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Grammairiens de nuit

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 Par Michel Thebault

GRAMMAIRIENS DE NUIT
Une nouvelle de Michel Thebault (Erbray)

Jean Pierre Carpeau se réveilla d’un coup. Des murs laqués de blanc lui sautèrent au visage, des néons lui traversèrent les pupilles pour éclater sous son crâne. Il s’était laissé gagner par le sommeil entre deux urgences. Cinq minutes, dix peut-être. Cela n’apportait rien et le réveil était atroce.

Atroce ... le mot était trop fort. Ce qui était atroce, c’est le sort de ces malheureux que le SAMU allait secourir à tous les coins de Nantes. Parfois il s’agissait d’une fausse alerte, d’une crise passagère : quelques soins et la présence rassurante du praticien suffisaient à rétablir l’ordre. Mais le plus souvent il fallait ramener au CHU des personnes gravement atteintes. Le pire, c’était la nuit, le samedi soir surtout. Les conditions de visibilité sont réduites, l’euphorie du week-end est à son maximum et les inévitables excès de boisson multiplient les risques.

- Eh, on repart !

Rouvier avait littéralement sauté dans le bureau, sa sacoche à la main.
C’est rue Neuve des Capucins, près de la médiathèque. Un homme âgé. Une crise participiale sans doute.

Jean Pierre attrapa sa casquette de velours noir et la vissa sur ses boucles. Rouvier et lui ne mirent pas 20 secondes à rejoindre l’ambulance. le chauffeur avait démarré en apercevant leurs blouses grises. A l’entrée du CHU, une femme au bord des larmes cria :

- Doctographe ! Doctographe !

Deux graphirmiers tentaient de la calmer. Elle serait contre elle un garçon hébété.

C’est l’équipe Syntaxe Accords et Morphologie Urgente, Madame. Ils viennent d’être appelés. Mais ne vous inquiétez pas, le plurielogue prend votre fils tout de suite.

L’ambulance crissa au bout de la rue Gaston Weil, fit un écart en attrapant le quai de la Fosse, au bas de la rue Jean Jacques. La voiture redressée, Rouvier se passa la main dans le cou.

- Un de ces jours, on va avoir un accident !

Jean Pierre eut une moue définitive qui accusa ses traits fatigués.
- Ça, on n’en meurt pas, répondit-il laconiquement.
Il savait que Rouvier avait fait des études de médecine et respectait sa culture. Mais ce n’était pas le moment.

Les portes de l’ambulance s’ouvrirent devant le 5 bis, avant l’arrêt complet de la voiture. En bas, une femme en bigoudis attendait, les bras serrés contre sa robe de chambre en molleton piqué.

- C’est au deuxième ! C’est Monsieur Blanchot !

Sans répondre, ils gravirent les étages. La porte de l’appartement était restée ouverte.

- C’est mon mari ! cria dans un sanglot une dame âgée. Puis elle les entraîna vers la chambre dans un trottinement affolé.

Devant un secrétaire en plaqué pin, un homme aux cheveux gris se tenait assis, la bouche inexpressive, le regard béant rivé à la dernière ligne d’une lettre brusquement interrompue. Sa main tenait un stylo plume qui tremblait au dessus de la feuille dans un mouvement incontrôlé. Il semblait ne plus rien voir autour de lui.

Jean Pierre passa la main devant ses yeux, entre ceux-ci et la lettre. L’homme ne cilla pas.

- Les réflexes ont disparu.

Il ne fallait pas beaucoup d’expérience pour mesurer la gravité du cas. Le diagnostic fut rapide.

- C’est très important, Madame : votre mari a-t-il cherché un mot dans le dictionnaire ? A-t-il consulté une grammaire ?

Oui, Doctographe, il feuilletait le Grevisse depuis un quart d’heure quand c’est arrivé.

Le regard de Rouvier croisa celui de Carpeau. Ils se comprirent.

- Il va falloir l’emmener.

La vieille dame voulut croire à une lueur d’espoir.
Demain, à la Médiathèque ?

Non, Madame, répondit Jean Pierre comme dans un souffle, mais avec fermeté, tout de suite, au Centre des Humanités Usuelles.

Au CHU ! Oh, mon Dieu !

Bouvier était déjà retourné à l’ambulance. il remontait une civière avec le chauffeur. La dame était effondrée. Elle parlait sans s’arrêter, se prenant les joues :

- Oh ! Doctographe ! Le Docteur Berthier lui avait bien dit de se ménager après sa Subordonnite, il y a deux ans ! Mais je ne pouvais pas le raisonner ... il continuait à accorder des participes à la forme pronominale, en disant que c’était moins dangereux !

Mieux valait emmener la malheureuse que de l’abandonner à son angoisse.

- Vous venez avec nous. Si nous opérons tout de suite, demain il conjuguera comme un latiniste !

Il fallait bien dire quelque chose.

La voiture les emporta au CHU. Pour Carpeau et Rouvier c’était le premier cas grave de la nuit. A la sortie précédente c’était une consonne double chez un enfant - bénin - ; celle d’avant un pluriel irrégulier chez un travailleur portugais : un peu plus sérieux. Mais pour ces deux patients, une injection de vocabulaire avait suffi. Maintenant, ils devaient dormir ou regarder la télévision.

Dans le cas du vieil homme, le pronostic était sombre. La syntaxe pouvait être atteinte. Carpeau l’avait mis immédiatement sous perfusion - une solution à 3% de COD. Rouvier appliquait le masque à auxiliaire être.
La respiration était à la fois faible et irrégulière. Les yeux restaient révulsés.

