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Le Noël de la Dorée

  Sommaire  



 

 Un conte de Jacques Raux

Jean Dutilleul, tonnelier de son état, avait été aussi « sonneur » dans sa jeunesse, c’est-à-dire « violoneux ». C’est ainsi qu’il avait parcouru le pays en tous sens pour mener la danse au soir des fêtes, des noces et des travaux champêtres.

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Dessin de Lucette Baillergeon

« Il est sage comme une image » disait-on en parlant de lui, et, en effet, nulle amourette ne l’avait troublé, jusqu’au jour où il arriva dans une ferme lors d’un battage... Il fut attiré par une petite blondinette de deux ou trois ans qui dormait, avec un sourire angélique, à l’ombre d’un noisetier, dans un berceau d’osier.

A deux pas de là, moissonneurs et moissonneuses se démenaient dans l’air alourdi par la chaleur et la poussière des balles de blé.

- Qu’elle est belle ! s’écria-t-il, admiratif, dès qu’il la vit... J’n’ai jamais vu une mignonette de mêm’ !... Pour sûr, c’est avec elle que j’me marierai... C’est cor’ qu’eun’ p’tite drôline mais j’saurai bin attendre...

Et, à compter de ce jour, pas le moindre cotillon n’occupa ses pensées. Il ne rêvait que de ce blond petit minois qu’il avait soudain découvert dans le bourdonnement d’une locomobile à vapeur un jour de battage... Mais le plus merveilleux de l’histoire c’est que la fillette en grandissant s’éprit également du violoneux.

Bref, le jour venu ils se marièrent et dès qu’ils furent unis ils organisèrent leur existence en toute simplicité.

Elle, l’enfant aux cheveux d’or, âgée d’une vingtaine d’années, prit la suite d’une épicière qui tenait boutique près des Halles... Lui, ne courut plus la campagne avec son « crin-crin » et se consacra uniquement à son métier de tonnelier pour ne plus s’éloigner de sa « dorée » comme il l’appelait. Il passait ses journées dans son atelier proche de l’épicerie en sifflotant au milieu des futailles... Ils s’aimaient tout bonnement en dépit de leur différence d’âge.

Dans son épicerie, la jeune épousée sut conserver la clientèle. C’est qu’elle était non seulement d’un visage avenant mais encore d’une extrême gentillesse. On se plaisait à la voir derrière son comptoir peser une livre de beurre ou rendre la monnaie avec le sourire.

Malheureusement, le temps ne suspend jamais son vol et, quoi qu’il fît, le solide tonnelier vit jour après jour ses forces décliner.

- Me v’là vieux à c’t’heure fit-il avec tristesse en voyant sa compagne bien-aimée toujours aussi vive.

Et le plus navrant, le plus désolant, c’est qu’un soir d’hiver alors qu’il se trouvait en forêt pour une coupe de bois, par un froid glacial, il tomba dans une clairière, inanimé. De « bonnes âmes » le transportèrent chez lui et, trois jours plus tard, il rejoignit le royaume des ombres.

Sa « dorée » fut au désespoir et d’autant plus que le malheur s’acharna sur elle sous la forme d’un vaste magasin, appelé « Grande Surface » qui ouvrit ses portes à la sortie du bourg.

- Qu’c’est qu’ça se demanda-t-elle avec inquiétude.

On la renseigna avec ménagement pour ne pas la tourmenter davantage.

- C’est d’la méchanceté s’écria-t-elle en toute innocence... mais j’ne me laisserai pas manger toute crue !

Hélas ! C’était ignorer les petits calculs quotidiens de l’espèce humaine. L’une après l’autre, ses clientes, même les plus fidèles, désertèrent sa boutique.

Seuls, ou à peu près seuls, les écoliers à la sortie des classes, faisaient tinter la sonnette de sa porte vitrée pour une pochette-surprise.

Là-dessus s’en vint un certain soir de Noël où elle se sentit encore plus esseulée que les années précédentes. Ne venait-elle pas d’apprendre qu’un sapin étincelant de lumières avait été dressé sur le « parking » de la « Grande Surface ».

- J’vas aller voir c’t’affair’-là déclara-t-elle rageusement.

Et, se coiffant d’un bonnet de laine pour se protéger du froid elle se rendit rapidement, et pour la première fois, sur le « parking » de la « Grande Surface ».

Là, elle s’arrêta net, tout à la fois admirative et coléreuse.

- Y a pas à dire... Ils ont bien fait les choses... J’ai honte de ma pauvre vitrine décorée d’une branche de houx.

Et elle demeurait immobile, de mauvaise humeur, grommelant toute seule lorsqu’une voix bienveillante se fit entendre derrière elle.

- Té ! ma bonne dame... Vous n’avez donc pas peur du froid... Faut pas rester là... Vous allez attraper du mal !

- Faut venir vous réchauffer chez nous poursuivit-il avec bonhomie. C’est le soir de Noël... Profitez-en... On vous emmène !

Cette rencontre imprévue la réconforta. Elle les accompagna sans réfléchir et se retrouva bientôt dans leur salle à manger où flambait une bonne bûche dans la cheminée.

Elle y demeura, sans mentir, deux bonnes heures, dans une atmosphère chaleureuse où le café, les gâteaux, les petites liqueurs agrémentèrent la conversation.

Lorsqu’elle reprit le chemin de son épicerie dans la muette solitude des rues désertes il lui sembla que des images singulières trottaient dans sa tête. N’avait-elle pas un peu « forcé » sur le « petit cassis » alors qu’elle ne buvait que de l’eau à ses repas.

Quoi qu’il en soit, ô prodige ! O merveille des nuits de Noël ! Quand elle eut regagné son épicerie et fut entrée dans sa cuisine, elle s’arrêta, stupéfaite. Là aussi, un bon feu flambait dans la cheminée et, de plus, installé commodément dans l’unique fauteuil de la pièce, son « bonhomme » de mari, le « sonneur » qui l’avait tant aimée, semblait l’attendre en souriant.

- tu es en retard fit-il tendrement... tu dois être fatiguée... Viens vite prendre ma place pour te reposer...

Il se leva et elle lui obéit. C’est alors qu’il décrocha du mur où il pendait depuis des dizaines d’années le violon délaissé qu’il portait en bandoulière, il y a bien longtemps, un certain jour de battage.

Sans plus attendre, il se mit à réveiller de son archet les cordes endormies, tandis que sa « dorée » s’abandonnait, les yeux clos, aux vieux airs d’autrefois.

Ah ! Croyez-moi, ce fut pour elle un merveilleux soir de Noël que celui-ci vécu dans le souvenir d’un amour enchanté. Et, lorsque le lendemain matin elle se réveilla dans le fauteuil qu’elle n’avait pas quitté de la nuit, et qu’elle vit le violon de retour sur le mur, elle ne put s’empêcher de pleurer de bonheur.

Jacques Raux