujets pour l’Etat, qui les forme et les instruit pour les besoins de l’Etat, qui l’enrichit par son commerce et son industrie. C’est le Tiers-Etat qui forme les gros bataillons, c’est nos matelots, nos soldats, nos grenadiers qui versent des flots de sang, courageusement pour le soutien de l’Etat.

Qu’on examine l’état présent des choses ! On voit tous les avantages en faveur des deux premiers ordres de l’Etat. Que reste-t-il pour l’ordre du Tiers, pour cette classe de citoyens sans laquelle le plus bel empire du monde ne serait rien : elle n’a pour récompense de ses pénibles travaux qu’une accumulation de charges.

L’ordre du Tiers-Etat devrait-il être réduit à solliciter le partage réel de toutes les places fructueuses et productives qui appartiennent à cette société dont il est la partie la plus essentielle" (texte du 14 décembre 1788).

C’est très exactement ce que dira SIEYES en 1789 :
Qu’est ce que le Tiers - Etat ? Tout.
Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien.
Que demande-t-il ? A y devenir quelque chose.

  Emeutes à Rennes

Décembre 1788, se tinrent à Rennes des conférences préparant la tenue des Etats Généraux de Bretagne. Châteaubriant y envoya trois délégués : le maire François LOUARD, deux avocats Jean-René GUIBOURG et ERNOUL DE LA PROVOTÉ, et deux délégués supplémentaires : BRUNEAU DE SAINT MÉEN et CALVET.

29 décembre 1788, les Etats de Bretagne s’ouvrirent à Rennes. Le Tiers-Etat, représenté par les bourgeois, se dressa contre la noblesse et le clergé pour réclamer l’égalité devant l’impôt, l’abolition des privilèges de classe et l’augmentation du nombre de ses députés. Les débats durèrent un mois et conduisirent le Roi à suspendre les travaux des Etats de Bretagne.

Devant cette nouvelle atteinte aux Droits bretons, la noblesse et le clergé protestèrent, mais le Tiers-Etat s’inclina. C’est donc une nouvelle fois l’opposition entre la noblesse et le clergé d’un côté, et le Tiers-Etat de l’autre

A Rennes, le 26 janvier au matin, il faisait très froid et plusieurs centaines de personnes se rassemblèrent pour protester contre le prix du pain qui avait doublé en un mois. La noblesse profita de cette manifestation pour dresser les pauvres des villes et des campagnes contre les bourgeois du Tiers-Etat. Et ce fut l’affrontement entre le peuple soutenu par les nobles, et les étudiants qui soutennaient le Tiers-Etat. Les incidents se poursuivirent le 27 janvier 1789 où les étudiants furent rejoints par les ouvriers. Les combats acharnés firent 2 morts.

De partout, de Nantes, St-Malo, St-Servan, Vannes, Angers, Lorient, des jeunes vinrent au secours des étudiants et ouvriers de Rennes. Ces jeunes deviendront plus tard des Gardes Nationaux et choisiront parmi eux les députés bretons qui iront aux Etats Généraux de Versailles. Ces députés du "club breton" deviendront plus tard le "Club des Jacobins".

Réquisitoire de Méaulle

Les délégués de Châteaubriant s’en revinrent dans leur ville et se proposèrent d’informer la population de ce qui s’était passé à Rennes. C’est alors que se manifestèrent au grand jour les divisions au sein de la bourgeoisie castelbriantaise. Le procureur-syndic, Jean-René GUIBOURG, qui était plutôt du côté de la noblesse, s’y opposa. Les habitants protestèrent. Alors le maire, François LOUARD, et quelques échevins, réunirent la population pour le 13 mars, au son du tambour et de la cloche.

  13 mars 1789

Après le rapport des délégués, l’avocat Jean-Baptiste- Nicolas MEAULLE prit la parole pour un véritable réquisitoire accusant GUIBOURG et ERNOUL DE LA PROVOTÉ de faire obstacle à la démocratie. Il leur reprocha de s’être fait élire Députés de Châteaubriant à l’assemblée préliminaire du Tiers-Etat à Rennes, contre le vœu de la Commune qui avait précédemment arrêté « l’exclusion de tous officiers des seigneurs ». Il leur reprocha de ne pas avoir assemblé la Commune toutes les fois qu’on aurait dû le faire. Il demanda que le Directeur des Postes soit prié de ne remettre les paquets et lettres qui sont adressés à la municipalité, qu’à Monsieur le Maire ou à deux autres personnes dûment mandatées.

