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Irak : une minute à peine

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 par Béatrice Bouffil

Une minute à peine

Cambrés , profonds, calices ouverts, les rameaux ont atteint le ciel mal prononcé. L’orage est avancé. Devant tant de misères que faut-il espérer ?

Les sables ont émoussé les pas marqués sur terre. Et les vents de travers bousculent les feuillages. Tout est sec, crevassé, les linteaux des toitures, brisés par la surcharge, les murs de marne dure s’effritent au soleil.

Soudain jaillit la plaie ouverte, rouge, vibrante et dévoyée.

La guerre et le regard. L’enfant brun empalé. L’asphyxie d’innocents.

L’été n’existe pas. Pourtant beaucoup l’ont vu, sur leurs peaux si hâlées des rayons vont tracer les larmes des fusils. Il n’y aura pas de paix, les hommes crachent noir parce que les femmes prient. Dans la nuit étoilée se déplie la terreur, elle fait des filaments de sueur et de chair, dégoulinants aux arbres.

Il faudrait tous maintenant, une minute au monde, quelques faibles secondes que tous nous arrêtions. Concentrés en un seul et pénétrant silence pour ressentir en nous la mort d’un seul enfant. Le cri, l’éventration dans le cœur de la mère, la fureur comme un feu dans le thorax du père et cette éternité du manque à venir, les paupières fermées, au coin de l’œil le sang et le teint nacre et frais, le teint viré au gris, sans une seule ride. La petitesse aux poings, et les jambes arrachées, l’agonie d’un enfant venant nous réveiller. Et ce long hurlement que cogne la douleur.

Il faudrait tous ensemble quelques faibles secondes fermer les yeux, mourir, ressentir dans nos corps éprouvés, immobiles, muets, ce que serait ainsi crever de désespoir à la mort d’un petit, le nôtre, l’être aimé. Quand notre main soudain se ferme dans le vide. Le lit est dévasté, la place chaude, tiède, maintenant se refroidit et nos têtes enfouies dans l’espace évidé pleurent à jamais la vie que l’on vient massacrer. Il y a ce sifflement, ce bruit sourd et ce poids, la presse écartelant nos torses épuisés.

Une minute à peine contre la barbarie. Une minute à peine pour ne pas oublier ce que fut, ce qui est la joie, la joie de vivre pendant un bel été, et l’horreur de la mort.

Une minute à peine et nous serions sauvés....
© Béatrice Bouffil