Dès le coup de frein de la voiture devant les urgences, les brancardiers jaillirent du rectangle vitré des portes et vinrent prendre le malade. Rouvier tenait a bout de bras le bocal de COD.

Carpeau cria : On opère tout de suite !

La vieille dame suivait les 4 hommes et la civière en haletant, égarée dans ces univers sous tension.

Ils s’engouffrèrent dans un ascenseur qui les mena au bloc écritoire. Sur place, on assis l’homme devant un pupitre. Carpeau assisterait à l’opération.

Brunet, le graphurgien, consulta la lettre interrompue.

Pas le temps d’envoyer cela au laboratoire d’analyse logique. Ton diagnostic ?

Jean Pierre ne relut même pas la lettre. Il prononça avec assurance : rupture du pronom réfléchi avec disfonctionnement de l’accord.

Je confirme. On intervient sur les participes. Bistographe ! Waterman noire et rouge !

La graphirmière s’exécuta. Elle trempa le premier instrument dans un flacon, puis tira lentement la pompe en surveillant le remplissage. Même chose pour le second.

- Allons-y !
Brunet relut la phrase : "Tu vois, ma chère Colette, ta mère s’était persuadé que je ne l’aurais pas laissé partir pour ce voyage et quand je lui ai enlevées ses craintes, elle s’en est voulue ! Ah ! les explications qu’il a fallues".

- Quatre participes sont atteints ! Il se concentra un instant puis commanda : Bistographe rouge !

Il l’eut dans la main aussitôt.

Les respirations se suspendirent dans le bloc. Sans hésiter il raya d’un coup sec la subordonnée "que je ne l’aurais pas laissé partir" et écrivit juste au-dessus "que je ne la laisserais pas partir". Beau coup de poker, pensa Carpeau. Bien sûr le graphurgien avait joué sur la syntaxe. Le risque était énorme mais cela avait marché : le vieil homme remua les lèvres et ses yeux se mirent en mouvement.

Ensuite, Brunet sectionna les -es de "enlevées" et "fallues", puis le -e de "voulue".

- Bistographe noir !

Le geste rapide et précis, il ajouta un -e au participe "laissé", hésita un quart de seconde devant "persuadé" puis rendit le bistographe. Le malade émergeait de sa prostration. Il se remit à lire sa lettre, d’une voix à peine audible mais assurée. Oui ... oui ... mais j’ai un peu mal, ajouta-t-il ensuite ... au participe de persuader ...

Le graphurien sourit.

- Ne vous inquiétez pas. C’est un peu douloureux parce que la règle est discutée : vous pouvez penser à la tournure "persuader quelqu’un de quelque chose" mais aussi à "persuader quelque chose à quelqu’un" ; un peu vieillie certes, mais plus de votre âge, si vous permettez ... Dans ce cas, l’accord est inutile et je déconseille l’intervention.

- Bon ... Bon ... C’est bien ... Je comprends ...
Il était faible mais tiré d’affaire. A l’extérieur du bloc écritoire, sa femme attendait. Jean Pierre sortit le premier et la prit aux épaules : Tout va bien Madame, vous pouvez même rentrer chez vous ... toutefois Monsieur n’utilisera que le présent de l’indicatif pendant une semaine. Et vous repasserez nous voir ensuite.

Elle eut un petit rire de souris.

- Oh ! Merci Doctographe !

Il était 6 heures. C’était la fin de la nuit pour Carpeau et Rouvier. Ils passèrent dans le bureau, se débarrassèrent de leurs blouses. En sortant, ils croisèrent un jeune homme soutenu par 2 graphirmiers. Celui-ci répétait "C’est le garçon que je t’avais parlé ... le garçon dont je t’avais parlé ... le garçon que je t’avais dit que ..."

Encore une crise de syntaxe, mais bénigne. Ce malade n’avait sans doute pas bu que de l’eau.

Dehors, Jean Pierre trouva sa voiture nimbée d’une brume humide qui venait de la Loire. Il se mit au volant, un peu las mais revigoré par la fraîcheur du jour qui montait.

Sa femme l’attendait. ils se verraient une heure avant qu’elle ne parte pour son Collège d’Enseignement de Santé.

Elle avait choisi la médecine par vocation, en oto-rhino-laryngologie.

Cette année, elle avait des classes difficiles : végétations encombrées, amygdales infectées, rhino-pharyngites à répétition ... Les élèves - voire leurs parents - se désintéressaient souvent de la santé : ils n’en voyaient pas l’intérêt dans une société où seules les études de lettres menaient à des situations convenables.

C’était difficile et ingrat d’avoir à convaincre les gens qu’il n’y avait pas que les belles lettres dans la vie. Quelles joies apportaient cependant une bonne santé et une culture médicale !

Il longeait le port. Les bateaux flottaient dans du coton. Il sourit en se rappelant cette réflexion d’une mère d’élève à sa femme - le fils étant incapable de reconnaître un tube d’aspirine :

- Mais Madame, tant qu’on a de l’orthographe !

Michel THEBAULT, ERBRAY, Mars 1989

POUR CETTE NOUVELLE, MICHEL THEBAULT S’EST VU DÉCERNER UNE MENTION HONORABLE PAR L’ACADÉMIE DE BRETAGNE ET UN PREMIER PRIX DANS LE CADRE DES CONCOURS LITTÉRAIRES ORGANISÉS PAR L’ASSOCIATION CULTURELLE ET ARTISTIQUE DU PETIT-AUVERNÉ.