Accès rapide : Aller au contenu de l'article |  Aller au menu |  Aller au plan simplifié  |  Aide  |  Contact |
bandeau

Accueil > Histoire > Histoires particulières > Guérisseurs et toucheurs

Guérisseurs et toucheurs

Article paru le 14 septembre 1988

 

 Les amours conflictuelles de la médecine scientifique et des médecines traditionnelles

 

Caricature

L’œil ardent, la barbe blanche et drue, il est vêtu d’une robe de moine largement ouverte sur la poitrine et marche pieds nus dans des sandales. On l’appelle en Allemagne où il soigne des princes russes et allemands.

Dans son cabinet, il opère entre deux bustes de lui-même. Sur les murs on peut voir l’inscription Jésus Krisma, une planche d’anatomie et une affiche antialcoolique. Les soins sont collectifs. Les malades étalent sur les genoux des linges destinés à recevoir les impressions du fluide. Jacob marche à grands pas au son d’un harmonium, il prie ou médite. Puis, brusquement, il fixe l’un de ses clients : « Où souffrez-vous ? - Au bras. - Vous ne souffrez plus ». Et ainsi de suite. .. Après les soins, il fait un petit prône sur l’hygiène. La séance terminée, il raccompagne ses malades à la porte en leur jouant du trombone.

Cette caricature est, bien évidemment, sortie d’un journal médical.(1)

 Système de soins en milieu rural

Médecins, charlatans, guérisseurs, « guéritout », médecine officielle, médecine populaire... Quelle est la part de l’une ? Quelle est la part de l’autre ? De quoi se compose le système de soins en milieu rural dans la région castelbriantaise ?

C’est ce que la Mée a voulu rechercher, après avoir découvert le travail fait par Mme Josiane BOULOGNE, surveillante à la Maison de retraite de Châteaubriant, dans le cadre d’un mémoire pour l’obtention de la MAITRISE DE SCIENCES SOCIALES APPLIQUEES AU TRAVAIL.

Dans ce cadre universitaire, Mme BOULOGNE a eu de longues discussions avec les habitants d’une commune de 1800 habitants, située dans un rayon de 30 km autour de Châteaubriant. Rencontre avec les paysans, témoignages de malades, avis du personnel médical (médecin, pharmacien, infirmière), interviews d’un guérisseur, d’une « panseuse ». Il en résulte un document d’une centaine de pages, caractéristique de la mentalité et des pratiques de notre région.

 Qu’est-ce que la médecine ?

De tout temps, l’homme, (comme l’animal), s’est appliqué à restaurer sa force de vie. Par la nourriture et le sommeil, mais aussi par le recours à des plantes destinées à guérir les blessures dues au maniement des outils de travail ou de chasse. Pansements protecteurs, onguents, crèmes, massages : nos ancêtres les plus éloignés en avaient une connaissance empirique qui s’est souvent transmise jusqu’à nous par tradition orale. Les « remèdes de bonne fame » (de fame : renommée) sont encore très connus et appliqués.
Mais pourquoi « les remèdes de bonne fame » sont-ils devenus des « remèdes de bonne femme » ? Cela tient de l’histoire.

« La pratique des soins « entr’aide », tout ce qui touche à la naissance, à la croissance de l’enfant, mais aussi aux soins aux mourants, a toujours été confiée aux femmes » explique Josiane BOULOGNE. « Ce n’est pas par hasard que l’on retrouve les femmes « guérisseuses » qui savent utiliser tous leurs sens : l’odeur (elles savent reconnaître les signes de maladie à l’odeur, l’haleine, la transpiration), le toucher (massages, mouvements de stimulation à la vie, soins de beauté). Elles sont détentrices de tout ce qui donne vie. Se constituant ainsi un savoir empirique transmis de génération en génération ».

 Le médecin et la sorcière

L’Eglise, qui ne voit dans la vie qu’une épreuve, se garde de la prolonger. Résignation, attente, espoir de la mort sont les remèdes des temps reculés.

