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Jacques Magne

 

« MAGNE »... PEUT-ETRE DU LATIN « MAGNUS » (QUI VEUT DIRE GRAND) MAIS, AU FAIT,

 Qui es-tu grand Jacques ?

« Au revoir Papy » lui ont dit gentiment ses élèves le 6 mars 1986 : Jacques MAGNE est parti en retraite, la veille de ses 60 ans.

60 ans plus tôt en effet, le 7 mars 1926, Jacques MAGNE naissait à HUE, au Vietnam où son père était douanier, dans ce qui était alors un protectorat français, du temps où l’Indochine était une colonie française. HUE,... au bord de la « Rivière des Parfums »...

Arrivé en France vers 5-6 ans, Jacques est orphelin de père à 7 ans. Après le Collège Moderne de Ste Foy-La-Grande, qu’il quitte en ayant obtenu le Brevet Elémentaire, il est employé aux Ponts et Chaussées de la Dordogne : « Je n’étais que Gratte-Papier » dit-il « mais je me suis inscrit à des cours par correspondance pour préparer le baccalauréat ». Un baccalauréat qu’il n’a pas pu passer.

En effet, c’était au cours de l’année 1944, année de guerre, année de Résistance organisée en France. Son propre frère était réfractaire au STO et recherché par la Gestapo. Jacques était inscrit au groupe de Résistance des Ponts et Chaussées mais ne pouvait rejoindre un groupe de maquisards tant qu’il n’avait pas d’armes. Il n’empêche qu’il participait aux activités du « Corps Franc », un commando de Périgueux qui fauchait aux Allemands tout ce qu’il pouvait : « un jour le corps franc a fait une razzia sur l’usine à gaz pour y dérober l’essence qu’elle contenait. Je faisais le guet devant quand, du haut de la rue, débouchent des Feld-Gendarmes casqués, mitraillette au guidon de leur bicyclette. Nous avions prévu de les abattre s’ils nous cherchaient des noises.. mais ils sont passés doucement, sans se douter de rien, sans s’occuper de nous qui faisions semblant de deviser tranquillement. Tranquillement ? Moi, je tremblais ! »

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Jacques Magne

 MAQUISARD EN DORDOGNE

Et puis un jour, Jacques avait moins de 18 ans encore, il se fait ramasser dans une rafle, par des Allemands qui le prenaient pour son frère. Il était grand, et semblait avoir plus de 18 ans.

Jacques est emmené dans « la caserne du 35 » à Périgueux, (là où, plus tard, on a découvert un charnier). C’était à coup sûr le départ pour l’Allemagne. Jacques joue son va-tout et s’adresse à un civil, un homme vêtu de blanc, à qui il montre sa carte d’identité, insistant sur son jeune âge : moins de 18 ans. L’homme ne répond pas et se dirige vers la sortie de la caserne, en direction des sentinelles allemandes, qui le laissent sortir sans rien lui dire, avec Jacques sur ses talons, qui le suit en lui expliquant la situation. L’homme en blanc ne dit toujours rien.

Sorti de la caserne, Jacques demande : « je suis libre ? Je peux partir ? ». Toujours pas de réponse. « Merci monsieur », dit Jacques, en lui prenant la main. Et il s’en est tiré ainsi, sans jamais savoir qui était cet homme.

Mais ce n’était pas le moment de traîner en ville. La région avait bénéficié de parachutages et disposait d’armes. Jacques rejoint le « Groupe Roland » qui faisait partie de l’Armée Secrète, avec les groupes Rac et Bergeret. Il y avait aussi trois groupes de FTP (Francs-Tireurs Partisans) : les groupes Ricco, Demorny et Soleil.

Les FFI (Forces Françaises de l’Intérieur), mènent la vie dure aux Allemands. Cela se passe en 1944, le Débarquement du 6 juin 1944 n’est pas encore fait et nul ne se doute de ce qui se prépare... Les FFI résistent, comme ils peuvent, dressant des embuscades, faisant des coups de mains audacieux : faucher l’alcool dans une poudrerie, attaquer un dépôt d’armes et munitions, etc.