  14 pieds carrés

Mais ce qui envenima les choses, c’est une histoire de chambre de « 14 pieds carrés » (ce qui fait 20 m2 environ)

Méaulle exposa que « les clefs de l’Hôtel Commun où l’Assemblée se tient actuellement, sont par abus aux dispositions de Monsieur le Sindic, qui, par suite d’abus, s’est approprié l’usage d’une des deux chambres, chambre qui est cependant indispensable à chaque assemblée généralle afin que, pour éviter confusion et tumulte, les commissaires puissent s’y retrouver pour rédiger leurs délibérations ».

Rappelons en effet que, depuis le 4 février 1788 la municipalité louait une partie de la maison de Marie-François Guérin, maître en chirurgie : deux chambres, une cuisine, un caveau, situés place St Nicolas avec, les jours d’assemblée, « liberté de se promener dans le jardin donnant sur la place neuve de la ville (= la place de la Motte) et droit d’aller aux latrines situées dans une partie du dit jardin ». Le syndic ; Jean-René Guibourg, s’était réservé une des deux chambres, « de 14 pieds-carrés », où il avait mis « un lit, une armoire, un bureau » en attendant que la construction de sa propre maison soit achevée « pour la St Jean prochaine » .

Mais cette pièce, la Communauté de ville le revendiquait haut et fort et pria le syndic de la libérer incessamment « afin d’éviter à l’Assemblée la disgrâce d’user des voyes de rigueur pour l’y contraindre ».

La querelle s’envenima, Guibourg porta l’affaire devant le Parlement de Rennes. Le maire Louard dut aller expliquer les choses, regrettant que « des gens mal intentionnés » aient présenté cette réunion du 13 mars « comme tumultueuse et séditieuse ». Le Parlement lui donna raison mais Guibourg refusa de quitter les lieux.

  30 mars 1789

Alors qu’à Paris, à Orléans et en Provence les émeutes se succédaient, en raison de la cherté du pain, la Communauté de Châteaubriant se réunit « à deux heures de relevé ». Le maire, Louard, expliqua que les temps avaient changé, que la chambre occupée par Guibourg était devenue nécessaire et que ses meubles gênaient la liberté des Assemblées générales, et que Guibourg ferait mieux « de consentir de la quitter pour maintenir la paix ..., en vue du Bien Public et pour éviter tout désordre »

 31 mars 1789

Les choses s’envenimèrent tellement qu’on apprit qu’une partie des habitants de Châteaubriant s’étaient assemblés en l’église des Trinitaires, autour de Guibourg, et d’une dizaine d’échevins, pour rédiger le cahier de doléances de la ville (celui-ci sera daté du 2 avril)

La municipalité s’offusqua, disant que les habitants ne devaient « pas sortir de la ville pour aller tenir des assemblées dans un faux bourg ». Et voilà les mesures de rétorsion : le 2 avril 1789, le maire, François Louard, révoqua le syndic Guibourg et les 10 échevins qui le suivaient, en leur interdisant désormais de « s’immiscer de façon quelconque dans les affaires de cette ville ». A la place de Guibourg, c’est Méaulle qui fut élu syndic. Dix nouveaux échevins furent élus aussi.

Mais il y avait un problème : Guibourg avait toujours la clef de sa chambre. La municipalité décida donc que la porte de communication entre la demeure du concierge, et l’appartement servant d’Hôtel de Ville, serait « patte-fichée » et munie d’un « cadenat » ce qui fut fait sur le champ par un serrurier.