Au Moyen-Age, sauf le médecin arabe ou juif, chèrement payé par les Rois, la médecine ne se faisait qu’à la porte des églises, au bénitier. Le dimanche après l’office, il y avait force malades. Ils demandaient des secours, on leur donnait des mots : « Vous avez péché, Dieu vous afflige. Remerciez, c’est autant de moins de peines dans l’autre vie ».

Au Siècle des Lumières, à la veille de la Révolution Française, on commençait par battre les femmes enfermées à St Lazare pour « maladies honteuses », avant que de commencer à les soigner.

Dans ces conditions, l’unique médecin du peuple, pendant mille ans fut « la sorcière », la prêtresse de la Nature.
« Vaste champ pour Satan » écrit l’historien Jules MICHELET dans son étude « La Sorcière ». « Le voilà médecin, guérisseur des vivants. Bien plus, consolateur. Il a la complaisance de nous montrer nos morts, d’évoquer les ombres aimées ».

Sous l’emprise de Satan, cela ne pouvait venir que de lui, des gens ont percé la voûte, ils voulaient voir le ciel, ils voulaient vivre. « Là commencèrent les mauvaises sciences, la pharmacie défendue des Poisons et l’exécrable anatomie. Le berger, espion des étoiles, apportait là ses coupables recettes, ses essais sur les animaux. La sorcière apportait du cimetière voisin un corps volé et pour la première fois, on pouvait contempler ce miracle de Dieu, qu’on cache sottement au lieu de le comprendre. Parfois un tiers se glissait dans l’assemblée sinistre : c’était le chirurgien de ces temps de bonté, le bourreau, l’homme à la main hardie, qui jouait à propos du fer, cassait les os et savait les remettre ». (Michelet)

Dans cette Université Criminelle de la Sorcière, du berger et du bourreau, Satan était bien sûr de vivre. Jamais l’Eglise n’aurait pu le détruire.

« Alors on divisa habilement le royaume de Satan. Contre sa fille, son épouse, la Sorcière, on arma son fils, le Médecin. L’Eglise qui, profondément, de tout son cœur, haïssait celui-ci, ne lui fonda pas moins son monopole, pour l’extinction de la Sorcière. Elle déclare, au quatorzième siècle, que si la femme ose guérir, sans avoir étudié, elle est sorcière et doit mourir ». (Michelet)

 L’OFFICE MONDIAL DE LA SANTE reconnaît la valeur des médecins traditionnels...

Mais, scandale, voilà que PARACELSE, le grand médecin de la Renaissance, à qui l’on reconnaît le mérite d’avoir ouvert la voie à la chimiothérapie et à l’homéopathie, brûle tous les livres savants de l’ancienne médecine et « déclare n’avoir rien appris que de la médecine populaire, des bonnes femmes, des bergers et des bourreaux. Ceux-ci étaient souvent d’habiles chirurgiens, rebouteurs d’os cassés, démis, et de bons vétérinaires » dit encore Michelet.

Ce que nous savons le mieux de cette médecine, c’est qu’elle employait beaucoup de plantes. Les unes sont seulement potagères et bonnes à manger. D’autres sont le calme et la douceur. D’autres sont des poisons : la douce-amère, la belladone. Tout est question de dosage. Et la médecine moderne le sait bien, elle qui emploie encore les plantes comme base de médicaments ».

Mais à quelle dose ? A dose « normale », à dose « homéopathique » ? Médecine officielle ? Médecines douces ? Le conflit est posé. Il est toujours d’actualité. Et l’O.M.S. (Office Mondial de la Santé) vient de tenir, au Pérou, son deuxième Congrès International des Médecines Traditionnelles.