Juin 1944, après le débarquement, commence la déroute allemande dans la région de Périgueux- et Bergerac. Les Allemands suivent la route Tulle-Brive-Périgueux-Bordeaux en direction de ce qu’on a appelé « la poche de Royan ». Ils sont trois mille environ. « Ce sont des Russes Blancs, nous a-t-on dit, des brutes surnommées « les Bouchers de Tulle » : on les accuse d’avoir assassiné des patriotes en les suspendant à des crochets de boucherie » raconte Jacques Magne qui poursuit :

« Nous étions quelque 150 maquisards FFI et nous avons pu prendre le contrôle de St Astier, une petite ville sur le bord de l’Isle, entre Périgueux et Libourne, où les Allemands occupaient une usine d’aviation construite dans des carrières de chaux. Nous avions deux canons de 75, fauchés aux Allemands et des mitrailleuses, l’une installée sur la voie de chemin de fer, l’autre dans le clocher fortifié de la ville et une troisième dans un blockhaus face au pont qui menait à la route Périgueux-Bordeaux.

Le lendemain de la prise de St Astier, la colonne des 3000 Allemands en déroute est signalée. Il faut les retarder dans leur progression. Divers moyens sont employés comme d’abattre des arbres sur la route. Mais ces obstacles sont vite balayés comme fétus de paille.

Au passage de la colonne, la mitrailleuse du clocher ouvre le feu sur les Allemands. Combat inégal : les Allemands se sont mis à tirer sur St Astier. Ils ont fini par neutraliser la mitrailleuse de la voie ferrée, puis celle du clocher. Il ne restait que celle du blockhaus. C’était la fin du groupe des maquisards qui a attendu, en vain, des renforts. Les Allemands s’apprêtaient à encercler le groupe en le prenant par derrière, en suivant un chemin creux.

 CROIX DE GUERRE A 18 ANS

Le jeune Magne, 18 ans, était chargé de surveiller ce chemin creux. Il avait deux grenades, dont l’une dégoupillée qu’il tenait bien serrée, à en avoir une crampe. « Tout-à-coup, je vois arriver quatre Allemands, silencieusement, baïonnette au fusil. C’était le moment critique : j’ai lancé mes deux grenades : des Allemands il n’est plus resté que les pieds ». C’est ainsi que le groupe de maquisards a pu « décrocher » sans pouvoir empêcher les représailles allemandes sur St Astier : 24 personnes ont été exécutées, dont le curé, venu pour parlementer et que l’on a retrouvé mort, les mains attachées dans le dos et les « C... » entre les dents.

Pour sa participation aux combats de St Astier, et pour ses grenades qui ont permis aux maquisards de se dégager du piège, Jacques MAGNE a reçu la CROIX DE GUERRE. Décoration dont, modestement, il ne s’est pas servi pour se mettre en valeur devant ses amis.

Après cet épisode tragique de St Astier, les Allemands ont poursuivi leur route vers Bordeaux et Royan, harcelés par les maquisards qui ont nettoyé la Dordogne, la Charente, la Charente Maritime jusqu’à l’attaque de Royan le 14 avril 1945. et la prise de l’île d’Oléron le 30 avril 1945.

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Jacques Magne

Jacques Magne comme les autres FFI a été enrôlé dans l’armée régulière et s’est trouvé parmi ceux, qui en avril 1945, ont reçu des mains du Général De Gaulle, aux Invalides, le drapeau du 50e régiment d’infanterie. En tant que décoré de la Croix de Guerre, il avait l’honneur et la charge d’être garde-drapeau.

Mai 1945, la victoire. Août 1945, Jacques suit un stage de chef de pièces de mortier de 81, aux Sables d’Olonne. Là, aux repas, il fait la connaissance d’une jeune fille de 17 ans, Simone, qui travaille avec la Croix-Rouge. On aura compris que Jacques et Simone, comme on dit dans les romans d’amour... Bref, 40 ans après, Jacques et Simone sont toujours là, heureux de partir à la retraite, aux Sables d’Olonne précisément.

