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Un Etranger : les Turcs

 LA COMMUNAUTE TURQUE :

 TRES CHALEUREUSE SI ON ACCEPTE D’Y ENTRER EN AMI

Plus difficile à pénétrer, voici la communauté turque à Châteaubriant. La plupart des hommes sont là depuis 1973-74 et s’ils comprennent (un peu) le français, ils le parlent encore très difficilement. Le contact se fait par les jeunes, garçons ou filles qui, eux, parlent parfaitement notre langue.

C’est dans les HLM de la Ville aux Roses que nous les avons rencontrés. Ils n’ont pas toujours été là. Au début, arrivés en France, pour la majorité d’entre eux, avec un contrat de travail signé par la Fonderie Huard, ils ont été logés par l’entreprise dans une maison, située à Bonne Fontaine : 16 à 18 Turcs, là même où, quatre ans plus tôt, la Fonderie avait logé les Portugais. Des chambres à deux ou trois lits, un bâtiment, au fond du jardin, servant de cuisine collective. En face d’eux, de l’autre côté de la rue, un couple de Français, fort serviable, dont ils ont apprécié la gentillesse.

De Bonne Fontaine à Châteaubriant, une quinzaine de kilomètres. C’est un taxi qui venait les chercher tous les matins vers 4 h, et les ramenait vers 13 h ou 14 h en ramenant l’équipe d’après-midi. Du fait de cet éloignement, et de ce regroupement, les Turcs à Châteaubriant ont peu fait connaissance avec les Français. Mais, au moins, ils se sont connus entre eux, ce qui n’était pas toujours évident : quelques-uns venaient d’Istanbul ou de l’Ouest, les plus nombreux de la région de Sivàs (centre-ouest), des confins de la Syrie ou des régions de peuplement kurde dans l’est du pays. Quelquefois 800 à 1000 km les séparaient.

Quelquefois aussi, des origines différentes les opposaient : les uns étaient Turcs, les autres Kurdes (avec les inimitiés que cela suppose), un autre est Tcherkesse (peuple du Caucase). Tous n’avaient pas la même langue maternelle.

Mais là, à Bonne Fontaine, ils étaient plongés dans le même monde, dans la même entreprise, loin de chez eux, bien obligés d’être solidaires.

Par la suite, après Bonne Fontaine, la Fonderie Huard aménagera pour eux un bâtiment préfabriqué dans l’ancienne Tannerie LE PECQ (juste à côté de la Fonderie). Les trois quarts de la petite cinquantaine de familles qui habitent Châteaubriant sont maintenant logés dans les HLM de la Ville aux Roses, ce qui pose parfois quelques problèmes : avec les Français d’abord supportant mal une population immigrée qui, souvent a beaucoup d’enfants (et les enfants, quelle que soit leur nationalité, ça fait toujours du bruit et des bêtises dans les cages d’escalier).

Mais ce regroupement pose aussi des problèmes au sein de la communauté turque elle-même : à force de vivre un peu les uns sur les autres, il y a des « histoires » comme partout. D’où le désir de certaines familles d’aller respirer ailleurs.

 Quand la Fonderie s’en allait recruter en Turquie.

Mais comment sont-ils venus, ces Turcs, à Châteaubriant ? La plupart du temps avec un contrat en bonne et due forme, par l’intermédiaire des Agences pour l’Emploi de leur pays qui savaient que la Fonderie Huard à Châteaubriant cherchait du personnel. C’était en 1973, la crise de l’emploi ne sévissait pas comme maintenant, les ouvriers avaient des revendications portant sur les salaires et les conditions de travail.

La Direction de l’entreprise cherchait une main d’œuvre plus docile. « Nous tenons d’autant plus à sédentariser cette main d’œuvre qu’elle est appréciée, disait M. LE FLEM, chef du Personnel de l’usine Huard en 1974. Et il ajoutait, pour les Portugais comme pour les Turcs : « ils ont une très robuste constitution physique, et sont très travailleurs. Notre politique d’immigration est due au fait que les Français en général n’acceptent plus que les métiers nobles. Et nous n’avons pas que des métiers nobles à proposer ».

Grenaillage, meulage, ébarbage, tels étaient en effet les postes réservés aux étrangers. Des postes durs où les Français s’entendaient entre eux pour limiter les cadences et où les étrangers, venus chez nous pour travailler et envoyer de l’argent à leur famille restée au pays, « bouffaient » les cadences.