  Les maîtres-perruquiers

Cette querelle intestine entre bourgeois, entre Louard et Méaulle d’un côté, et Guibourg de l’autre, fit des vagues dans la petite ville. Voilà que les Maîtres-perruquiers, « en tant que corps politique de cette ville » prirent position. Ils dirent « leur plus grand étonnement en apprenant que plusieurs membres de la municipalité, subjugués par le pouvoir féodal ou aristocratique, ont affecté de faire scission avec les vrais patriotes, dans un lieu surtout où, pour le Bien Public, il faut de la concorde, de l’énergie et de la fermeté pour faire valoir nos justes moyens de condoléances ».

Les maîtres-perruquiers mettaient ainsi en cause Guibourg et ses amis, « transfuges du Tiers-Etat », « gens de bas-aloi » dont « la tiédeur et la pusillanimité manifestent trop clairement leur esprit de parti » et affirmaient que « l’assemblée illégalement convoquée, dans l’église des Trinitaires hors la ville, ne l’a été que pour faire diversion, pour la désunion parmi les citoïens (...) » - Ainsi l’église des Trinitaires « au lieu d’être la demeure d’un Dieu de Paix va servir de retraite à des détracteurs de la couronne civique »

2 mai 1789, à Versailles Louis XVI reçutt les députés des Trois Ordres, avec un cérémonial qui déplut au Tiers-Etat. En effet, il accueillit d’abord le Clergé dans son cabinet, la porte ouverte à deux battants. Puis les députés de la Noblesse, la porte n’étant ouverte qu’à un seul battant. Enfin les membres du Tiers-Etat défilèrent, eux, dans la chambre à coucher du Roi

4 mai 1789, eut lieu la procession religieuse de Saint-Sacrement à Versailles, les tapisseries de la Couronne, les Oriflammes, les drapeaux fleudelysés claquaient aux fenêtres. Les 1139 députés, dont 578 du Tiers Etat, 291 du Clergé et 270 de la Noblesse, étaient venus de tous les coins de France. Tous tenaient un cierge à la main, sauf les porteurs de bannières et les fauconniers de sa Majesté qui tenaient leur oiseau sur le poing.

Le 5 mai 1789, Louis XVI présida la séance d’ouverture des Etats Généraux dans la Salle des Menus-Plaisirs de son château de Versailles. Le roi portait un chapeau à plumes blanches, retroussé « à la Henri IV ». Lorsqu’il s’assit sur son trône il ne se décoiffa pas. La Noblesse non plus. Tous attendaient que les députés du Tiers-Etat se décoiffent respectueusement. Mais il n’en firent rien. Ca commençait mal !

6 mai 1789, les archives de Châteaubriant n’évoquent pas la réunion de Versailles, mais signalent que Guibourg a toujours sa chambre en l’Hôtel de Ville et que, de ce fait, la municipalité ne pouvait placer dans les archives, de manière sûre, les lettres des différents corps et corporations qu’elle a reçues de Brest, Moncontour, Vannes et St Brieuc.

23-30 mai 1789, à Versailles, des tractations furent menées entre les trois Ordres, le Tiers-Etat souhaitant que tous les députés délibèrent ensemble et que le vote se fasse par tête.

28 mai 1789, à Châteaubriant, à 8 heures du matin, une altercation opposa les partisans de Louard et Méaulle, aux partisans de Guibourg. Le « cadenat » de la porte « patte-fichée » avait été enlevé et la porte elle-même avait été forcée comme en témoignaient les entailles qu’on voyait sur le chambranle. Les préoccupations castelbriantaises étaient bien loin de celles de Paris .

Finalement, c’est un arrêt du Conseil du Roi, en date du 9 août 1789 qui décida que « pour rétablir et maintenir l’union de la Communauté de Châteaubriant, il serait procédé à une nouvelle élection des officiers municipaux ». Cette décision aboutit à la défaite des partisans de Guibourg.

  Trois cahiers pour une commune

Le 31 mars 1789, la paroisse de Béré a rédigé son cahier de doléances en présence d’une cinquantaine de personnes. Cahier très intéressant qui explique bien les conditions de vie des petites gens. Il demande notamment une table alphabétique des registres des paroisses. « Les paysans, dont la plus grande partie ne sait ni lire ni écrire, sont incapables de tenir et de faire leur propre généalogie. Messieurs des villes refusent de les reconnaître pour parents » ce qui complique les affaires de succession.