Pendant de nombreuses années, les relations entre médecins et thérapeutes traditionnels ont été empreintes de suspicion et d’incompréhension. Pendant des années, l’O.M.S. a réfuté les médecines traditionnelles pour n’imposer que la « médecine moderne » jusqu’au moment où il s’est rendu compte d’un certain nombre de choses. Par exemple, que chaque village africain avait son sorcier et que ses médications, une fois analysées scientifiquement, se trouvaient bien adaptées aux serpents du coin. Par exemple aussi qu’en appelant les ancêtres à son secours, le sorcier provoquait une concentration du malade, et que cela le faisait guérir.

Alors l’O.M.S. a demandé à chaque pays de créer une « Direction de la Médecine Traditionnelle » dans tous les Ministères de la Santé. La France a refusé... à cause de l’Ordre des Médecins.

 Guérisseurs du Pérou

Est-il possible d’arriver à une intégration entre la médecine moderne et la médecine traditionnelle ?

Est-il possible de traduire en langage scientifique les techniques de thérapie traditionnelle ?

Une synthèse est-elle possible entre la médecine académique qui s’appuie sur des principes découlant du cycle vital de l’être humain, et les médecines traditionnelles qui s’appuient sur une appréhension cosmique ?

Entre une discipline scientifique qui examine froidement un cas isolé et une démarche qui prétend saisir à la fois l’être et le monde ?

Entre les deux, c’est souvent un dialogue de sourds, les partisans de la médecine scientifique considérant les médecines parallèles comme des succédanés de la charlatanerie...

C’est dans ce débat que LA MEE intervient cette fois-ci. Non pour prendre parti dans un sens ou dans l’autre. Mais pour donner des faits, des pistes, des idées, une ouverture...

Exemple, au Congrès des Médecins Traditionnelles (Le Monde du 3.08.88)

GUERISSEURS DU PEROU

Le docteur Jacques Mabit, membre organisateur du Congrès de Médecine Traditionnelle à Lima, a entraîné le professeur Bernard Erzog et une douzaine de membres de la délégation française vers Eufemia, une guérisseuse de soixante-quatorze ans de la ville de Trujillo.

Le professeur Erzog commente : « treize membres de notre groupe se sont prêtés à cette expérience, et je dois reconnaître que le diagnostic a été d’une précision inouïe pour chacun d’eux. Il s’agit d’une matérialisation majeure par le biais de l’animal. Cette vieille dame s’est par exemple rendu compte qu’un certain nombre d’entre nous avait une anomalie particulière due à une inflammation. Elle a commenté qu’elle n’avait jamais vu ça auparavant. Ce n’est pas surprenant car c’est une pathologie spécifique des français. Par le biais de cet animal, on assiste vraiment à une matérialisation majeure de l’état physique et psychique de chacun ».

(O.M.S. : Congrès des Médecines Traditionnelles - Au Pérou. Le Monde du 3.8.88).

 LES FILS DE HONGREURS

Parlez de « guérisseurs » autour de vous, et vous serez surpris. On vous parlera des « rebouteux », des « toucheurs » et des « panseurs ».

Les « rebouteux » sont ceux qui « boutent » un membre à sa place, quand il en est sorti : foulures, entorses, luxations, déchirures musculaires, c’est là son domaine. On vous en citera une dizaine comme cela, dans les environs de Châteaubriant. Ce ne sont pas vraiment des « guérisseurs » car leur art n’a rien de mystérieux. Mais ils sont cependant en butte à l’hostilité des médecins qui leur reprochent de leur faire concurrence, « exercice illégal de la médecine » et de faire parfois des catastrophes. Mais leurs clients, eux, sont d’un tout autre avis. Il n’est pas rare, en cas de fracture par exemple, que le patient se rende d’abord chez le rebouteux, « pour se faire remettre », puis à l’hôpital pour se faire plâtrer. Les médecins hospitaliers, qui constatent qu’il y a fracture sans déplacement des os, ne sont pas fous : ils savent fort bien que leur client s’est confié à des mains non officiellement reconnues. Du moins, pas reconnues par la médecine officielle, mais bel et bien reconnues par ceux qui en ont besoin.

