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De fil en aiguille

Ecrit en septembre 1983

 De fil en aiguille dans la campagne soudanaise

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Anne Marie Galinière

« Le soir, je restais à l’école le plus longtemps possible car je savais bien qu’à la maison il me faudrait faire tout le travail de la ferme ». Anne Marie Galinière avait 8 ans lorsque son père est mort à la guerre en 1915. Aînée de 3 enfants, dont un infirme, elle a dû prendre en charge les travaux de la ferme que sa mère, noyée dans son chagrin, n’assurait pas. L’école, elle aimait bien cela, surtout le calcul mais... pas le temps d’apprendre les leçons. « Je l’ai toujours regretté, surtout à cause de l’orthographe. Je n’ose pas écrire, tant je fais des fautes. Je crains qu’on se moque de moi ».

Si elle ne sait pas écrire, comme elle le dit, par contre, Anne Marie sait travailler de ses mains. A presque 13 ans, cherchant un apprentissage, elle s’est adressée à toutes les couturières du bourg de Soudan. Il y en avait 6 ou 7 à l’époque. L’une d’elles a accepté de lui apprendre son métier. En ce temps-là, transmettre son métier, c’était un peu comme transmettre un trésor, un héritage : le patron ne versait aucun salaire aux apprentis, c’était juste le contraire : « il fallait payer le patron, 60 francs par an pour moi, et accepter de travailler sans salaire, pendant encore un an après la fin de l’apprentissage ».

  7 heures du matin, à pieds et le ventre vide

Chaque jour de la semaine, sauf le dimanche, la patronne et son apprentie partaient à 7 heures du matin pour rejoindre les fermes où il y avait de la couture à faire. En sabots, avec, l’hiver, des chaussons de feutre et des gros bas de coton, avec une blouse en guise de manteau, elles partaient, à pied, pour faire 2-3 km jusqu’à la Grand-Haie ou La Cour Jaunais, le Pont, Fontenay, le Vieux Moulin, le Moulin Roul, la Gélinais. « Le manteau, c’était bon pour les riches, pas pour nous ».

En arrivant les couturières mangeaient la soupe aux choux qui attendait, chaude, au coin du feu. « Quand je partais de chez moi le matin, c’était toujours à jeun. Je n’aurais jamais osé demander à ma mère une soupe ou quelque chose de chaud avant de quitter la maison. Cela ne se faisait pas et tous les enfants étaient comme moi : on ne doit pas demander à manger chez soi alors que la soupe nous attend dans la ferme où nous allons travailler ». Partir le matin à 7 heures, surtout l’hiver, sans rien dans le ventre, pour faire plusieurs kilomètres à pied, en sabots... Ce n’est pas le confort douillet que nous connaissons de nos jours.

« Dans les fermes où on nous demandait, il y avait tout à faire. Rarement du raccommodage, presque toujours du neuf : les chemises d’hommes et de femmes, les caracos qui tenaient lieu de chemise de nuit, les culottes des femmes (avec dentelle s’il vous plait !), les mouchoirs à ourler qu’on achetait par douzaine au marché, les torchons, les draps, les couvre-pieds, les couettes, les paillasses... tous les vêtements de corps et de literie et tous les habits féminins ». Le tissu s’achetait dans les magasins de Châteaubriant ou au marché. De nos jours il n’y a plus un seul magasin de tissus à Châteaubriant, il faut attendre le marché ou se rendre à Rennes ou à Nantes.

 Des souris dans la paillasse

« Nous cousions tout à la main, à petits points soigneux, souvent dans la chambre qui était la pièce la plus propre de la maison. Nous travaillions près de la fenêtre pour y voir plus clair. L’hiver, un feu brûlait dans la cheminée et... fumait. C’est pourquoi la porte était toujours entr’ouverte. Nous n’avions pas très chaud ! Heureusement, on nous donnait des chaufferettes remplies de braise pour mettre sous nos pieds ».

A cette époque, les « matelas » n’existaient pas dans la plupart des maisons. « Nous cousions une toile grossière, sorte de toile à sac, moins belle que la toile de jute. On faisait des coins, soigneusement, pour donner de l’épaisseur ». On bourrait ce sac de paille, bien serrée, bien tassée : une paillasse faisait souvent toute une vie, on ne renouvelait pas la paille. « Souvent il restait des épis entiers dans cette paille, ce qui fait que les souris s’y mettaient. La nuit, en dormant, on entendait les souris grignoter dans la paillasse. On se levait, on vidait la paille, et on ne trouvait pas toujours les souris... il fallait recommencer plus tard ».

