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Le Meneur



Récit de Roland Guillaudeux

Fin novembre commençait à geler les Terres. J’avais lâché mes chiennes sur mon bout de pré et, sur le pas de ma porte, je respirais la nuit froide, plus grise que noire pour cause de grande lune.

En face, de l’autre côté de la fourche des deux routes, la mare était blême, glauque comme l’œil du Malin, dangereuse comme animal sauvage en quête de proies.

Au cul de la tonne, en Abbaretz, on m’avait laissé entendre qu’elle était gouffre et piège à rôdeurs de campagne, pour peu qu’ils soient assez touchés en déraison pour avoir l’audace de traîner les sentes la nuit venue.

On racontait également que la mère Tiguate des Etonnelles, fatiguée de trop de vie, y avait trouvé son repos. Louis Menil, du Grand Bourg, était venu s’y perdre et Jean Fradon de la Guiltais, égaré de trop boire, s’y était englouti à tout jamais.

Mon voisin d’à côté, celui qui a les yeux bleus et sait marcher dans la terre, l’appelle le Chaudron du Cornu, et c’est la bien nommée, puisque, par les nuits chaudes de juillet, quand tout respire mal, on y ramasse comme des odeurs de soufre. A croire que c’est par ce trou d’eau que le malfaisant des Ténèbres vient chercher l’air des vivants.

A l’entour, c’est désolation, l’herbe y est rare et menue, les buissons et les arbres, on le voit bien quand ils ont perdu le vert des mois clairs, sont torturés de malheur.

Quand la terre laisse éclater son trop plein, ici et là poussent des coquelicots et des marguerites à longue tige.

A la flambée, les soirs de longues veilles, on raconte que là où sortent les coquelicots, seraient tombés les soldats bleus de la Gueuse, et que là où poussent les marguerites, la terre renferme les restes des Blancs, guerriers en sabots des Princes, des bien-nés et des serviteurs de Dieu.

J’ai vu des bouts de terres où coquelicots et marguerites se mêlent comme jour d’épousailles alors, s’il vous plaît, promeneurs des dimanches, ne piétinez pas et même ne cueillez pas ces fleurs là, car, savez-vous, elles sont gorgées du sang des hommes.

Le froid commençait à me mordre les chairs quand, à la douzaine de minuit, sous le coup de lune, à la même le chaudron, entre l’arbre blessé et le saule triste, ils furent là tous les deux, se tenant par la main, elle dans sa robe de satin blanc et lui, enveloppé dans sa houppelande de drap noir ; sorti lui aussi du néant, un grand loup brun vint les rejoindre. L’homme lui passa la main sur la tête et suivant un rite à eux, ensemble, ils poussèrent leur immense plainte à la lune, plainte à couleur de souffrance, de haine, de vengeance.

Une goutte d’or se détacha de l’astre clair et vint se perdre dans l’eau noire et argent de la mare.

La lune, miroir à loup et à âmes en peine, pleurait, Monsieur, elle pleurait !

C’était pendant les jours des « Mauvais Temps » où certains hommes qui avaient trouvé le goût de la liberté, de la fraternité et d’un utopique rêve d’égalité, le tout payé au prix fort sur les pavés de Paris, se trouvèrent dans l’effroyable obligation d’aller livrer bataille à des paysans guerriers d’occasion, à qui Maîtres, Seigneurs et Curés avaient prêché la sainte parole afin de les inciter à tuer et à mourir pour défendre le roi déchu et l’église accablée de malheurs.

On leur avait dit que la pomme de terre était fruit du diable et que c’était pêcher d’aller défendre la Gueuse aux lointaines frontières de l’est.

Sûr de leur bon droit, vérité pour vérité, les hommes s’étripaient furieusement à l’ouest, étonnés parfois de verser un même sang rouge des deux côtés. Sang rouge de peines, de misères, de honte, de désespoir et pourquoi ne pas le dire d’une incommensurable bêtise.

Au milieu de cette tourmente, en Pays de Mée, au cœur de la Forêt pavée, vivait le « Meneur ».

