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Angèle Vannier



 

 Par Posper Divay

Un poème d’Angèle Vannier (analysé par Prosper Divay)

 Pierre levée

Pierre je compatis à ta vie lente et dure
Même le saule en pleurs ne me déchire pas
Comme le verbe d’or caché sous ton armure.
 
J’entrerai dans ta nuit dans la nuit de Noël
Et quand tu te mettras à tourner sur toi-même
Tu sauras qu’une seule enfant des hommes t’aime
Et se souvient d’avoir été semblable à toi.
 
Bruyères de mon sang pardonnez-moi l’adieu
Que je vous ai donné sans détourner la tête
Je suis de ce granit qui pense et qui ne peut
Traduire pour Jésus sa prière muette.
 
Règne du minéral ouvre-moi ton église
Et travaillons ensemble à refuser l’hiver
Pierre levée nous prévaudrons contre l’enfer
Le diable et ses petits ricanent dans la brise
Et qu’ils fassent leurs dents leurs ongles sur nos chairs
Qui durent lentement debout face à la mer.
 
Angèle Vannier

Je crois que le poème Pierre levée est très représentatif de la poésie d’Angèle Vannier, telle que vient de l’introduire ci-dessus un bon connaisseur1.

Le thème est éminemment breton. Nous pensons tout de suite aux mégalithes de Carnac ou, plus près de nous, aux alignements dans la lande de Cojoux (Saint-Just).

Première strophe

Au premier abord, un menhir semble peu propice aux attendrissements, ni devoir éveiller la compassion. Pourtant d’emblée, Angèle Vannier avoue sa tendresse pour les pierres levées et témoigne d’une grande sensibilité lorsqu’elle évoque la souffrance de l’arbre et le mystère de la pierre. Elle emploie le même verbe pour les deux : « déchirer » même si, paradoxalement, son déchirement est plus grand pour le minéral inerte que pour le végétal vivant.

Je pense à un saule célèbre : planté sur la sépulture d’Alfred de Musset au cimetière du Père Lachaise, éploré, larmoyant comme les midinettes parisiennes qui viennent fleurir la tombe du poète (c’est pas Angèle Vannier qui aurait fait ça !). Et

d’autre part je pense aux statues-menhirs de Filitosa (Corse). Elles ont un visage et une épée. On dirait des sentinelles de pierre, des soldats raidis dans leur armure, pas geignards pour un sou. C’est ça qu’elle aime, Angèle Vannier.

Ami lecteur, ne t’étonne pas de voir transmuer en « verbe d’or » la force tranquille du mégalithe. Si le poète avait voulu prolonger son antithèse, il aurait pu donner une voix plaintive et chétive au saule pleureur. Depuis Baudelaire, Rimbaud, les poètes modernes multiplient les correspondances entre les sons, les couleurs et les choses qui les portent.

Deuxième strophe

Il s’en passe des choses la nuit de Noël ! J’avais déjà lu dans un vieux conte breton que les menhirs cette nuit-là, se rendaient visite mutuellement et regagnaient avant l’aube leurs trous de calages, précipi-tamment. Dans le poème d’Angèle Vannier, la pierre levée pivote comme une toupie.

D’après notre poète c’est le signe d’un grand ébranlement, d’une forte émotion : non pas la rencontre d’un monolithe et d’une « enfant des hommes » mais celle d’une enfant des hommes telle qu’elle est aujourd’hui avec celle qu’elle fut autre- fois : quelque chose comme sa sœur aînée, son ancêtre. Malgré les apparences, le mégalithe avait été créé à l’image et la ressemblance d’une Angèle à venir. Dit comme ça, c’est autre chose qu’une affirmation vaguement humanitaire sur la fraternité universelle. C’est la vérité vraie.

Je l’ai beaucoup aimée sa déclaration d’amour au gros caillou car elle ressemble à celle que je fais souvent à chacun de mes petits enfants « il n’y a que moi qui t’aime » que le cercle de famille, jaloux, accueille régulièrement par un « pure démagogie » !