Après les paillasses, il y eut les matelas de laine, détrônés maintenant par les matelas à ressorts. « Mon premier matelas de laine, je ne l’ai eu qu’en 1929 quand on a bradé tout ce que contenait la demeure du « Moulin Roul » à Soudan. Comme il a fallu changer la toile, j’ai bien regardé comment c’était fait à l’intérieur et j’ai appris à en faire d’autres. J’ai refait des matelas moi-même pendant longtemps ».

 Couvre-pieds en charpie

Sur la paillasse, on mettait une couette en plumes. (« On enfonçait dedans. C’était chaud ».) puis les draps et couvertures. Les couvre-pieds étaient faits en charpie. « Dans toutes les maisons on gardait les bouts de laine et en particulier les chaussettes et tricots usés que l’on détricotait. Quand il y en avait un bon tas, on cardait cette laine et cela donnait de la charpie. Parfois on rajoutait un peu de laine de mouton ».

Qu’est-ce qu’une carde ? Deux plaques de bois, hérissées de pointes fines très serrées. Une plaque dans chaque main, un mouvement de va et vient : on carde ainsi la laine de mouton et toutes les matières textiles, pour démêler, redresser, nettoyer les fibres. Travail long, monotone, fatigant.

En dehors de la literie et des vêtements quotidiens, les couturières à domicile faisaient les vêtements de fête : baptême, communion. « Nous garnissions les berceaux à l’intérieur et montions les rideaux sur une flèche en bois. Ces rideaux étaient indispensables pour fermer le berceau et protéger l’enfant des mouches qui envahissaient la maison ».

 ... Et le dimanche encore...

Après la guerre de 14-18, il y eut beaucoup de mariages. Il y avait tout le trousseau de la mariée à faire, et la robe de mariage. « Ce n’était déjà plus l’époque des femmes se mariant en noir, avec le costume traditionnel et la coiffe. La mode des robes blanches, courtes, était apparue. Il fallut attendre 10 ans encore pour que l’on fasse des robes longues. C’était intéressant de préparer un mariage et puis, nous étions toujours invitées à la noce ». Anne Marie se souvient encore de ces noces, des mariées en robe blanche, que le bijoutier venait coiffer en personne le matin de la cérémonie. « L’un des bijoutiers de Châteaubriant, M. Billon, animait lui-même la noce au cours de la journée ».

Les couturières travaillaient ainsi tout le jour, du matin 7 h jusqu’au soir 21 h et plus. Car, en rentrant au bourg, elles finissaient certains travaux avec une machine à coudre à pédalier. « J’ai toujours été attirée par cette machine et dès que ma patronne avait le dos tourné, je m’exerçais. Je possède encore une machine de ce type. C’est ma mère qui me l’a offerte, à condition que je fasse les vêtements de la famille ». Ainsi donc, après les longues journées de couture chez les autres, il fallait encore coudre pour la famille. « Je ne disposais même pas du dimanche pour me reposer : on me faisait servir dans un café ».

« Le temps de mon apprentissage, je n’ai pas gagné un sou. La première année qui a suivi non plus, c’était prévu dans le contrat. L’année suivante, je gagnais 50 centimes par jour. Quand je me suis mariée, je gagnais 4,50 F par jour ». Dès qu’elle a pu faire des économies, Anne Marie s’est acheté un vélo : c’était moins pénible pour rejoindre les fermes lointaines. « Parfois nous restions toute une semaine au même endroit, quand c’était loin (La Jaunais, La Chopinière) et qu’il y avait un trousseau à faire. Nous étions logées et nourries mais les gens n’y perdaient pas car nous travaillons sans cesse et le soir jusqu’au coucher ».

En ce temps-là, quand on avait taillé et cousu une chemise d’homme dans la journée, on avait bien travaillé !

« J’ai été élevée à la dure, mais j’aimais mon métier de couturière. (J’ai dû l’abandonner pour travailler avec mon mari et le remplacer quand il a été fait prisonnier en 39-45). Si j’avais pu rester dans mon métier, la vie aurait été moins dure. C’est tout de même grâce à lui que j’ai pu élever mes enfants sans qu’ils aient trop à souffrir de la misère ».

Faire du neuf avec du vieux parfois, habiller ses enfants à moindre frais, avec des vêtements plus solides et plus chauds qu’en confection, travailler avec goût et plaisir... Anne Marie a 76 ans et, est-il besoin de le préciser, elle coud toujours !