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Un Etranger : les Portugais

Un étranger, comme c’est étrange !
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Les Portugais
Les Turcs


 FERNANDO RIESENBERGER , AVELINO SABIO :

 L’INTEGRATION EST UNE LONGUE MARCHE

AVELINO SABIO

Mon père était en France depuis 1971. Il y était venu de façon tout à fait officielle, par l’Office National de l’Immigration. Mais sans sa famille.

En octobre 1972. Il est venu nous chercher au Portugal. J’avais 9 ans, ma sœur en avait 4 et mon frère 2. Nous avions une consigne : ne pas dire que ce monsieur était notre père. A Figueras da Foz, nous passons chez un compatriote. Malchance ! La police y était aussi, par hasard. Et il nous a fallu nous cacher pour attendre leur départ.

A la frontière, nous ratons le train. El les douaniers étaient là. Ils nous ont bien vus. Mais un homme a proposé de nous faire passer en voiture. Il a seulement fallu donner de l’argent aux douaniers.

Direction : Orense en Espagne. Et nous ratons encore le train. Il a fallu trouver un gîte pour dormir et manger. Le lendemain, les carabiniers espagnols nous attendaient.
Ma mère pleurait. Les trois gosses pleuraient. Mon père, que nous appelions « Tonton » a expliqué que nous allions rejoindre notre père, accidenté en France. Les carabiniers ont-ils relevé la supercherie ? Nous ont-ils pris en pitié ? Quoi qu’il en soit, ils nous ont confiés... à notre père, avec mission, un fois rendus à Irun, de nous renvoyer au Portugal.

Irun-Hendaye, la frontière française. Deux camarades de mon père sont là, Costa et Lourenço. Du moins, ils devraient être là à nous attendre. Mais ils n’y sont plus. Et nous n’avons pas d’argent. Nous réussissons tout de même à prendre le train et nous allons à Bordeaux, après avoir échappé aux contrôles. A Bordeaux, nous retrouvons les camarades de mon père qui nous paient le voyage jusqu’à Nantes.

Commerçant à Rougé

Mais alors, plus de train pour aller à Châteaubriant. Il nous a fallu prendre un taxi et nous nous sommes retrouvés rue Marcel Viaud, à Châteaubriant, où logeait la quasi totalité des Portugais, en célibataires, à 2 ou 3 par pièce. Et puis, dès le lendemain matin, nous partions sur Rougé, à la Guérivais, où mon père avait loué.

Un jour, la maison a brûlé. Et ce fut notre chance. Nous avons dit que nos papiers avaient brûlé aussi. Et c’est comme ça que nous avons pu nous mettre officiellement en règle. Moi j’ai été inscrit à l’école des Terrasses et j’ai suivi une scolarité sans encombre. Et me voilà maintenant, commerçant à Rougé.

Suis-je Français ? Suis-je Portugais ? Portugais de cœur, Portugais de nationalité aussi, et sans doute retournerais-je au Portugal si j’y trouvais un travail convenable.

Mais quand je suis au Portugal depuis plus de quinze jours, je m’ennuie de la France, le pays où je vis depuis 17 ans et j’ai envie d’y revenir.

Est-ce que je ressens le racisme en France ? Il y a 17 ans, non. Mais depuis quelques années, oui, sans doute à cause de la crise de l’emploi. Mais il faut bien dire que notre pays, maintenant, c’est la France. Il y a 17 ans, quand mon père est venu nous chercher, j’ai pleuré, je ne voulais pas partir. Maintenant, je ne sais pas si je pourrais quitter la France.

 FERNANDO RIESENBERGER

Je suis parti du Portugal le jour de mes 18 ans. J’étais le second fils d’une famille de 6 enfants. Mon père nous avait quittés depuis des années. Ma mère travaillait à l’usine. Moi j’étais embauché depuis 2 ans dans une usine de tricot et, dans mon temps libre, je servais de guide pour les visiteurs des caves de Porto. C’est comme cela que j’ai appris un peu le français.

C’était la période où la guerre pesait sur le Portugal, où la jeunesse se trouvait mal à l’aise devant les conflits avec les colonies portugaises : Angola, Mozambique, Guinée. Et puis j’avais un ami qui avait passé 6 fois la frontière. Cela me paraissait facile.