D’où venaient-ils les Turcs de Châteaubriant ? Quelques-uns de la Ville (Istanbul notamment) et une grande partie de la campagne et, si l’on en croit les descriptions de l’époque : ceux qui venaient de la campagne « présentaient de fortes ressemblances avec la colonie portugaise, tant sur le plan physique (solidité, dureté au travail) que sur le plan psychologique (sens de l’économie, stabilité, simplicité de la vie) » tandis que la dizaine d’entre eux, venant des villes, « montraient une mentalité urbaine en se conduisant pratiquement comme le Parisien ou le Nantais moyen, et en étant plus fragile physiquement » (relire l’Eclaireur de décembre 1974).

Le temps a passé, les années aussi. Un jour les Turcs, venus en France à l’âge de 28-30 ans, ont eu envie de faire venir leur femme et leurs enfants. La première fois, c’était en 1975 et Gémilé Cakir. est sans doute la première fille à être née à Châteaubriant. Tous les Turcs ont ainsi fait un regroupement familial, mais progressivement, jusqu’en 1982.

 Les habitudes familiales

Les dames turques se reçoivent beaucoup. Assises, les jambes repliées, sur les fauteuils ou les lits qui deviennent canapés, elles bavardent à l’infini en maniant les aiguilles. Secret de femmes !

Après les cacahuètes mélangées aux raisins secs, le thé, puis jus de fruits ou Coca-Cola enfin les pommes et oranges présentées dans un grand saladier, couteau en l’air. Profitons-en avant le Ramadan.

Beaucoup de femmes sont très strictes sur cette obligation du Coran. En plus des 5 prières rituelles, elles s’abstiennent de manger et de boire, du lever au coucher du soleil. Et si une cause médicale les empêche de faire leur Ramadan aux dates normales, elles font leur Ramadan, avant ou après, et souvent plus longtemps.

Quand on franchit la porte du logement HLM, on se déchausse d’abord et l’on entre dans la salle de séjour : des tapis partout, souvent faits par les femmes elles-mêmes. Et des broderies. Partout. Sur le poste de télévision, sur les têtes des fauteuils et au-dessus des portes, sur les tables basses et les nombreux coussins jetés sur les canapés. Des motifs au point de croix, brodés minutieusement sur du tissu blanc, à travers un tulle vert dont on défait ensuite la trame fil à fil.

Au mur, des tapisseries aux motifs très chargés et des photos ou cartes de Turquie. Aux fenêtres, des tentures brodées. Sur la table, pour le visiteur, des beignets, des choux farcis, des desserts faits d’une sorte de vermicelle sucré farci d’une crème à la pistache... Et le thé bouillant qu’on vous offre sans limite : soyez polis, acceptez au moins trois verres.

En Turquie, c’est à toute heure que l’on mange : il suffit d’avoir faim. Les femmes font le pain et parfois servent famille et invités sur une nappe posée à même la moquette. On s’assoit sur ses talons.

Est-il beaucoup de Français qui viennent chez les Turcs ? Peu, à vrai dire. De même que les Turcs ne vont pas chez les Français. Barrage de la langue, sans doute. Habitudes, individualistes des Français. Et sans doute un vieux fond de peur de l’autre, de celui qui est différent. Qui semble plus différent qu’il ne l’est en réalité.

Il a fallu l’assassinat de deux Turcs, le 11 novembre 1984, pour que se tissent des liens plus étroits entre certains français et certains turcs. Avec, en même temps, des rancœurs qui se font jour, celles de Portugais par exemple, qui trouvent qu’on en fait plus pour les Turcs que pour eux-mêmes.

 En évolution rapide

La communauté Turque, hétérogène par son origine (ville/campagne, Turcs/Kurdes), évolue rapidement du fait de l’arrivée des jeunes générations. Mais cela ne se fait pas facilement.

Les hommes les plus vieux supportent mal que les jeunes hommes prennent la parole à leur place (lors d’une assemblée générale de l’association Rencontres par exemple) ou aient quelque célébrité éphémère dans un journal.

