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La ballade de Florentin Prunier (poème de Duhamel)



11 novembre 2005 :

Poème de G. Duhamel

Il a résisté pendant vingt longs jours
Et sa mère était à côté de lui

Il a résisté, Florentin Prunier
Car sa mère ne veut pas qu’il meure

Dès qu’elle a connu qu’il était blessé
Elle est venue, du fond de la vieille province

Elle a traversé la pays tonnant
Où l’immense armée grouille dans la boue

Son visage est dur, sous la coiffe raide
Elle n’a peur de rien ni de personne

Elle emporte un panier, avec douze pommes
Et du beurre frais dans un petit pot

Toute la journée elle reste assise
Près de la couchette où meurt Florentin

Elle arrive à l’heure où l’on fait du feu
Et reste jusqu’à l’heure où Florentin délire

Elle sort un peu quand on dit : « Sortez »
Et qu’on va panser la pauvre poitrine

Elle resterait s’il fallait rester
Elle est femme à voir la plaie de son fils

Ne lui faut-il pas entendre les cris
Pendant qu’elle attend, les souliers dans l’eau ?

Elle est près du lit comme un chien de garde
On ne la voit ni manger ni boire

Florentin non plus ne sait plus manger
Le beurre a jauni dans son petit pot.

.

Ses mains tourmentées comme des racines
Etreignent la main maigre de son fils

Elle contemple avec obstination
Le visage blanc où la sueur ruisselle

Elle voit le cou, tout tendu de cordes
Où l’air, en passant, fait un bruit mouillé

Elle voit tout ça de son œil ardent
Sec et dur, comme la cassure d’un silex

Elle regarde et ne se plaint jamais :
C’est sa façon, comme ça, d’être mère

Il dit : « Voilà la toux qui prend mes forces »
Elle répond : « Tu sais, je suis là ».

Il dit : « J’ai idée que je vas passer »
Mais elle : « Non ! je ne veux pas, mon gars »

.

Il a résisté pendant vingt longs jours
Et sa mère était à côté de lui

Comme un vieux nageur qui va dans la mer
En soutenant sur l’eau son faible enfant

Or un matin, comme elle était bien lasse
De ses vingt nuits passées on ne sait où

Elle a laissé aller un peu sa tête
Elle a dormi un tout petit moment

Eh bien Florentin Prunier est mort bien vite
Et sans bruit, pour ne pas la réveiller

Georges Duhamel