Le 02 avril, c’est le tour de Châteaubriant ... à ceci près que, fait très rare en France, deux cahiers ont été rédigés par Châteaubriant, par deux assemblées différentes :

- d’un côté, autour de Jean-René GUIBOURG, 32 personnes sont réunies au Couvent des Trinitaires.

- de l’autre côté, autour du maire François LOUARD et de l’avocat Jean-Nicolas MEAULLE, se sont regroupées 117 personnes à l’Hôtel de Ville. Les bourgeois (fonctionnaires, juristes, riches marchands) y sont majoritaires.

Le premier étonnement vient du contenu de ces deux cahiers.

Le premier cahier, celui de l’Hôtel de Ville se contente de reprendre le modèle qui circule en France sous le nom de "Charges d’un bon citoyen de campagne" tout en gommant les paragraphes qui dénoncent la mainmise des officiers seigneuriaux. Le cahier de l’Hôtel de Ville, par exemple, ne reprend pas l’idée d’élire des "prud’hommes" (qui feraient concurrence aux hommes de loi : avocats, procureurs, notaires et autres robins, tous membres influents du Tiers-Etat), ni la phrase disant : "que nos représentants ne puissent être choisis parmi les officiers et gens des seigneurs et ecclésiastiques". Il n’y a donc pas opposition formelle entre le Tiers-Etat et les deux autres Ordres (Noblesse et Clergé). La tonalité du cahier est tout-à-fait conservatrice même s’il propose des réformes globales : égalité devant l’impôt, la justice et l’emploi, et s’il demande que « dans les affaires publiques, ce ne soit plus l’intérêt particulier de quelques familles réunies qui dirige les délibérations, souvent contraires au bien commun » (en ce paragraphe, il visait Guibourg et sa famille !)

L’autre cahier, celui de Guibourg, rédigé par seulement une trentaine de personnes, gens plus favorables à la noblesse qu’aux bourgeois, demande « d’effacer les entraves du commerce », la suppression de la vénalité des charges », l’autorisation des prêts d’argent, et prend tout de même en compte certaines aspirations de la paysannerie moderne : contre les afféagements, contre les abus du gibier, pour la liberté économique, une meilleure assistance sociale, et "pour qu’il soit établi dans toutes les petites villes de France, et particulièrement dans celle-ci, des collèges pour l’instruction de la jeunesse". Ces demandes sont d’autant plus étonnantes que le seul professeur de la ville et la majeure partie des représentants de la société rurale ne siègent pas au Couvent des Trinitaires, mais à l’assemblée de l’Hôtel de Ville.

On peut donc en conclure avec l’Association Nantes-Histoire que "démagogie, querelles intestines, ambitions personnelles, recherche du pouvoir : tel semble être le climat castelbriantais en ce printemps 89". Il serait donc vain de classer les bourgeois castelbriantais en "révolutionnaires" et "conservateurs" ...

Les deux cahiers, cependant, étaient d’accord sur quelques points : la suppression des servitudes féodales et des rentes seigneuriales, le droit pour les municipalités d’assurer elles-mêmes leur police, la réforme de la justice « que les mêmes peines soient infligées pour les mêmes délits, sans distinction de qualité et dr rang et qu’à l’avenir les gentilshommes cessent d’être dégradés avant d’être suppliciés »

Bref, voilà donc Châteaubriant avec deux cahiers de doléances. L’affaire est portée devant le Sénéchal de Rennes qui déclare seule valable l’assemblée de l’Hôtel de Ville (autour de LOUARD et MEAULLE). Appel est fait au Parlement de Bretagne, le 10 juillet 89, puis au Conseil du Roi le 09 août 89. Finalement, le Roi décide qu’il y aura de nouvelles élections d’officiers municipaux à Châteaubriant : c’est la défaite des partisans de Guibourg. Aux élections du 18 janvier 1790, un nouveau maire sera élu : Fresnais de Lévin, avec Méaulle comme procureur de la commune.