Alors un jour, un ami et moi, nous sommes partis. Par le train d’abord jusqu’à Chavès. Puis en taxi jusqu’à Vila Verde de Raia, sur la frontière avec l’Espagne. A travers champs, nous avons franchi cette frontière. Nous avions très peu d’argent. Fallait-il faire du stop ? Ou prendre le car ? Pour aller où ? C’est alors que nous avons rencontré un Portugais, installé en Espagne et qui nous avait repérés : « Je vous amène à Bilbao ». Nous y sommes restés un an, à travailler en intérim, dans un chantier naval, pour arriver à nous procurer l’argent du départ.

Le pâté des Bonnes Sœurs

Mi-septembre 1969, avec deux de nos copains venus de Porto, nous partons du côté de Pampelune avec un but : traverser les Pyrénées à pied. Trois jours. Deux nuits. On tourne en rond. Il fait froid. Pour dormir la nuit, nous nous serrons les uns contre les autres. Comme nourriture, quelques conserves. Le froid. La faim.

Mais voilà un berger : « La France c’est tout droit » nous dit-il. Facile à dire.

Enfin nous arrivons près d’une ferme. Peur. Où sommes-nous ? En fait, nous sommes proches de St Jean de Pied de Port. Les gens sont gentils. Ils nous nourrissent et nous offrent de dormir dans la grange. Le lendemain matin, direction Bordeaux. Toujours à pied. Erreur de route : nous sommes à Toulouse. Retour vers Dax, puis Bordeaux. C’est le temps des vendanges. Nous sommes sales.

Bordeaux. Nous dormons dans une Auberge de Jeunesse. Elle nous met dehors tous les matins à six heures. Nous cherchons du travail. En vain. Pour manger, il n’y avait qu’une solution : aller sonner à la porte des Bonnes Sœurs. C’est comme cela que nous avons pris un dégoût des sandwiches au camembert et au pâté.

De temps en temps, nous nous rendions dans un petit café tenu par un Portugais. Là nous entendons dire qu’une fonderie cherche des travailleurs. Il nous faut nous inscrire auprès du patron du café. Et puis un jour un minibus pour 12 personnes vient nous chercher. Départ vers Châteaubriant.

Dans le car, on parle. On nous dit qu’il y a trois piscines à Châteaubriant. A Porto il n’y en a que deux. « Chouette, nous allons dans une grande ville ». Arrivée à Châteaubriant par la rue Alsace Lorraine. En quelques minutes nous sommes ressortis en direction de Rennes. Déception, C’est déjà fini Châteaubriant ? Et puis Rougé. On aperçoit quelques maisons. Enfin, une pancarte « Bonne Fontaine », en pleine cité minière. C’est là. Une maison nous attend. Des chambres collectives (2-3 lits). Au fond de la cour, une sorte de hangar sert de cuisine et de salle à manger. Nous sommes un peu perdus.

Visite médicale d’embauche. Ça va, nous sommes solides. Et puis le travail à la fonderie. L’ébarbage souvent, le plus dur travail. Celui dont les Français ne veulent pas parce qu’il est pénible et mal payé. Un minicar vient nous chercher et nous ramener du boulot. Les week-ends sont longs. Nous allons au bal à Thourie, à pied.

Un jour, nous aurons des vélos.

Un jour aussi nous logerons dans la ville de Châteaubriant, rue Michel Grimault.

Puis chacun aura son logement individuel. C’est le début d’une longue histoire.

Comment nous situons-nous à Châteaubriant ? Les premiers temps sont difficiles. Nous sommes arrivés à la Fonderie juste à la fin d’une dure grève où les Français limitaient le « boni » à 25 %. Et nous, nous arrivions jusqu’à 119 %. Nous sommes venus pour travailler, nous sommes jeunes, nous n’avons pas l’expérience des anciens. Les Français se sont butés, sans chercher suffisamment à nous faire comprendre que notre attitude était mauvaise. Nous l’avons compris plus tard lorsque certains des nôtres se sont usés prématurément au boulot. Sans doute est-ce à ce prix que se forge une conscience ouvrière que nous n’avions pas au départ.

