1788 : c’était la veille de la Révolution Française, mais personne ne le savait encore. Le temps n’était pas fameux. Une tempête de grêle ravagea tout l’ouest le 13 juillet, causant des dégâts considérables. Un quart de la récolte fut détruit, le reste sera de mauvaise qualité. L’automne fut pluvieux, les semailles compromises. Un peu partout dans la campagne castelbriantaise comme en France, la disette menaçait.
De surcroît, les finances royales étaient en piteux état. La guerre d’indépendance d’Amérique où s’illustra Lafayette, avait coûté cher. Le gouvernement vivait d’expédients, puisant dans les fonds de secours destinés aux sinistrés. C’était la banqueroute. L’émeute de Paris, les 27-28 août jeta dans la rue, non pas les mendiants ni les ouvriers des faubourgs, mais les maîtres artisans, boutiquiers, compagnons apprentis, toute la petite bourgeoisie qui comptait sur son travail pour s’enrichir. Le bruit de ces émeutes parvint à Châteaubriant par les divers colporteurs et par les castelbriantais qui résidaient à Nantes ou Rennes, mais les archives municipales n’en font pas mention.
Châteaubriant vivait à l’ombre de son château, se réunissait pour les feux de joie, les mariages, le marché du mercredi et la Foire de Béré. Comme partout la société restait divisée en trois ordres : les oratores (ceux qui prient, le Clergé), les bellatores (le beau monde, la Noblesse) et les laborantes (ceux qui travaillent : le Tiers Etat)
De nombreux clivages séparaient les riches des pauvres, les propriétaires des simples tenanciers, ceux qui détenaient une part de pouvoir de ceux qui étaient soumis. Le baron de Châteaubriant était loin, dans son château de Chantilly, et la gué-guerre occupait les bourgeois de la Communauté de Ville en butte aux mesquineroes des officiers seigneuriaux.
Tout en appartenant au Tiers-Etat, la bourgeoisie locale était une classe dominante. Elle servait d’intermédiaire entre les paysans et le Baron, grâce à ses compétences juridiques ou à son argent. Elle monopolisait les places de notaire, procureur fiscal, avocat, sénéchal, etc
La terre enrichissait un groupe de rentiers du sol tandis qu’un enchevêtrement de prélèvements s’abattait sur la production paysanne et aboutissait dans la poche de la classe propriétaire : les rentiers non-paysans.
Si le système féodal prélevait une part des moyens de subsistance des petites gens, il agressait aussi leur amour-propre. En somme, on admettait les taxes versées au Roi, mais on ne tolérait plus les redevances versées aux seigneurs et aux rentiers dont l’utilité sociale et protectrice était de plus en plus contestée.
La nécessité d’une contribution était admise par tous. Mais l’injustice, les privilèges fiscaux étaient partout condamnés.
Une ville close à l’abri du château
La ville de Châteaubriant , en ce temps-là, était spatialement définie : c’était un lieu clos. Les remparts, les portes délimitaient une communauté urbaine dotée de structures juridiques particulières. La ville s’appuyait contre une butte servant de piédestal au château. Le centre urbain s’adosseait aux basses pentes de la colline. Au-delà s’étendaient les faubourgs : Faubourg de la Barre, Faubourg St Michel, Faubourg de la Torche, Faubourg de Couëré.
Les hommes de loi, notaires, avocats, greffiers, étaient au nombre de 26, plus que de boulangers et de bouchers !
C’était surtout les nobles à la fortune modeste qui résidaient à Châteaubriant. La noblesse et la bourgeoisie fortunées préféraient la grande ville, Nantes ou Rennes.
Et à côté de tout ce beau monde, il y avait les Castelbriantais ordinaires dont même le registre des capitations a gardé peu de trace : le monde des domestiques, le monde des journaliers prêtant leurs bras pour un charroi ou une moisson, le monde des filles-mères rejetées à la rue, le monde des petits métiers, le monde des infirmes et sans doute des mendiants.