  La grande peur

4 mai 1789 : ouverture des Etats Généraux à Versailles. Parmi les députés il en est deux de la région castelbriantaise : Jean-Nicolas MEAULLE (32 ans) et Jacques DEFERMON DES CHAPELLIERES qui réside à Gastines en Issé.

14 juillet 1789, la prise de la Bastille. Nous n’en avons trouvé aucun écho dans les archives castelbriantaises.

15 juillet 1789, Louis-Joseph de Condé, seigneur et baron de Châteaubriant, quitta la France. Il prendra à Coblenz la tête des émigrés qui combattront plus tard la Révolution.

22 juillet 1789 : ce fut la "Grande Peur" à Châteaubriant où on annonçait que 500 hommes en armes font des ravages dans les environs. On s’assembla, on chercha les coupables. On ne les trouva pas (et pour cause !). Ce fut l’émeute. Un peu partout en milieu rural, des rentiers et petits seigneurs furent importunés voire attaqués et la bourgeoisie de Nantes s’en inquièta car "beaucoup de capitaux avaient servi à acheter des terres, et les bourgeois percevaient non seulement les fermages mais aussi les droits seigneuriaux dont les domaines étaient souvent grevés" écrit Yannick GUIN dans "la Révolution en Loire-Inférieure". Cette grande peur devait déboucher sur la création de la Garde Nationale. Celle de Châteaubriant, forte d’une centaine d’hommes, fut mise sous le commandement de Jean-Nicolas MEAULLE.

Mais revenons au 22 juillet 1789 : ce jour-là, la foule, qui n’avait pas trouvé les 500 brigands annoncés, tourna sa colère contre la cherté de la vie et la pénurie des grains. La Communauté de Ville saisit la caisse du receveur des impôts indirects : 4 sacs d’argent et un sac d’or, et s’en servit pour acheter du grain et le distribuer aux habitants pour les calmer.

4 août 1789 : à Paris, ce fut l’abolition des privilèges, la grande embrassade. Dans l’enthousiasme, les députés bretons déclarèrent renoncer aux Privilèges de la Bretagne, sans s’apercevoir que c’étaient des droits inscrits dans le traité de 1532 et non pas des privilèges de classe. Ce faisant, ils trahissaient le mandat qui leur avait été donné par les électeurs qui tenaient, justement, à leurs franchises et libertés bretonnes. Le Président de l’Assemblée Constituante, Guy LECHAPELIER, ami de MEAULLE, essaya de rattraper la chose mais en vain. Ce fut la fin du Parlement de Bretagne.

  Un précieux registre

A Châteaubriant, les événements du 4 août passèrent inaperçus, du moins dans les archives, mais on note un changement important : la Communauté de Ville ouvre un « registre servant à l’enregistrement des décrets de l’Assemblée Nationale, proclamation et déclarations du Roy, lettres patentes et autres lois ». On peut y lire, recopiée à la main, la Déclaration de l’homme et du citoyen, et la Constitution :

Art 1 : Tous les pouvoirs émanent essentiellement de la Nation et ne peuvent émaner que d’elle

Art 2 : Le gouvernement français est monarchique. Il n’y a point d’autorité supérieure à la loi (etc).

On y apprend aussi que l’Assemblée Nationale demande « à toutes les municipalités du Royaume, tant dans les villages que dans les campagnes », de veiller « au maintien de la tranquilité généralle ». Le vocabulaire a changé, on ne parle plus de « Communauté de Ville », mais de municipalité. On ne parle plus des arrêts du Roy, mais des décrets de l’Assemblée Nationale. L’Ancien Régime se termine. La Révolution se cherche.




Sources :

  • Charles Goudé, Histoire de Châteaubriant , Baronnie, ville et paroisse
  • Marcel Buffé, Châteaubriant, une cité dans l’histoire
  • Alain Racineux : le Pays de Châteaubriant et la Révolution.
  • Histoire de la France et des Français, par Marcel Jullian et Jacques Levron (Ed. R. Laffont)
  • Christian Bouvet : Les doléances au Pays de Châteaubriant en 1789
  • Archives municipales, BB 16