De même que la postérité de la médecine traditionnelle, directe ou indirecte, a fini par investir la Faculté, estampillée, possédant parchemin et cotisant à l’Ordre des Médecins (il y en a un exemple dans la région castelbriantaise et dans la région rennaise où le continuateur de l’Abbé Chaupitre est son neveu, médecin honorable reconnu)... de même, les descendants des hongreurs ont fait l’école vétérinaire et ont pignon sur rue.

Mais qui étaient ces hongreurs ? Des gens ayant acquis après une longue pratique, des connaissances anatomiques sur les mammifères quadrupèdes chevalins ou bovins qu’ils soignaient dans nos régions.

D’un mammifère à l’autre, la différence n’est pas si grande : ils étaient également rebouteux, souvent de père en fils, c’est-à-dire qu’ils remettaient les membres, les muscles, les tendons, etc. Leur simple palpation valait bien certains diagnostics parfois hasardeux.

Bien sûr, ils étaient quelquefois aussi un peu taupiers, voire tueur de cochons, c’est dire qu’ils connaissaient la nature.

Le nombre de rebouteux a diminué mais il en est encore de célèbres, à Châteaubriant par exemple.

Leur école est toujours la même : celle de la nature, de la connaissance pratique et du « coup de main ».

Si l’art des rebouteux, qui exige des connaissances anatomiques, force et habilité, n’a rien de mystérieux, il n’en est pas de même de celui des « toucheurs ».

Il y a celui qui « touche le feu », c’est-à-dire guérit la douleur occasionnée par une brûlure. Il y en a de nombreux dans la région castelbriantaise. Ils interviennent même dans les cas de cancers pour calmer la brûlure des malades ayant subi un traitement au cobalt.

Il y a la personne qui « touche les verrues » et les fait disparaître, même quand il y en a beaucoup. « Pour les verrues, les médecins sont démunis, il faut reconnaître que certains guérisseurs font merveille », nous a dit un médecin de Châteaubriant.

Une infirmière, peu suspecte de sympathie pour la médecine traditionnelle, a connu une femme, atteinte d’abcès au sein, pour qui une guérisseuse a calmé la douleur et fait baisser la fièvre.

Un jeune couple a consulté pour un enfant à l’œil malade. « Depuis sa naissance, notre fille avait un œil « mort », mal formé. Bien sûr, la guérisseuse n’a pas pu lui rendre son œil, mais elle a aidé à la circulation du sang dans cette région du crâne et l’enfant a été soulagé ».

C’est sans doute difficile à admettre, pour des esprits « positifs » qui voudraient « toucher du doigt » la réalité de certains phénomènes. Mais qui donc pouvait comprendre l’électricité avant que la science n’en affirme l’existence ?

De même l’acupuncture chinoise a longtemps été considérée comme de la supercherie, jusqu’à ce qu’un acupuncteur, le Dr Jean-Claude Darras, réalise une expérience dans le service de médecine nucléaire de l’hôpital Necker.
« Il a inoculé des isotopes radioactifs à un patient, au niveau d’un point d’acupuncture et il en a observé le parcours par l’intermédiaire d’un ordinateur. Il a pu observer que ces isotopes se répandaient dans l’organisme suivant un trajet précis qui ne correspond ni au trajet sanguin, ni au trajet nerveux, ni au trajet lymphatique, mais exactement au tracé des méridiens d’énergie de l’acupuncture, tels qu’ils sont décrits par la tradition. En outre, suivant l’état de santé du patient, le tracé est plus ou moins régulier, ce qui semblerait correspondre à l’état de santé » du flux d’énergie vitale.

Ceci prouve bien que la science s’ouvre peu à peu à des domaines jusque là entachés d’une image mystico-mystique et réservés aux tenants de la tradition ésotérique et non ceux de la recherche ».

(Extrait du livre « Nous sommes immortels » par P. DROUOT (Ed Garancière) page 73)

Bouche ... bée ...