En ville, nous avons été bien accueillis. Les associations caritatives nous ont beaucoup aidés. Nos premiers meubles, par exemple, nous ont été donnés de cette façon là.

Nos surprises : le silence des cafés français. Chez nous, méridionaux, on parle haut, et fort, et beaucoup avec les mains. Ici, c’est plus calme. Cela nous paraissait très silencieux.

Autre surprise : la première neige...

Et puis on s’habitue. Et puis on noue quelques relations. Comme dit un copain avec humour : « on apprend à parler avec la langue des jeunes filles ». Quelques mariages portugais-française, une langue aux racines latines communes. Une apparente intégration.

Apparente seulement. « Chaque culture a des comportements qui sont typiques. Chaque culture donne de l’importance à certaines traditions différentes de celles d’à côté. L’intégration ne s’est pas vraiment faite pour nous, les premiers arrivés. Pour les jeunes, ceux de la deuxième génération, elle se fera plus facilement, grâce en particulier au rôle de l’école.


 Anne Paule ANTUNES : LE REVE ET LA DECHIRURE

Mon père était en France depuis quelques années et pour moi, au bout de trois ans d’absence, il était devenu un étranger. Je suis pourtant venue le voir deux fois en vacances mais, quand il a fallu quitter le Portugal, pour venir à Châteaubriant, en laissant là-bas mes grands-parents, j’ai pleuré. La France, c’était pour moi la déchirure. Et le rêve en même temps. J’avais 7 ans et demi.

La France, c’était le pays d’une autre langue. On m’a mis à l’école maternelle, parmi les petits. Je ne m’y sentais pas bien, j’étais grande moi. Les autres se moquaient de moi. Heureusement je suis passée dans une classe spéciale, à l’école des Terrasses à Châteaubriant où Madame TAILLANDIER s’est bien occupée de moi.

Maintenant, je me sens bien intégrée en France et je cherche... du travail comme beaucoup de jeunes filles de mon âge.

Le plus difficile : ne pas connaître la langue du pays, ne pas pouvoir parler, ne pas pouvoir échanger.


 JOA DE SOUZA : De Bonne-Fontaine à Bonne Fontaine

Tout a basculé le 19 décembre 1969. Un voisin ; un copain, un frère pour moi, m’annonce qu’il part en France. Je ne le crois pas. Le lendemain, il m’en reparle. « J’ai vendu ma montre et mon vélo, j’ai de l’argent me dit-il ». Moi j’ai essayé de le retenir, je ne voulais pas partir.

Le 21 décembre, un dimanche, il vient me trouver au mariage de ma tante. « Je pars demain, c’est sûr ». Je lui promets de réfléchir et de me trouver la gare, si je décide de partir avec lui.

Le lundi matin, à 7h, je prends le train pour aller travailler à Barreiro, comme d’habitude. Et vers 8h, je n’y tenais plus. J’ai quitté mon bleu de travail et je suis allé le rejoindre à la gare. J’avais 18 ans.

Tous les deux, nous avons pris le bateau pour Lisbonne qui se trouve en face de Barreiro, de l’autre côté du Tage, puis le train jusqu’à Guarda et Vilar Formosa à la frontière espagnole. Nous y sommes arrivés vers minuit, un peu perdus.

A côté de la gare, une petite pension de famille nous a hébergés. L’hôtesse nous a demandés si nous quittions le pays. Nous avons répondu non, mais, le lendemain matin, cette dame nous a conseillé de prendre un taxi, de sa part, et de nous faire porter à un endroit précis. Là, un kilomètre à pied, un petit cours d’eau à traverser, un bois et nous nous sommes retrouvés de l’autre côté de la frontière. Nous n’osions pas demander, mais nous avons remarqué que les lampadaires du bord de la route étaient différents de ceux de chez nous...

A la gare espagnole, nous avons aidé un couple avec ses deux enfants et nous avons attendu le train pour Irun. Mais comment prendre un billet quand on est en cavale ?