L’administration de l’Etat était représentée à Châteaubriant par des collecteurs : les employés aux devoirs qui percevaient les impôts d’Etat.
Les clivages entre les bourgeois
Juché sur une petite colline, dans la vallée de la Chère, le château avait une position dominante, orgueilleuse pourrait-on dire, ce que les bourgeois de la ville supportaient mal. Les élus municipaux étaient souvent en butte aux vexations et aux humiliations des officiers du Prince et ces difficultés provoquaient, chez les bourgeois, et même dans le peuple, l’attente d’une évolution.
Dans la ville, des rivalités existaient, par ricochet, entre les bourgeois. Il y avait d’un côté, ceux qui se trouvaient dans la mouvance du Prince de Condé, de ses officiers et de la noblesse locale. De l’autre côté, des familles, non moins bourgeoises, qui revendiquaient leur indépendance, leur solidarité de groupe opposé au précédent.
Ces familles, instruites et cultivées, souvent liées entre elles par des liens familiaux ou des liens d’amitié, n’ignoraient pas les débats qui agitaient les salons parisiens, autour des « philosophes » de « physiocrates » et des « lumières ». Les esprits commençaient à s’éclairer, et même dans les provinces reculées, comme Châteaubriant il y avait une liberté générale de penser, de parler et d’écrire.
Tremblez tyrans
A Paris, en 1788, les choses se précipitèrent. En mai 1788, sur les murs du palais, on grava un jour ces mots : « Parlement à vendre, ministres à pendre, couronne à louer ». Et au frontispice de la loge de la reine, au Théâtre des Italiens, on plaça cet écriteau « Tremblez, tyrans, votre règne va finir ». Le roi Louis XVI voulut présenter six édits de réforme judiciaire et politique, mais les hommes de Loi firent la grève de la justice, demandèrent la réunion des Etats Généraux de la nation (ce qui ne s’était pas fait depuis 1614). Les manifestations se succédèrent. La noblesse d’épée suivit. Puis la noblesse d’Eglise.
Le 10 mai 1788, en Bretagne, l’opposition menée par la bourgeoisie tourna à l’émeute. Le 5 juillet 1788 un arrêt du Conseil du Roi annonça la convocation prochaine des Etats Généraux mais sans en annoncer la date, autorisant toute publication de suggestions concernant cette réunion. C’était un embryon de liberté de la presse. On débattit en particulier pour savoir si les futurs Etats Généraux devaient se faire avec le même type de représentation qu’en 1614. Le Tiers-Etat (la bourgeoisie) demanda à avoir autant de représentants, à lui tout seul, que le clergé et la noblesse réunis. A l’époque, le Tiers Etat représentait 25 millions de personnes environ, le Clergé 130 000 personnes , et la Noblesse 140 000 gentilshommes.
Mais les notables, réunis à Versailles le 6 novembre 1788, refusèrent la double représentation du Tiers Etat. Ils demandèrent même le droit de vote pour les laquais et les domestiques, façon d’opposer aux classes dites éclairées, une masse qui obéirait avec passivité aux injonctions de la noblesse. Le 12 décembre 1788, des représentants des privilégiés, dont le Prince de Condé, Baron de Châteaubriant, insistèrent auprès du Roi pour qu’il défende les deux premiers ordres : « L’Etat est en péril ... une révolution se prépare ... bientôt les droits de la propriété seront attaqués ... déjà on a demandé la suppression des droits féodaux ... Votre Majesté pourrait-elle sacrifier, humilier, sa brave, antique et respectable noblesse ? »
Le 27 décembre 1788 le Roi annonça que le nombre des Députés du Tiers Etat sera égal à celui des deux autres Ordres réunis. Le 24 janvier 1789, des lettres royales furent envoyées dans tout le pays, les assemblées des trois Ordres se constituèrent. Avant d’élire les députés, elles devaient rédiger, suivant la tradition, des « cahiers de doléances ». Mais seuls les membres influents des communautés villageoises pouvaient s’exprimer, avec le risque d’étouffer l’expression des plus pauvres. Le cahier de doléances était rédigé par ceux qui savaient écrire : les autres n’avaient aucun moyen de contrôle, à supposer qu’ils en aient envie.