On ne connaissait ni son nom, ni son prénom ; on racontait qu’il n’avait jamais connu ni père ni mère, qu’il s’était élevé tout seul au milieu des bois, qu’il était farouche et même brutal, qu’il ne savait discerner ni le Bien ni le Mal puisqu’il n’avait jamais reçu l’eau de baptême et encore moins la bonne parole. Les rares fois où il sortait des couverts pour procéder à quelques trocs de mieux vivre, personne ne s’avisait de lui poser des questions et quand la délavure de ses yeux verts se posait fixement sur les gens, il devenait prudent et sage de ne pas lui chercher midi à quatorze heures car ce bougre de charognard était sûrement gorgé de malfaisance comme le prétendaient les frères Ferchaud qui s’étaient fait rosser de première importance parce qu’ils avaient seulement eu la mauvaise idée de lui dire qu’il sentait les bois.

Il y avait plus inquiétant depuis que la mère Machecoule, fleur de cimetière s’il en est, avait colporté un lundi matin de grande lessive, au lavoir de la Haie Cherel, qu’un jour de septembre à l’heure de la venue du soir, alors qu’elle s’était quelque peu avancée en forêt, à la ramasse de bois mort, elle avait vu, de ses yeux vu, l’homme de la forêt qui tenait discours à cinq énormes loups bruns.

C’est un Meneur ! avait-elle affirmé assez fort pour voir s’allumer la crainte dans les yeux des autres laveuses de hardes.

Blonde, les yeux fendus et bleus, les pommettes placées haut, Blandine Beauregard était plus que jolie, elle était belle, et à ceux qui savaient voir au-delà, elle donnait la certitude que par feu et lumière elle était également belle de l’intérieur.

Employée de grande Maison aux Gastines on l’avait, pour cause de coutume, promise à François Broquant, fils de métayer. Ils étaient de la même messe, et si l’on avait ergoté sur la couleur de l’argent, il n’avait point été question de savoir si coup de cœur il y avait, ce qui donnait trop souvent aux yeux clairs de Blandine, le voile de la tristesse.

François Broquant était de ces hommes qui laissent derrière eux une traîne inquiétante. Arrogant parce que nanti, il méprisait le chercheux de pain et le cul terreux.

Il estimait faire honneur à Blandine de la marier et il ne lui était jamais venu à l’idée qu’elle put être d’un avis contraire.
Il fréquentait les bien-pensants, qui lui avaient rabâché que la Gueuse était une diablesse et que, s’il tenait, un jour, à gagner son paradis, il lui fallait servir bien son seigneur et son curé, car, Dieu le voulait, ils détenaient le bon droit et la vérité.

Hargneux et solitaire, il courait forêt et campagnes sur les traces de ceux qu’il vomissait et qu’il fallait à tout prix punir du crime de liberté usurpée.

Cinq chiens jaunes à la dent féroce et au sang tourné l’accompagnaient. Aussi haineux que leur maître, on les disait dressés à tuer, à croire qu’ils avaient une fleur de lys à la place du cœur et une soutane pour étendard ; des malfaisants, Monsieur, des malfaisants à odeur de charogne sur quatre pattes.

Un jour de mi-octobre, à l’époque où la forêt commence à devenir jaune et rousse à l’approche des temps froids, Blandine avait trouvé bien d’aller faire ballade dans les bois. Elle allait, de sente en sente, de clairière en clairière, avec la pureté d’âme et l’inconscience, qui sont les privilèges des années tendres, donnant ainsi libre cours à ce trop plein de liberté qui l’habitait.

C’est seulement au sentier des Oubliés et tout près des trois chênes du Pendu, qu’elle mesura combien elle avait été folle en déraison, quand elle se trouva face à face avec un grand loup brun à gueule sauvage. La peur au ventre, elle ne sut que fermer les yeux, le corps et l’esprit dans un brouillard à couleur de néant.

Elle perçut une voix rauque, tranchante comme lame d’acier et quand son regard se força à voir, il était là, devant elle, immense, immobile, silencieux, qui la sondait de ses yeux verts. Les yeux bleus et les yeux verts se mêlèrent et ils surent, brutalement, tout de suite qu’ils s’étaient trouvés et qu’il fallait bien qu’un jour il en fut ainsi, aussi certainement que le ruisseau va à la rivière, que le chêne lèche le ciel, que l’air se respire.