La situation se complique avec les jeunes filles.
Les jeunes filles en Turquie portent le foulard dès l’âge de 10-12 ans (surtout dans les villages reculés). A Châteaubriant il n’en est pas question. Elles portent des « jeans » comme tout le monde. Certaines sont très libres d’allure. Elles ont passé le permis, elles souhaitent un salaire.

D’autres sont très contrôlées à la maison et n’ont pas le droit de sortir faire des courses sans être accompagnées de la maman. Elles se morfondent ! Plus éprouvant encore est le cas de très jeunes femmes venues de Turquie peu de temps après leur mariage.

Ce problème des filles se ressent particulièrement lors de leurs vacances au pays. « J’ai dû mettre le foulard au village pour faire comme les autres » a dit l’une d’elles. « Moi de même parce que mon oncle a fait des reproches à mon père à mon sujet » a ajouté une autre.

L’éducation des filles reste encore très traditionnelle. Du moins en apparence. Parce que, dans les faits, ce n’est pas si évident. On nous a cité le cas de plusieurs jeunes filles, pourtant « bien » élevées, que leur famille a mariées en Turquie, et qui sont revenues en France, seules, parce qu’elles ne pouvaient plus s’habituer à leur pays d’origine.

« Mes parents repartiront sûrement en Turquie » nous a dit un jeune homme d’une vingtaine d’années, « moi, je ne sais pas si je pourrai. Je suis ici depuis l’âge de 8 ans. J’ai tout appris ici. Partir là-bas, ce serait un déracinement complet, une vie toute nouvelle à refaire ».

Et deux jeunes filles nous disaient : « Nous sommes contentes d’aller en Turquie revoir la famille, les cousins et cousines. Mais on se moque de nous là-bas, on nous reproche même notre façon de parler qui ne correspond plus à la langue turque maintenant ». Comme une sorte d’émigration à l’envers...


 

 Souvenirs d’enfance

Ecrit le 4 avril 2007

Souvenirs d’une intégration refoulée
Ou les caprices de Monsieur K

Mes premiers souvenirs sont comme des flashs ou des images en carton à force d’être ressassés par mes ainés. Parmi ces souvenirs, des pannes de courant où nos visages ne subsistaient que par la faible lueur d’une bougie, et où, à chaque fois, mon père disparaissait en même temps que la lumière, non pas parce qu’il ne réfléchissait pas cette lumière [bien au contraire mon père est très courageux et brillant par son esprit], mais pour revenir quelques instants plus tard, précédé par la lumière.

J’ai toujours cru que mon père, ouvrier dans une fonderie, voyait dans le noir car il affrontait la nuit pour se rendre à son lieu de travail, cette usine obscurcie par la limaille de fer en suspension, dans le fracas des palans et des gros blocs de ferraille qui s’entrechoquaient, et qui parfois atterrissaient sur son pied. Je ne pourrai jamais assez le remercier pour tous ces sacrifices qui ne feront que s’ajouter.

Lors d’une nième coupure de courant, je compris l’existence du disjoncteur et la cause de sa "susceptibilité" . Nous étions au dernier étage et le disjoncteur était deux étages plus bas au rez-de-chaussée. Cette fois-ci, j’ai accompagné mon père en lui saisissant la main. Nous descendîmes les escaliers en bois sous la lumière oscillante de la bougie, une peur effroyable me saisit quand soudainement dans l’obscurité, une lampe de poche vint nous éblouir et au bout de la lampe, un homme gros et âgé coiffé d’une casquette se tenait face au disjoncteur s’apprêtant à le ré-enclencher, il le réenclencha et la lumière réapparut. Il s’agissait de notre propriétaire, un homme dont j’avait peur illégitimement sans doute puisqu’il ne nous a jamais fait aucun mal, néanmoins je n’ai pas le souvenir d’une quelconque atmosphère amicale ou d’un échange convivial, mais uniquement d’apparitions silencieuses et lugubres.

Depuis je me suis toujours interrogé pour savoir s’il n’était pas à l’origine des coupures. En provoquant la coupure, il provoquait la rencontre, sans doute pour pouvoir communiquer et peut-être pour nourrir sa curiosité accrue sur nos différences, et pourtant il ne disait jamais rien, il n’avait sûrement rien à dire de bon, car il l’aurait dit par mille et une manières et surtout pas en privant une famille avec des enfants en bas âge de la « Fée électricité ».

(courrier des lecteurs)

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