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Personnages célèbres

Bernard LAMBERT

Un visionnaire

(texte écrit le 6 décembre 2000)

L’actualité récente, que ce soit la crise agricole ou la torture en Algérie, fait revenir, sur le devant de la scène, un personnage qui a concerné la région de Châteaubriant pendant près de trente ans : un certain Bernard Lambert.

La lutte des paysans contre « la mal-bouffe » est illustrée actuellement par le très médiatique José Bové, animateur de la Confédération Paysanne. Mais avez-vous oublié Bernard Lambert qui fut député de la circonscription de Châteaubriant de 1958 à 1962 ?

Né le 11 septembre 1931, en Loire-Atlantique, il était fils de pauvres métayers à la solde de « Monsieur not’maître ».
Intelligent, remarqué sur les bancs de l’école catholique, il se formera sur le tas, par l’intermédiaire d’un mouvement de jeunes paysans, la JAC (jeunesse agricole chrétienne). Tôt révolté, il dénoncera toute sa vie la soumission des paysans de l’Ouest vis-à-vis des propriétaires fonciers châtelains et l’emprise idéologique et morale du curé et de l’instituteur.

Certificat d’études à 13 ans, retour sur l’exploitation agricole, deux années de tuberculose : Bernard Lambert, lit, réfléchit. Visionnaire, il comprend très vite le mécanisme de l’agriculture productiviste, celle dont nous subissons actuellement les conséquences. Dans son livre « Les paysans dans la lutte des classes » il explique le monopole des puissances d’argent, la façon dont les paysans sont étranglés en amont et en aval par les firmes agro-alimentaires. Il lutte, déjà, contre le veau aux hormones (combat qu’il n’a pu continuer à mener puisqu’un accident de la route l’emporta trop tôt, en juin 1984).

Bernard Lambert, très tôt aussi, conteste l’orientation prise par la profession agricole. Il dénonce la politique agricole européenne . « Pour 1968, écrivait-il, les sommes prévues en vue de soutenir les marchés atteindront en France sept milliards de francs. Les agriculteurs de moins de 10 hectares touchent moins de 1000 F alors que ceux de plus de 100 hectares touchent, en moyenne, 33 000 F ».

Trente ans plus tard, il n’y a pratiquement plus d’agriculteurs de moins de 10 hectares (1), ils ont été éliminés progressivement et la concentration des terres et des moyens de production se poursuit, avec la bénédiction des plus importantes organisations agricoles (FNSEA, CNJA). La Confédération Paysanne, dont Bernard Lambert est l’un des pères spirituels, lutte minoritairement pour un autre type d’agriculture. La crise de la vache folle est en train de lui donner raison, mais à quel prix ! De nombreux éleveurs, marchands de bestiaux, ouvriers des abattoirs, bouchers, sont en train de payer les choix faits par les firmes agro-alimentaires qui, en voulant économiser sur leur facture énergétique, ont produit des farines animales potentiellement dangereuses.

Autodétermination en Algérie

Sur un autre point, Bernard Lambert était un visionnaire : il s’agit de la Guerre d’Algérie. Jeune, il fut de ceux qui bloquèrent les trains emmenant les réservistes vers l’Algérie où se déroulaient ces « événement »s qu’on n’appelait pas une guerre. Il fut le premier à avoir parlé d’auto-détermination à l’Assemblée Nationale, le 9 juin 1959, « Les conséquences morales de la guerre sont beaucoup plus graves que ses conséquences financières ; elles accumulent les haines, elles risquent de faire perdre à de jeunes Français le respect de la vie humaine » dit-il ce jour-là. En face de lui, en bas des travées, pour l’invectiver, il y avait des députés (parmi lesquels un certain Jean-Marie Le Pen) qui sont montés à la tribune « pour me secouer et physiquement me faire taire » (2).

Trois mois après cette intervention houleuse, le Général de Gaulle lança, le 16 septembre 1959, la formule de l’autodétermination qui remettait en cause l’Algérie Française et ouvrait la voie à des négociations.

Le député Bernard Lambert a cependant payé le prix de son audace : plus ou moins mis en quarantaine par son groupe politique, le MRP, il n’en recevait plus d’aide pour son travail de parlementaire, la préparation d’amendements et de propositions de loi et, pendant plus d’un an, des huées systématiques de la droite ont cherché à l’empêcher de prendre la parole pour une quelconque intervention. Et il a fallu que le général de Gaulle engage plus avant les négociations avec les Algériens pour signifier qu’une page était tournée et que Bernard Lambert puisse à nouveau se faire entendre dans l’enceinte du Palais Bourbon. Pas pour longtemps : en 1962 il y eut des élections anticipées et ce fut le conservateur Xavier Hunault qui fut élu député à sa place.

La bestialité des froussards

On revient en ce moment sur la guerre d’Algérie, parce que de vieux généraux à la retraite, couverts d’honneur et de médailles, reconnaissent maintenant que la torture était monnaie courante... Bernard Lambert (qui a fait 18 mois d’Algérie, de 1952 à 1954) est intervenu, lui, pour empêcher l’irréparable : il raconte une opération à laquelle il a personnellement participé, en tête de ligne : « En revenant, j’ai assisté à une l’une des scènes les plus écœurantes de ma vie : des soldats, et spécialement ceux qui avaient disparu après les premiers coups de feu, nous attendaient pleins de « bravoure ». En voyant un fellagha en chair et en os, leur « courage » ne connut plus de bornes. Et chacun d’y aller de son petit coup de poing, de son petit coup de pied sur cet homme désarmé, ligoté. En moins de 5 minutes le prisonnier eut la figure en marmelade. Violemment j’intervins. Le plus acharné se souviendra longtemps du coup de pied au cul qui le surprit en plein travail. La bestialité des froussards a le don de me rendre furieux »

On relira avec profit le travail collectif fait par les amis de Bernard Lambert (dont René Philippot, actuel maire de Treffieux) retraçant la vie pas banale de ce paysan qui, devenu député, disait un jour à sa fille « On a toujours habitué les gens à ramper devant les grands et à venir quémander un bienfait. Cela ne cesse de me faire mal ».(2)

A l’heure de la mondialisation, à l’heure où tous les peuples doivent s’incliner devant les décisions des multinationales, Bernard Lambert serait de ce combat. Salut Bernard !


(1) D’après le dernier Répertoire des exploitations agricoles, dans la région de Châteaubriant, 80 % des exploitations agricoles ont plus de 20 hectares, la surface moyenne étant de 55 ha. (relire La Mée du 15 novembre 2000)

Bernard Lambert, 30 ans de combat paysan, par Yves Chavagne, Ed La digitale