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Accueil > Histoire > Histoires particulières > Le jeu de palet : chapeau prime

Le jeu de palet : chapeau prime


 

(texte écrit en 1990)

Notre histoire commence par une devinette : quel est donc ce jeu du Pays Gallo, dont l’origine remonte à 1375 et qui se joue encore de nos jours ?

Au début du jeu on « tire le maître ». Ensuite on essaie d’être le plus près du maître, quitte à en éloigner les autres. Vous ne voyez pas de quoi je veux parler ? Non, non, il ne s’agit pas de satisfaire une ambition électorale. Il s’agit tout simplement du jeu de palet.

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Le palet, un jeu très « prolétaire ». On y jouait autrefois avec une pierre plate et ronde ou une plaque de forme arrondie. « Il y a soixante ans, on y jouait dans les fermes. On n’était pas riche, on ne pouvait même pas se payer des palets. Alors on les fabriquait en coulant du plomb, sur le foyer, dans une vieille boite de cirage » se souvient Raymond JALOT, créateur du Palet Castelbriantais en 1974.

« Il nous arrivait aussi de jouer à genoux, avec les grosses pièces de 5 F de l’époque. Le jeu avec des pièces continue d’ailleurs du côté de Nort-sur-Erdre et Petit Mars » ajoute Elie CHOPIN.

La cible ? Autrefois, dans les fermes, « on a joué sur les embouts de tombereaux ou carrément sur la terre » dit Jean DELANOUE, un « mordu » s’il en est, au point qu’il s’est fait fabriquer une « planche » recouverte de moquette pour pouvoir jouer... dans sa salle à manger.

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 Deux P

Dans ce jeu, il y a deux P : le P de Palet et le P de Peuplier. Les palets modernes sont des disques de fonte et d’acier, de la « fonte aciérée » s’il vous plaît. Parfois ils sont « recuits » pour éliminer un peu plus de fonte et rendre le palet plus dur, moins cassant.

Le palet fait 150 g environ, et il comporte un angle vif. Au point que certains joueurs gardent un chiffon dans la main pour ne pas trop se couper. D’aucuns prétendront que c’est pour ne pas se salir avec la rouille des palets. Mais apprenez monsieur, qu’un bon joueur de palets n’a jamais de palets rouillés : ils servent trop !

Les « professionnels » vous diront encore qu’il vaut mieux ne pas avoir des palets « écoqués » et que, pour cela, il faut les remeuler de temps en temps. Mais faites-moi confiance, les gars qui pratiquent ce jeu ont des meules chez eux et ne sont pas des manchots.

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Les palets, on en trouve dans le commerce. On vend même des « sacoches » en cuir pour les porter. En cuir, s’il vous plaît, car un vulgaire sac de toile serait vide coupé. Mais surtout, les palets on les fabrique soi-même ou on les fait fabriquer. Il y avait des spécialistes à Châteaubriant, à la Fonderie Leroy par exemple ou à la Fonderie Huard et un jeu de palets s’échangeait souvent contre un kil de rouge. Ah dame ! C’est point un jeu de bourgeois.

Pour jouer aux palets, maintenant, il faut une planche. Et en peuplier. Et sans nœud. Et il faut la placer correctement, à 5 mètres du joueur, sur un lit de sciure pour qu’elle soit bien calée. Et puis il faut jouer dans le sens du bois « car, si l’on prend la planche à contresens, on accroche le bois et le palet ne tient pas » explique Guy CHOPIN. D’autres joueurs, eux, boudent la planche, ils préfèrent jouer sur la terre, comme du côté de Joué sur Erdre. D’autres, du côté de Candé, par exemple, jouent sur une « planche » ... en plomb, avec des palets moins épais que ceux que nous connaissons par chez nous. Tout est affaire d’habitude. Dans le jeu de palet, il n’y a pas vraiment de règles codifiées car il n’y a pas de fédération de palets (1). Les paletistes sont des joueurs libres.

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Bon alors, en piste. Voici un concours de palet, comme il y en a régulièrement. On constitue les équipes par tirage au sort, des équipes de deux, le plus souvent. Sur le terrain de l’étang de Choisel ou du foirail, les planches sont bien alignées. En face, une ligne est tracée dans la sciure. A cinq mètres comme on vous a dit.

D’abord, on « tire le maître » : « le petit » est lancé sur la planche, et chaque équipe jette un seul palet. Celui qui sera le plus près du maître, donnera « la main » à l’équipe. C’est comme à la belote.

Et ça commence. L’équipe qui a la main, lance « le maître », puis aussitôt un palet, deux palets. Ceux qui ont l’habitude essaient de placer « le petit » près du bord ou dans un coin, car c’est plus difficile pour la suite du jeu.