Touche pas à ma Bretagne
Pendant que se déroulaient ces événements si importants à Paris, les bourgeois de Châteaubriant restaient attachés aux droits de la Bretagne.
Châteaubriant, région de Bretagne, bénéficiait des franchises accordées à cette province. Par exemple, aucun impôt nouveau ne pouvait être levé sans le consentement des Etats de Bretagne auxquels des représentants de la ville participaient régulièrement.
Mais Louis XVI avait besoin d’argent. Il voulait, d’une part, imposer les plus riches (les bourgeois), et d’autre part, retirer à la Bretagne ses privilèges fiscaux qui en faisaient une province moins imposée que les autres. La Bretagne s’enflamma : nobles, clergé, bourgeois, étudiants, paysans, tous manifestèrent à Rennes . Le Roi riposta en exilant les magistrats du Parlement de Bretagne et en envoyant un régiment de dragons pour faire respecter l’ordre.
Les Bretons désignèrent alors 12 d’entre eux pour porter au Roi une protestation. Ils furent embastillés le 14 juillet 1788. A Châteaubriant, la Communauté de Ville protesta contre les Edits Royaux et contre l’embastillement des 12 gentilshommes bretons. Le registre des délibérations en fait foi : il porte les signatures des principaux membres de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie de la ville.
Finalement, le Roi céda et, le 11 octobre 1788, Châteaubriant fêta les Droits de la Bretagne conservés, les magistrats rendus à la liberté et la tenue prochaine des Etats Généraux du Royaume de France. On illumina, on tira le canon, on alluma des feux de joie dans les rues. Le vin et le cidre coulèrent à flots.
27 octobre 1788, la Communauté de Ville discuta sur les réformes à introduire dans le gouvernement et Jean-René GUIBOURG, procureur-syndic à Châteaubriant, écrivit au ministre Necker pour lui suggérer d’abolir la féodalité.
17 novembre 1788, la Communauté de Ville réunit les anciens officiers municipaux, les ecclésiastiques, les marguilliers, notables et propriétaires - laboureurs, pour délibérer sur les affaires de tous les habitants. Les nobles ne furent pas invités, le peuple non plus d’ailleurs. Au cours de cette réunion, il fut question de « l’heureuse révolution qui se prépare »
Une place pour le Tiers-Etat
Mais quelle révolution ? Selon un texte retrouvé par l’historien Christian Bouvet, les notables castelbriantais affirmaient l’utilité fondamentale du Tiers-Etat et réclamaient pour lui une place légitime dans le gouvernement des affaires publiques :
"C’est dans l’ordre du Tiers-Etat que l’on trouve des ressources dans tous les genres. C’est l’ordre du Tiers-Etat qui soutient l’Etat ; c’est lui qui nourrit et élève des sujets pour l’Etat, qui les forme et les instruit pour les besoins de l’Etat, qui l’enrichit par son commerce et son industrie. C’est le Tiers-Etat qui forme les gros bataillons, c’est nos matelots, nos soldats, nos grenadiers qui versent des flots de sang, courageusement pour le soutien de l’Etat.
Qu’on examine l’état présent des choses ! On voit tous les avantages en faveur des deux premiers ordres de l’Etat. Que reste-t-il pour l’ordre du Tiers, pour cette classe de citoyens sans laquelle le plus bel empire du monde ne serait rien : elle n’a pour récompense de ses pénibles travaux qu’une accumulation de charges.
L’ordre du Tiers-Etat devrait-il être réduit à solliciter le partage réel de toutes les places fructueuses et productives qui appartiennent à cette société dont il est la partie la plus essentielle" (texte du 14 décembre 1788).
C’est très exactement ce que dira SIEYES en 1789 :
Qu’est ce que le Tiers - Etat ? Tout.
Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien.
Que demande-t-il ? A y devenir quelque chose.