Angèle Vannier n’entretient donc pas les mêmes rapports avec les menhirs que les coreligionnaires qui les christianisèrent en mettant une petite croix à leur sommet pour les dé-pa-ga-ni-ser ou les curés qui les firent abattre et entasser pour construire dessus une grotte de Lourdes ou un monumental calvaire comme à Saint-Just ou à Louisfert.

Troisième strophe

A la faveur d’une image merveilleuse, étonnante « Bruyère de mon sang », Angèle répudiant pour ainsi dire la part la plus délicatement vitale de son être, mi-végétale, mi-animale, celle qui est à la source même de sa vie, revendique la condition minérale des « pierres levées ».. Ce renoncement peut nous paraître excessif, difficilement explicable. On se prend à parodier irrespectueusement le vers du vieux cantique de Noël qui exalte l’humilité de Jésus renonçant à sa condition divine pour descendre sur la terre et se faire homme.
« Pour un Dieu,
quel abaissement ! »

Semblablement, quel abaissement que celui qui consiste à abandonner la condition humaine pour celle de menhir inerte et muet.

Il est vrai que, préalablement, Angèle l’humanise en lui accordant le privilège de la pensée. La pierre sacrée est une pierre pensante. Alors, fièrement, elle proclame : « Je suis de ce granit qui pense ». On affaiblira gravement le sens, la force du poème en excusant les excès de cette intrépide catéchumène qui proclame sa foi dans une pierre : « Il ne faut pas prendre ça à la lettre, c’est un symbole »

Quatrième strophe

Non. La 4e strophe le confirme qui commence par une prière. Elle veut être admise, accueillie dans l’église de son nouveau royaume, nouvelle étape de la spiritualisation de la pierre. C’est l’église édifice, sanctuaire. On l’imagine souterraine, grotte pour spéléologue, crypte parcourue d’échos, silencieuse et sombre.

L’invitation à travailler ensemble pour réchauffer le monde (refuser l’hiver) présuppose une autre église, l’église militante qui met sa foi dans les œuvres. Et Angèle qui a dû aller au catéchisme quand elle était petite se souvient de la phrase du Christ, fondatrice de l’Eglise : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. ». Une citation qui est bien en situation et achève de spiritualiser la pierre levée d’Angèle Vannier en lui donnant un illustre ascendant : « pierre tu es Pierre... »

Le poème se termine par les ricanements impuissants de Satan et de son engeance. Impuissants comme les morsures et les griffures des diables s’attaquant en vain à la pierre et à la chair pétrifiée d’Angèle Vannier. Une dernière fois confondues et participant l’une de l’autre. Le dernier vers clôt le poème sur une belle vision : le menhir et la mer, hautement symbolique, comme à Gavrinis, à Er Lannic ou à Locmariaquer.

En conclusion, j’envoie à Angèle Vannier ces vers de Guillevic qui ne lui étaient pas destinés : Angèle,

« Peut-être que tu vas
Plus avant dans les pierres
Qu’elles ne sont allées. »

Et je prends la défense d’Angèle Vannier en répondant à Guillevic par une citation de Mircea Eliade : « Il ne s’agit pas d’une vénération de la pierre en elle-même : la pierre sacrée n’est pas adorée en tant que pierre, elle l’est justement parce qu’elle montre quelque chose qui n’est plus pierre, mais le sacré. »

Prosper Divay


Biographie succincte

“De sa naissance à Saint-Servan en 1917, à quelques lieux de larges horizons marins, jusqu’à sa mort en 1980 à Bazouge-la-Pérouse, près de Combourg, Angèle Vannier n’a cessé de puiser dans la matière de Bretagne.

Poétesse aveugle, ses yeux blessés découvraient par delà la nuit, des êtres que nous les « clair-voyants » ne savons plus reconnaître.”
Bernard Heudré




1 « Poèmes choisis d’Angèle Vannier, 1947-1978 », préface de Bernard Heudré. Edition Rougerie.

Texte de Prosper Divay, publié avec l’autorisation du journal Libr’Infos de Redon