« Le Meneur », pour la première fois de sa vie, se sentit taraudé de l’intérieur par une onde de choc inconnue dont il ne percevait pas encore le pourquoi. Dans sa grande carcasse le cœur prit toute la place et quand, du bout de ses doigts il effleura la tempe de Blandine, il déversa d’un seul coup le trop plein d’amour et de tendresse qu’il avait au plus profond de lui-même et qu’il n’avait jamais gaspillé à personne.

Blandine, qui pourtant se savait promise, laissa monter en elle une poussée de chaleur, qui l’amena dans les bras du coureur de bois et elle ne fut même pas surprise de s’y sentir bien.

Gagné au coup de cœur, le grand loup brun vint se lover à leurs jambes, le croc et la griffe rentrés.

Aux trois chênes du Pendu, Blandine Beauregard, celui qu’on appelait le « Meneur » et un grand loup brun venaient de tomber en amour.

En Gastines, on ne revit pas Blandine Beauregard. Certains prétendirent qu’il était plus difficile de garder une fille qu’un chaudron de puces, mais les autres laissèrent entendre que la pauvre fille était vraisemblablement tombée aux mains de quelques salopards de Bleus toujours en quête de méfaits.

A l’heure qu’il était, elle devait avoir, la pauvre, rendu son âme à Dieu dans on ne savait quelles souffrances et il convenait de prier pour le repos de son éternité et le châtiment de ces maudits rôdeurs de route qui marchaient avec et pour le diable.

François Broquant, son promis, en tira plus de dépit et d’orgueil blessé que de peine.

Les choses en seraient peut être restées là, si Auguste Laleux, le Chercheux de pain, n’avait colporté partout que, très tôt, par matin clair, alors qu’il relevait ses collets en Forêt Pavée, il avait vu, on pouvait l’en croire, une fille blonde en robe blanche qui jouait en toute liberté, avec un grand loup brun. Quand le fauve par instinct avait senti le danger, il s’était bloqué en arrêt, le meurtre au bord des crocs et soudain soucieux de protection avait entraîné la fille blonde dans les profondeurs de la forêt. Le ragot ne tarda pas à venir chatouiller les oreilles de François Broquant et c’est la haine et le sang à plein cœur qu’il se mit en chasse précédé de ses chiens jaunes.

L’heure de l’Angélus du soir, alors que le « Meneur » suait sa peine à éclater de sa hache une souche de chêne, il vit venir à lui le grand loup brun tout couvert de sang. L’homme et le fauve se parlèrent aux yeux et le maître des loups sut que le malheur était là.

Blandine ! il hurla le nom comme un désespoir et bondit sur les traces de la bête qui le menait tout droit à son angoisse.

Au pied de plus grand chêne du Pendu, à l’endroit où s’était liées leurs vies et leur amour, Blandine se mourait. Comme fleur écarlate, éclaboussée sur le blanc de sa robe, son sang s’échappait de sa poitrine par grosses larmes de vie volée. Trois chiens jaunes gisaient autour d’elle, la gorge ouverte par les crocs du grand loup brun qui trop tard, avait livré bataille pour la défendre.

Le « Meneur » sentit le froid l’envahir de partout. Il resta là, pétrifié, vidé de tout et quand il tomba à genoux auprès du corps de Blandine privée de vie, quand il caressa les longs cheveux blonds, quand il ferma les grands yeux bleus qui avaient pris couleur de lac gelé, quand il posa sa bouche sur le satin de la peau qui devenait froide, pour la première fois de sa vie, il pleura, avec de grosses larmes d’homme maladroites qui n’arrivaient pas à tomber. Il souleva le corps et le tenant serré contre son torse puissant, s’enfonça dans la forêt.

A la passe de ses pas, il sentit monter en lui un flux perfide qui lui noua les entrailles. A l’heure dite, brutalement, viscéralement, le « Meneur » venait d’apprendre la haine.

Au dernier coup de minuit, à la trouée des orages en plein cœur de la forêt, cette nuit là, le « Meneur » parla aux loups et quand, les bras en croix, il se leva pour crier sa peine, ce fut toute la meute, gueule à la lune, qui hurla de vengeance.