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Le palet se joue à plat ou en piqué, tenu fermement entre le pouce et l’index et calé en dessous par le majeur. Il ne faut pas qu’il « gondole ». On joue au-dessus du maître et, selon la force du lancer, le palet « recule », fait un petit tour sur la planche et revient sur le maître. On estime « au bras », pas à l’œil, c’est pourquoi les joueurs lancent toujours deux palets de rang. « Tu prends la mesure avec le premier palet et tu lances le deuxième dans la foulée en rectifiant le tir, plus haut, plus bas » explique Francis DELANOE. Quant à savoir comment placer son bras, c’est presque une question d’école. Il y a ceux qui jouent à bras tendu, avec un mouvement de balancier. Il y a ceux qui jouent « à bras cassé » à la Rennaise...

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 Jouer la planche

La partie se joue par équipes de deux. Deux contre deux, sur la même planche. Chaque joueur a quatre palets. Le palet le plus proche emporte le point. Si une même équipe a deux ou trois palets les plus proches du maître, elle emporte les 2 ou 3 points. Elle peut même emporter huit points d’un coup, si elle a mis 8 palets sur la planche et que l’autre équipe n’en a plus aucun. Dans ce cas-là on dit qu’on « joue la planche » c’est-à-dire qu’on essaie de placer le plus de palets dessus. Alors vous comprenez pourquoi le premier joueur s’efforce de placer le maître sur le bord : comme ça, il multiplie les risques de l’adversaire de « faire tiroir » c’est-à-dire de placer les palets... sous la planche !

Et quand on vous dira qu’une partie se joue en 12 points, il est aisé de comprendre que l’équipe qui fait 8 points d’un seul coup a de bonnes chances de gagner.

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 Quiller le palet

Tous les « coups » sont permis. On peut « rouler le palet », c’est-à-dire l’envoyer en oblique pour qu’il revienne vers le maître en évitant de taper dans d’autres palets. On peut « quiller le palet » pour faire partir le palet qui est sur le maître. On peut faire un « carreau », c’est-à-dire remplacer le palet de l’adversaire par le sien... on peut même « faire sortir le petit » quand on est en mauvaise posture : comme ça, nul ne peut être gagnant. Il faut rejouer.

Et ensuite on compte les points. Pour départager les joueurs on utilise un « compas », très fin, très aiguisé. Il s’en vend dans le commerce, mais les joueurs « pro » savent très bien en fabriquer. « Parfois les palets sont gerbés les uns sur les autres, ce n’est pas facile à mesurer, mais il y a une grande règle, c’est « CHAPEAU PRIME » (ce qui veut dire que c’est le palet qui recouvre le maître qui remporte le point) » explique Jean-Paul THUAL.

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En fait, s’il n’y a pas de fédération de palets (1), il y a néanmoins énormément de joueurs de palets. Nos castelbriantais se sont longtemps déplacés à Rennes pour jouer sur le Champ de Mars, et à Martigné, et à la Guerche de Bretagne.

C’est un jeu très populaire et les concours de palets sont très fréquents. Le Palet castelbriantais organise chaque année deux concours communaux et trois concours régionaux. Souvent, ils sont récompensés par des coupes. Les GRAVEAU, dans la région de Moisdon, ont gagné 200 ou 300 coupes ! D’autant plus qu’ils ont commencé très jeunes. Les paletistes castelbriantais se souviennent, eux, des triplés castelbriantais Benoît, Hervé et Eric GICQUEL qui faisaient des concours dès l’âge de 6 ans.

Dans nos régions, les joueurs cherchaient un local pour jouer l’hiver. A Rennes même, on jouait dans les bistrots. A Châteaubriant, pendant longtemps ce fut « la Gerbe de Blé » derrière la mairie. Les anciens racontent encore comment ils jouaient dans la cuisine chez Joseph HERVE, dans la rue Guy Môquet. Maintenant, le Palet Castelbriantais a élu domicile au « Bon Coin » dans la rue de la Vernisserie. Mais les mordus du palet s’entraînent chez eux.

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Le jeu de palet est un jeu rural et populaire. Un jeu qui s’exporte bien, d’ailleurs, car on dit que les bretons qui « montent » à Paris emportent leur jeu de palet. Au point qu’il y a eu des concours organisés à Trappes, en région parisienne.

Autrefois on jouait au palet dans les écoles, car c’est un véritable jeu d’adresse : on s’exerçait à lancer le palet sur un madrier de 6 cm de large ou dans une galoche ou un sabot ou une « tête de grenouille » . Pendant des années l’Amicale Laïque a organisé des concours de palets « à la cible » sous le Marché Couvert (et même à la Salle Omnisports. Pour la circonstance, le Palet Castelbriantais avait acheté un tapis pour que les palets ne détériorent pas le plancher).

