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Le Noël des Loups



Par Roland Guillaudeux

Vers la fin d’octobre 1911, le temps d’une soupe que la Marie-Ange LEGOUDEC ne refusait à personne, LANDRY, le chercheux de pain avait prédit : « la p’lure d’oignon est grosse ! l’hiver sera rude ! ».

Novembre n’avait pas tardé à confirmé les dires du traîneur de galoches. Vers les Hauts Chemins, à trois sabotées de la Forêt d’Arche, la froidure s’était installée avec sa traîne de misères. La terre s’était faite roc, donc difficile à ouvrir et même le vin se fit gros à éclater les barriques.

Louis LEGOUDEC, journalier de son état, et qui affichait pourtant une santé trempée aux flammes, dût cesser de se louer quand un méchant coup de vent lui mordit les reins et lui comprima les poumons. Marie-Ange son épouse s’avoûta de peine à briser l’eau devenue glace et à ramasser du bois mort pour chauffer leur masure.

Elle commença à se cailler les sangs d’inquiétude en pensant que dans les jours à venir il lui faudrait mettre au monde un premier enfant.

Les heures noires avaient mangé les terres depuis longtemps, ce début de nuit-là, quand Marie-Ange perçut la plainte des loups. Elle cessa un instant de préparer le cataplasme de moutarde qui, posé brûlant sur la poitrine de son homme, en soutirerait peut-être le mal.

L’oreille tendue, elle pensa : « ils ont passé la lisière ces maudits ». Tout son corps se noua quand deux coups forts ébranlèrent la porte.

La Marie-Ange ne sut jamais pourquoi elle avait eu le courage d’ouvrir. L’homme qui se traîna jusqu’au coin de la table ne prit pas la peine de la saluer, ni même de la regarder. Il se mit à ôter ses hardes et dit : « j’ai besoin d’aide, la fille ! ».

Son large dos mis à nu laissa voir trois trous qui vomissaient sang et vie. « Une fourche », pensa Marie-Ange. Plus bonne à agir qu’à bavardages, elle alla se saisir de la bouteille de blanche et versa l’eau de vie sur les plaies, épongea le tout d’un linge propre et dit : « buvez le reste ».

L’homme se retourna et pendant qu’il lampait, ses yeux gris, délavés de trop vu, accrochèrent le regard de la femme, fixèrent son ventre arrondi, se déplacèrent aux quatre coins de la pièce pour s’arrêter un instant sur le corps taraudé de fièvre étendu sur le lit perché haut. « Une pousse de cimetière » pensa-t-il en remettant ses guenilles.

Les yeux gris la sondèrent à nouveau et elle sut qu’il disait « merci ! ». C’est seulement quand il fut parti, sans un mot, que Marie-Ange perçut l’odeur du loup, et qu’elle comprit qu’elle venait de soigner « le Meneur ».

Une semaine plus tard, au milieu de ses loups, le Meneur enregistra la plainte du glas. Et quand les volets de la masure des LEGOUDEC se fermèrent, il sut que celui qui suait le mal avait terminé son agonie.

A ce jour, il lui faudrait veiller !

La nuit du 24 au 25 décembre fut une nuit de haute lune. Le clocher du bourg appela les paroissiens à la prière avant les ripailles de Noël, mais la fumée ne s’échappa plus du toit d’une misérable masure en bordure de la forêt. Trop faible pour entretenir la flambée, seule avec sa misère d’âme et son corps torturé de trop-plein, Marie-Ange s’allongea sur le lit et se confia au Seigneur des Pauvres pour donner vie à son enfant.

A force de douleurs, elle tomba dans un grand vide. Quand son hurlement de mise au monde la secoua et lui fit ouvrir grand les yeux, elle ne vit qu’un regard gris qui la couvrait.

En plein désordre d’esprit, elle enregistra les vagissements du nouveau né que le Meneur offrait à la lèche de deux énormes loups à poil sombre. Bizarrement, la peur ne la toucha pas. Elle trouva la paix et laissa couler une perle de larme quand elle se rendit compte que les yeux gris étaient devenus chauds et qu’il y avait sur la face burinée de l’homme, comme un semblant de sourire.

« Je t’ai accouchée d’un garçon, la fille ». En ce soir de Noël les loups ont trouvé leur futur maître.

Les chercheurs d’histoires se demandèrent toujours comment la Marie-Ange échappait à la misère et pourquoi un enfant né à la même heure que le Christ laissait parfois derrière lui comme une odeur de loup.

Marie-Ange LEGOUDEC trépassa en 1920 et Joseph LA HURE, le fossoyeur qui avait toujours un œil sur ses morts mais traînait un chaud de boire plus souvent qu’il ne fallait, assura que tous les ans, dans la nuit du 24 au 25 décembre, les nuitées de Noël, il y avait une horde de loups menée par un jeune homme blond qui venait faire cercle autour de la tombe de la Marie-Ange.

Roland Guillaudeux

La Symbolique des loups

Tripes et cœur de loup, je voudrais avoir,
Jamais collier je n’aurais porté
Jamais, au grand cirque de la vie je n’aurais fait le beau
Jamais devant un os, je n’aurais fait de lard,
Jamais sans avoir faim, je n’aurais tué.
Et je ne suis pas certain, qu’au jour et à l’heure
Je serais assez « grand » pour mourir « sans jeter un cri »

Mais je porte le « grand nom d’homme »,
J’ai donc trop mal vu,
Trop mal écouté, trop mal cherché
Et sans doute trop mal aimé.
Si au fond des bois, toi le loup, tu m’observes,
Prends en miséricorde mon âme qui se tourmente.

R.G.