Le lendemain, jour de dimanche en Gastines, à l’amorce des heures pâles, les bons paroissiens furent cloués d’horreur en constatant que partout, bergers et bestiaux vomissaient leur vie par la gorge tranchée.

François Broquant, le misérable, trouva ses chiens jaunes éparpillés aux quatre coins de son enclos, tous étripés à mort.

Aucune bête n’avait été traînée ailleurs pour ripaille mais laissée sur place comme plus que charogne. C’était le message des tueurs de la Grande Nuit et personne ne pouvait s’y tromper ; ils avaient tué pour tuer !

A cette minute même, François Broquant, commença à sentir sa peur.

Il faisait un pâle soleil blanc à la sortie de l’office, mais rares ceux qui s’attardèrent aux marches de l’église comme c’était la coutume. François Broquant fut parmi les derniers à sortir, le soleil lui vrilla les yeux après le noir de la nef, et quand il vit, face à lui, enveloppé de sa houppelande noire, la haute silhouette du « Meneur », il était trop tard. Maniée à la volée comme première cognée sur grand chêne, la hache lui laboura le ventre en profondeur. Il s’abattit en arrière, le fer toujours planté aux tripes, il accrocha encore le regard du « Meneur » et le dernière chose qu’il perçut fut le jet de salive noire de chique à tabac que le Grand venait de lui lâcher au visage.

Stupéfiés, tétanisés, les témoins avaient enregistré la scène les yeux à sortir des orbites et il n’y eut pas, sur l’instant, un seul téméraire pour empêcher le « Meneur » de tourner les talons et sans plus de hâte qu’il ne fallait, reprendre le chemin de la forêt.

C’est le seigneur et maître du Château qui décida que crime devait être puni. Il fit savoir que l’homme de la forêt avait, c’était sûr, été manipulé par les Bleus, ces suppôts de Satan, et qu’il était d’importance de se lancer sur ses traces, de le traquer et de l’abattre comme bête malfaisante assoiffée de sang.

Le curé, tout avoûté de trop de bonté, loua la mémoire de François Broquant, qui se retrouva, sans le savoir, paré de toutes les vertus d’un bon chrétien. On avait dans ses temps troublés, besoin de martyrs et celui-là faisait bien l’affaire. Pour Dieu et le Roy, il fallait que justice soit faite afin de combattre le Malin qui avait guidé le bras du fils maudit de la Gueuse.

On assurait qu’un trépassé en appelle deux autres pour former le trépied de la mort et l’on se garda donc d’enterrer le Broquant ce jour même, car on savait qu’ouvrir la terre le dimanche, c’était exposer d’autres habitants de la paroisse à mourir dans la semaine.

Les hommes se mirent à beurvacher et quand ils devinrent courageux à force d’être chauds de boire ils reçurent, le chapeau dans une main, et le fusil ou la faux dans l’autre, la bonne parole du seigneur et la bénédiction du curé.

Dans l’heure qui suivit la traque fut ouverte.

Le « Meneur » savait que sa trace était fraîche et facile, que représailles il y aurait, et que son temps de vie était donc compté. Il n’en éprouvait ni amertume, ni frayeur puisqu’on lui avait enlevé le seul être qu’il eut jamais aimé. Il était plein, au contraire, d’un grand calme intérieur, sûr d’avoir fait ce qui devait être fait.

Au cœur de la forêt, là où jamais personne ne portait un pas, il rassembla la meute et parce que son cœur était grand, parce qu’il était le « Meneur », il demanda à sa horde de s’enfoncer, en dispersion, au plus profond du noir. Il y eut, dans les yeux de glace des fauves, comme un brouillard de peine, et cette nuit-là, je peux vous l’assurer, quand ils prirent leurs pistes, l’astre clair en fut témoin, les loups pleuraient Monsieur, ils pleuraient...

Noué de peine, de malheur et de haine, le « Meneur » commença à apprendre sa fin.

Portant le corps de Blandine dans ses bras, il décida de quitter la Forêt, et prit les sentes et chemins qui mènent à l’ouest.

Il venait vers notre futur rendez-vous et derrière lui, les tueurs pressaient le pas.