Heureusement, le café d’à côté vendait des billets. Quand nous les avons eu payés, il ne nous restait quasiment rien.
Nous avons roulé toute la nuit. Le couple ami nous a un peu ravitaillés et nous voilà rendus en France, vers 5 heures du matin, le 24 décembre 1969. Le train est arrêté entre la frontière espagnole et la frontière française. Ceux qui ont des papiers passent sans encombre. Les autres, comme nous, doivent attendre. Mais en ce temps-là, l’immigration était facile : on nous a donné un récépissé valable deux mois.
C’était le 24 décembre. Le soir de Noël. Nous sommes allés à la Messe de Minuit, dans une église, tout près. Là, un homme nous a donné 10 F. Avait-il compris notre situation ? 10 F, c’était une fortune pour nous : cinq fois plus que ce qui nous restait en poche. Nous avons pu acheter une baguette et des pommes et quitter Hendaye en stop. C’est un arbitre de Rugby qui nous a montés, jusqu’à Bayonne.

De là, nous avons continué en stop. En vain. Et marché à pied. Et nous sommes revenus dormir à la gare de Bayonne. Là au moins il faisait chaud. Même chose le lendemain. Pour rien. Démoralisés, nous décidons de revenir vers Hendaye. Peut-être trouverons-nous des compatriotes pour nous aider ?

Et en effet, nous retrouvons deux gars, du même village que nous. Ça remonte le moral ! Et nous voilà repartis vers Bayonne à pied. Il pleuvait. Un Espagnol nous a pris en stop, tous les quatre et nous a payé à boire. Et nous sommes retournés dormir à la gare de Bayonne.

Le stop. Sans succès. Le soir nous avons dormi dans une casse de voiture. Il faisait un froid de canard. Mon copain et moi nous avons dormi, les pieds de l’un dans les aisselles de l’autre, pour essayer de se réchauffer. Le lendemain, nous avons pu faire 20-30 km et nous nous sommes retrouvés à Dax. Une dame nous a offert des spaghetti et du bifteck. Une merveille. Merci encore, madame.

A Dax, le train en fraude vers Bordeaux. Difficile de sortir de sortir de la gare sans billet. Mais des compatriotes nous ont fourni un ticket de quai, nous ont nourris et donné une adresse à Bordeaux. Nous y sommes allés, mais il n’y avait personne : le gars travaillait. C’était un dimanche. Tout était fermé. Il faisait froid, il faisait faim. Nous avons été heureux de trouver du pain dur... dans une poubelle.

Enfin, le gars est arrivé. Il a pu nous dépanner et quelques jours après, nous nous sommes retrouvés dans un foyer d’hébergement, qui était gratuit pour 3 jours, à proximité d’un café situé dans la rue Bonne-Fontaine, lieu de ralliement pour les Portugais. Bonne Fontaine, nous ne savions pas ce que cela allait représenter pour nous.

Après 8 jours de travail, de bric et de broc, un copain nous a dit qu’une fonderie cherchait de la main d’œuvre à Châteaubriant. Nous sommes allés au Ministère du Travail à Bordeaux, d’où des fonctionnaires ont pu téléphoner à la Fonderie Huard et c’est comme ça que M. BELLOIR est venu nous chercher, trois copains et moi. Avec un contrat de travail en règle. Le train. La micheline. Et me voici à Châteaubriant le 14 janvier 1970. Visite médicale avec le Docteur DE PAULO. Visite de la Fonderie. Et puis nous avons été amenés à Bonne Fontaine (commune de Rougé) où un logement nous attendait. Trois lits par chambre. Une petite cuisine. Une buanderie. Deux douches avec eau chaude au sous-sol. Il ne fallait pas se plaindre : ce n’était pas le luxe, mais c’était propre.

Mon copain est parti pour Paris (il est retourné au Portugal depuis). Moi j’ai habité rue de Belêtre, puis rue Alsace Lorraine à Châteaubriant. Enfin, je me suis marié en septembre 1970 avec une Française. Dans le même temps, j’ai quitté la Fonderie (qui était pourtant mon métier) et je travaille depuis 20 ans à l’usine de meubles PROVOST. Et j’habite Rougé. J’ai toujours la nationalité portugaise. Mais la France est maintenant mon pays.


Un étranger, comme c’est étrange !
Les italiens
Les Espagnols
Les Portugais
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Portugais : Dis, c’était comment la France ?