Dans les années 30, à l’époque de l’Eglise Triomphante, le chantre de Soudan poussait des vocalises pendant les cérémonies religieuses.

Un jour, en pleine grand-messe, il est demeuré, comment dire autrement, la « goule » grande ouverte et la mâchoire bloquée. Nous tairons son nom mais les anciens s’en souviennent.

Gros émoi dans la sacristie. On attelle vitement une carriole, à moins que ce ne fut une Citroën (elles existaient déjà) et direction toute vers le café-charcuterie de campagne du Père Peslerbe à Châteaubriant (actuel restaurant « le Relais » boulevard de la République).

Le Père Peslerbe, 120 kg, qui était charcutier, était aussi rebouteux. Cet homme de l’art, remet la mâchoire en place et conseille fortement au patient de ne point trop parler pendant quelques heures. Et pour le consoler, lui paie une fillette de muscadet.

Notre chantre était d’un naturel expansif. Voulut-il témoigner avec trop d’exubérance sa gratitude au Père Peslerbe ? Toujours est-il qu’en plein milieu de la dégustation de sa fillette, le voilà à nouveau bouche bée, la mâchoire déplacée.

« J’t’avais bien prévenu » dit le Père Peslerbe qui, bonhomme, remit une seconde fois la mâchoire en place. Le chantre finit son verre et demeura coi pendant quelques heures. Mais son organe vocal fit pendant de longues années encore la gloire de l’église de Soudan et l’admiration des dévotes et des dévots.

 Une légion de toucheurs

Depuis 1982, un professeur de médecine, Pierre CORNILLOT, a introduit l’étude officielle de sept thérapies traditionnelles, dans son enseignement à l’Université de Paris-Nord : acupuncture, homéopathie, auriculothérapie, ostéopathie, phytothérapie, mésothérapie, oligo-éléments ; toutes ces disciplines venues de la « médecine parallèle » sont désormais sanctionnées par un diplôme officiel.

En sera-t-il de même un jour pour un certain nombre d’autres médecines ? Les guérisseurs et les médecins finiront-ils par travailler ensemble ? Ce qui serait un bon moyen d’éviter les charlatans.

Pour discuter de cette question, LA MEE a rencontré diverses personnes à Châteaubriant, de tous les milieux.

Un pharmacien : « il y a beaucoup de guérisseurs dans la région de Châteaubriant. Il n’est pas rare que les gens viennent à l’officine, munis d’une « ordonnance », d’un papier sur lequel est inscrit le médicament à prendre, et même la posologie ! Souvent, ce sont des produits anciens, qui ont fait leurs preuves et ne peuvent faire du mal. D’autres fois, ce sont des produits plus modernes : les guérisseurs suivent souvent les progrès de l’industrie pharmaceutique. Et quand on nous demande de l’antiphlogistine ou du baume Kamol ou des gouttes de l’Abbé Chaupitre, nous savons très bien que les gens sont allés voir un guérisseur ».

Un médecin nous a déclaré tout de go : « aller voir un guérisseur, pourquoi pas, si ce n’est pas un charlatan ! Et s’il n’empiète pas sur notre domaine, s’il n’empêche pas les malades de continuer le traitement que nous donnons.

Concrètement on peut dire que 50 % des malades ont des problèmes psychosomatiques : ils sont mal dans leur peau et cela se traduit par des insomnies, des problèmes digestifs, des douleurs dans le dos, etc. Ils viennent nous voir pour des difficultés physiques, mais, en dessous, il y a autre chose : ils ont besoin d’un dialogue, d’une écoute, et le médecin n’a pas toujours le temps de le faire ou il n’a pas compris l’importance ou il se sent lui-même démuni face à une souffrance morale. Sur ce point-là, le guérisseur est plus ouvert, il consacre plus de temps à ses clients. Dans ce domaine, les guérisseurs ont un rôle à jouer.