L’homme de la forêt passa la Guiltais, les Etonnelles, la Cossonais et brisé de partout, déboucha sur le Chaudron du Cornu, aux marches de la Guimaurais.

C’est là qu’il décida d’attendre à mourir.

Le diable planta le décor, quand, à l’heure où le clocher de la Meilleraye laissa s’envoler les douze coups de minuit vers les terres, les vengeurs du Roy et de Dieu débouchèrent aux abords de la mare blême.

Grand dans son habit de malheur, stoïque, étranger à tout, le « Meneur » les vit venir, déployés en lame de faux et quand les fusils le pointèrent, sa haute silhouette noire ne bougea pas d’un pouce.

Comme pour une exécution, les fusils vomirent le feu, et le plomb laboura les chairs de l’homme, qui, solide et orgueilleux, comme le chêne que l’on veut abattre, ne plia pas.

Il pressa plus fort le corps de Blandine contre lui et, méprisant, tourna le dos à ses meurtriers. Sans hâte, encore tout droit, il pénétra dans la mare et sans pousser un cri, s’enfonça dans l’eau noire.

Auguste Barteau qui avait mené les vengeurs, ne vit jamais l’éclair fauve qui le foudroya. Bavant de haine, le grand loup brun, lancé comme boulet, venait de lui ouvrir la gorge sous sa mâchoire de fer, et sans daigner fuir sous l’averse de plomb qui lui déchirait les entrailles, en deux bonds de sublime amour, il alla, pour toujours, au cœur de la mare, rejoindre ceux qu’il aimait.

Vide d’alcool trop bu pour besoin de courage, les hommes restèrent pétrifiés. Leurs yeux égarés allaient du corps ouvert d’Auguste Barteau à l’eau sombre de la mare. Paroles bloquées au fond des gorges nouées, ils sentirent soudain un gros vent se lever qui fit emporter leur chapeau et donna brusquement à la masse d’eau du Chaudron un soulèvement d’écume pareil à mer démontée.

Au dessus de leur tête la lune devint démesurée comme prise de colère et laissa perler de grosses larmes qui s’écrasèrent sur leur front et leurs mains.

C’est la peur au ventre qu’il fuirent le sortilège quand ils surent que ces larmes étaient pleurs de sang.

En Gastines, cette année là, sans que l’on sache vraiment pourquoi, tous les hommes à qui il était venu d’étranges tâches rougeâtres sur le front et les mains, rendirent leur âme au diable. Le Seigneur et le Curé trépassèrent un même dimanche d’avril et comme il se doit, c’est à Dieu qu’ils durent rendre des comptes.

A l’écoute des plaintes, mes chiennes étaient revenues à moi, inquiètes, frémissantes, le poil dressé, les yeux bas et tristes. Les bêtes, mieux que nous pauvres humains, peuvent remonter le temps...Elles devaient donc savoir ! Enlacés, l’homme à la houppelande noire et la femme en robe de satin blanc se glissèrent à nouveau au creux de l’eau d’argent. Le grand loup brun les accompagna dans leur palais mouvant.

Fatiguée de peine, la lune se cacha et la nuit se fit noire...

Quand Marcel, les yeux bleus, me parla d’assécher la mare comme il l’avait fait l’année précédente, je fis en sorte de trouver mille excuses pour l’en dissuader.

Il ne fallait pas que le repos des amants et du grand loup brun soit troublé. J’en aurait eu trop de peine et de remords.

La Guimaurais - Février 1988


La symbolique du loup

Tripes et cœur de loup, je voudrais avoir.
Jamais collier je n’aurais porté,
Jamais, au grand cirque de la vie, je n’aurais fait le beau
Jamais, devant un os, je n’aurais fait de lard.
Jamais, sans avoir faim, je n’aurais tué.
Et je ne suis pas certain, qu’au jour et à l’heure, je serai
Assez « grand » pour mourir « sans jeter un cri »*

Mais je porte le « grand nom d’homme »*,
J’ai donc trop mal vu, trop mal écouté,
Trop mal cherché et sans doute trop mal aimé.

Si au fond des bois, toi le Loup, tu m’observes,
Prends en miséricorde mon âme qui se tourmente.

ROLLY

(*) Alfred de Vigny