Au palet, tout le monde joue : les gagnants jouent contre les gagnants, mais les perdants jouent contre les perdants. Et comme le concours se joue en quatre parties, il y a un prix pour ceux qui ont gagné une partie, deux parties, etc. Ceci explique pourquoi un concours de palets peut durer toute une après-midi, surtout s’il y a 80 équipes concurrentes (160 joueurs) comme c’est arrivé au Palet Castelbriantais. A la Guerche, en juillet 1989, il y a eu 270 équipes soit 540 joueurs !

C’est un jeu où l’on bouge beaucoup : pendant qu’un joueur lance ses palets, les autres s’en vont voir à la planche ce qui se passe ! Et on ne joue pas sans boire, autrefois la barrique de cidre et la pierre à galettes accompagnaient les compétitions. Cela n’est plus guère. Y’a la télé, y’a les voitures et il n’y a plus cette atmosphère « bon enfant » d’autrefois.

Et si vous croyez que le jeu se perd, passez donc voir à l’esplanade des Terrasses, au pied du Château. C’est bien rare si vous n’y trouvez pas des gars à jouer.

B.Poiraud


 Un festival de palets, pourquoi pas ?

Ecrit le 16 mai 1990

Le palet est un jeu, ou un sport (puisque les échecs ou la pétanque en sont bien un) de Haute Bretagne ou Bretagne Gallèse, qui se pratique depuis des temps immémoriaux en Ille et Vilaine, Côtes du Nord (pardon, d’Armor), nord de la Loire Atlantique, partie du Morbihan, avec quelques incursions en Mayenne et en Maine et Loire. Son épicentre semble être la Guerche de Bretagne. Il est à peu près du même territoire que la pierre à galette. Il n’y a pas de fédération (1) des joueurs de palets, donc pas de diktat et dans les expressions qui y sont consacrées on ne trouve aucun anglicisme, ce qui est rare. Il n’existe non plus aucune tenue vestimentaire particulière.

A la campagne, on jouait et on joue toujours aux palets les journées dominicales, de la « resciée » à tard dans la « basse-resciée », l’été sur l’aire à battre, l’hiver sous la grange, jamais loin du cellier, du cul d’la tonne (jadis célébrée parla Mée) et de la bole à cidre.

On joue aussi en zone urbaine dans les garages, les sous-sols et encore dans de nombreux bistrots (jadis c’était la quasi-généralité à 60 km à la ronde autour de Rennes). On a joué aussi à la « récré » dans les écoles, dans la mesure où ce n’était pas interdit parce qu’un palet était tombé sur la tête d’un étourdi qui traversait le jeu en courant.

Il y avait même, il y quelque cinquante ans, une colonie de retraités du chemin de fer qui, à la sortie de Châteaubriant, jouaient sur le bas côté de la Route de Laval, et se rangeaient obligeamment quand passait une automobile.

On jouait et on joue toujours dans les grèves chez Huard, Atlas ou ailleurs. Les planches à palets sortent comme par miracle, on ne sait d’où, ce qui a toujours causé la surprise des observateurs de passage. Un syndicaliste qui ne connaîtrait rien aux palets ne serait pas crédible. En 1968, on a même vu à Châteaubriant des artisans jouer avec leurs compagnons en grève.

Tout habitant du Pays de la Mée qui ne possède pas un jeu de palets, voire une planche, ou qui ne sait pas où en trouver rapidement, n’est pas de ce pays. Mais comme les indigènes de la Mée sont accueillants, ils se font un plaisir d’initier aux palets les candidats à la naturalisation, quand ceux-ci ne s’estiment pas investis d’une mission d’évangélisation ou de civilisation. Dans ce dernier cas, ils les regardent, goguenards, lancer les palets à côté de la planche, et les laissent les ramasser.

A quand un festival du palet à Châteaubriant ? Avis à l’ORPAC (office des personnes âgées) et aux Associations de quartier. Evidemment, pour le simili pavage de la Porte Neuve, de la Rue de Couëré et de la Grande’Rue, il faudrait prendre des précautions. Le Palet-Club Castelbriantais pourrait peut-être prendre en charge l’organisation technique.

Mais il faut un financement. Avec les fondeurs FMGC et FOCAST qui ont fabriqué (plus ou moins à leur insu) des milliers de palets (comme de pierres à galettes et de moules à gaufres), avec les menuisiers qui ont fabriqué des centaines de planches, avec les quincailliers qui vendent les deux depuis des générations, le financement devrait être facile.

Et ce serait original, non ?

Jean Gilois


(1) depuis 2001, il existe une fédération de palets. On peut consulter son site à l’adresse suivante : http://www.paletsurplanchebois.org.