Et puis, il faut reconnaître que certains d’entre eux, ceux qui sont sérieux, ont des facultés qu’on ne peut encore expliquer mais qui sont troublantes, comme la possibilité, par exemple, de localiser une personne disparue.

Nous les médecins, formés à la médecine scientifique, nous ne pouvons encore reconnaître officiellement cet état de fait. Mais on admet bien des miracles à Lourdes ».
Il y a ainsi, dans la région, quelques jeunes médecins réceptifs, qui s’interrogent sur la médecine parallèle et qui n’hésitent pas à recommander d’aller consulter tel guérisseur ou tel mésothérapeute ou tel fasciathérapeute. L’essentiel n’est-il pas que la personne en ressente un bienfait ?

Une infirmière, elle, nous met en garde contre certaines pratiques, en citant un cas qu’elle a vécu : « le dernier fils de Julie et Davy, alors qu’il avait 4 mois, développe un très banal érythème fessier (les fesses rouges, quoi !). Julie me demande ce qu’elle doit faire. Réponse classique : soins d’hygiène rigoureux, avec antiseptique (éosine en alternance avec solution de milian). Une dizaine de jours passent. Je vois revenir Julie avec son fils : l’enfant a 39° de fièvre et surtout un siège dans un état épouvantable : vésicules purulentes, croûtes, etc. Il lui faudra un mois de soins permanents, généraux et locaux, pour être complètement guéri.

Que s’est-il passé ? Rien que de très habituel ! Julie était allée voir Mme... qui lui aurait dit : « Surtout, faut plus laver les fesses de ton bébé. Arrête le rouge et tout le reste, c’est très mauvais. Je vais le conjurer et dans 8 jours, y aura plus rien. Y’fera peut être une grosse réaction dans 2 ou 3 jours. Ce sera le signe que le mal s’en va ».

On nous a cité le cas très précis de guérisseuse qui contrôle les ordonnances médicales, conseillant de garder tel médicament et de rejeter tel autre. On peut tout de même se demander si cette guérisseuse est bien dans son rôle et si elle se rend bien compte de la lourde responsabilité qu’elle prend...

Un guérisseur. Il y a guérisseur, et guérisseur. Avant de passer au cas de M. LUCIANI (de Pouancé) qui, lui, refuse ce titre et préfère se dire « télépathe » ou « magnétiseur », voyons comment « soignent » les guérisseurs traditionnels, les panseurs, toucheurs, conjureurs. Ils sont souvent de sexe féminin, dans la continuité de la tradition ancestrale de la femme soignante, basée sur la notion d’entraide et de solidarité.

Le feu par le feu

Vers 1930-1940, un jeune castelbriantais se trouva gravement brûlé, une casserole d’eau bouillante s’étant renversée sur sa main. Sa mère, persuadée de la vérité absolue de l’adage populaire qui veut qu’on guérisse le feu par le feu, lui plongea la main dans le foyer de la cuisinière.

L’enfant resta infirme.

Eh bien, souffrez maintenant !

Il y a quelques décennies déjà, un rebouteux de la région, nommons-le R.L., s’en fut trouver en sa clinique le chirurgien A.B. : il avait un panari au doigt.

« Ah c’est vous, dit le chirurgien, qui me faites concurrence ? Je vous ouvre votre panaris, mais pas d’insensibilisation ! ».

On règle ses comptes comme on peut.

Le bouillon de vipère

Dans le pays castelbriantais, où la plupart des familles sont issues du milieu rural, il en existe peu qui n’aient pas leur baume ou leur pommade, dont la composition est transmise de génération en génération un peu comme le secret de la fabrication des crêpes et des galettes.

La tradition en est ancienne : Madame de Sévigné au XVIIe siècle, reconnaît se soigner à la « poudre de sympathie » et nous apprend que Madame de La Fayette, dont elle fréquentait les salons, se sert de « bouillon de vipère qui lui donne des forces à vue d’œil ».

 Panseurs en secret.

Le « panseur » est celui qui « panse en secret » c’est-à-dire guérit une maladie donnée en récitant une prière tenue secrète et accompagnée d’un rituel magique. Les « panseurs », détenteurs d’un secret thaumaturge, sont nombreux dans la campagne et soignent encore l’eczéma, le zona, les brûlures et les verrues. Beaucoup conjurent les vers, le chapelet et le carreau. Ils font preuve d’efficacité en « arrêtant le feu et la douleur » (d’après des témoignages recueillis, dont certains de médecins).

Des cahiers conservés au sein des familles, des livres où sont inscrits des textes, des formules conjuratoires, témoignent également de l’usage encore en vigueur de ces méthodes de soins. En voici quelques exemples :

Pour tuer le feu en cas de brûlure, souffler trois fois sur la brûlure et réciter la prière suivante : « Dieu et St Jean s’en vont au bois, trouvent un enfant le feu après. Dieu dit à St Jean : Tue le feu à l’haleine trois fois » — ou encore : « Feu de Dieu perds ta chaleur comme Judas perdit sa couleur quand il trahit Notre Seigneur au Jardin des Oliviers. Je t’ai touché, Dieu te guérisse ».

A noter que certaines personnes « touchent le feu » comme ça, sans aucun artifice : on dit que c’est le propre de celles qui sont nées un 25 janvier. Il arrive même que des personnes aient un tel don alors qu’elles s’y refusent de toutes leurs forces.

Pour faire disparaître les verrues ou « verrures », il existe une prière conjuratoire : « Les verrures et toutes espèces de verrures, je vous touche toutes à la fois par le St Esprit. Au nom du Père... Je crois en Dieu »(réciter trois fois).

Le « toucheur » ou « panseur » exige souvent que le patient vienne consulter à un moment précis ou dans des conditions précises (par exemple, être à jeun) ou demande que le malade fasse un acte spécifique : par exemple passer du gros sel sur une verrue à une heure fixée d’avance, car le panseur se concentre à la même heure sur le mal à conjurer.
Certains soignent également en adjoignant à leurs prières incantatoires une ou des médications : tisanes ou pommades, plus rarement des produits pharmaceutiques.

Les « panseurs » sont soumis à des lois que l’on pourrait presque qualifier de « code déontologique », par exemple ils n’ont pas le droit d’être payés pour leur « pansement ». Ils devraient exercer uniquement pour rendre service, car c’est un acte de charité. Dieu en leur offrant ce don, leur donne pour mission et devoir d’en faire bon usage pour calmer la douleur et soulager celui qui souffre. La rumeur populaire dit que celui qui enfreint ces lois risque la maladie ou quelque malheur. De même, s’il refuse de s’en servir puisque, dans les deux cas, il fait offense à Dieu.

Les « panseurs », pourtant, peuvent conduire à des catastrophes s’ils sortent de leur domaine et se mettent à dissuader les malades de voir leur médecin. C’est peut-être là un des signes qui permet de reconnaître les charlatans. Mais, heureusement, les malades n’ont pas forcément une croyance aveugle en tous les rites, et savent, lors d’un échec du « magique », s’en retourner vers la médecine scientifique, voire faire la navette entre les deux types de médecine.

A côté de ces guérisseurs traditionnels, qui ressemblent un peu aux sorciers des villages africains, il existe toute une catégorie de guérisseurs modernes : magnétiseurs, radiesthésistes ou autres appellations. Et aussi, nombre de charlatans qui jouent sur la crédulité des gens, sur leur appétit de miracles, pour leur extorquer 4 000 F, 5 000 F, voire 20 000 F, pour désenvoûter une maison ou pour faire trouver un mari à une jeune fille. On nous a cité des cas précis et montré les encarts publicitaires qui fleurissent dans certains journaux gratuits.


Article paru le 14 septembre 1988


(1) La France Médicale 1905. Cité dans le livre de Pierre Dalmon : "La vie quotidienne du médecin parisien en 1900