 JE RESPECTE VOS OPINIONS

Novembre 1945, Jacques Magne est démobilisé. La guerre finie, il n’a pas eu envie de faire une carrière militaire. Il retourne aux Ponts et Chaussées à Périgueux, passe plusieurs concours de recrutement et réussit au CREPS de Lille qui prépare les futurs maitres d’Education Physique. Il obtient son diplôme mais ne reçoit aucune affectation comme fonctionnaire de l’Etat.

1947, le maire de Châteaubriant, qui est Paul HUARD, recrute un employé communal pour qu’il assure l’éducation sportive dans les écoles publiques de la ville, ou, plus précisément dans les deux Cours Complémentaires (Aristide Briand et les Terrasses) et dans les dernières classes des écoles primaires.

« Au moment de l’entretien préalable à l’embauche Paul HUARD m’explique qu’il a le projet de faire, chaque année une fête de la jeunesse rassemblant les enfants du public et du privé et me demande d’assurer la coordination de cette fête ». Jacques qui a des idées laïques déjà bien arrêtées, refuse en expliquant ses idées. « Je n’insiste pas, je respecte vos opinions » répond Paul HUARD qui l’a embauché quand même.

De 1947 à 1959, pas de problèmes. « La ville de Châteaubriant disposait déjà d’un équipement sportif intéressant. Le stade que nous connaissons actuellement près du lycée a été construit par les chômeurs de l’époque d’après-guerre. Il y avait 3 terrains de basket, 3 de volley, un terrain de football, un de rugby, un de hand-ball, des sautoirs, etc. M. HUARD était drôlement en avance sur cette question et on utilise toujours ce qu’il a fait aménager en 1946 ».

Donc, tout se passe bien pour Jacques, jusqu’en 1959 où Paul HUARD ne se représente pas aux élections municipales. Trois listes sont en présence : celle de M. Xavier HUNAULT, celle du Docteur BRUEL et une troisième intitulée « Défense Laïque et républicaine ». Madame Simone MAGNE est candidate sur cette liste.

SI VOUS CONTINUEZ A FAIRE DE LA POLITIQUE
JE VOUS CASSERAI LES REINS ... (X. Hunault)

Après les élections, c’est Xavier HUNAULT qui est élu maire. Aussitôt, il convoque Jacques MAGNE : « Si vous continuez à faire de la politique, je vous casserai les reins. Regardez-moi dans les yeux (Jacques à ce moment-là a rapproché sa chaise) : même si mon conseil municipal est contre, je supprimerai votre poste ». Ce fut le début des tensions. Madame MAGNE avait été candidate contre lui, il fallait que M. MAGNE se soumette ou se démette.

D’abord, le nouveau maire a voulu déloger Jacques de la maison « Guibourg », la maison De La Lande, qu’il occupait 14 Bd Victor Hugo. C’était, disait-il, pour y loger le premier cadre de l’usine ALCA : « ce n’est pas vous, M. MAGNE, qui m’empêcherez d’avoir une usine à Châteaubriant ». Manque de chance pour HUNAULT : ce cadre n’a pas voulu de la maison et - d’autre part, ce n’est pas M. HUNAULT qui a fait venir ALCA à Châteaubriant - . Mais qu’importe ! Il a fallu que Jacques déguerpisse (« j’ai quand même fait traîner les choses pendant près d’un an » dit-il en riant).

Puis il y a eu les accrochages entre M. HUNAULT et les employés municipaux syndiqués à la CGT. Grèves, occupation de l’atelier municipal (qui était rue de la Vannerie), etc. Jusqu’à ce que le maire réussisse à licencier un délégué CGT. Jacques, lui, était syndicaliste aussi, membre de la commission paritaire départementale : le maire ne pouvait le supporter. La situation entre les deux hommes allait se détériorant.

Quelques années auparavant, le premier Lycée avait ouvert à Châteaubriant, grâce à l’action combinée de M. Paul HUARD et des parents d’élèves. La première année avait vu l’ouverture d’une Sixième Classique (où l’on enseignait le latin, ce qui ne se faisait pas dans les cours complémentaires) et une seconde. L’année suivante ouvrit une Cinquième Classique et une classe de première. Etc. Jacques était en partie détaché par M. HUARD pour assurer l’éducation physique dans ce lycée en attendant qu’il y ait des postes créés par le ministère. Depuis 1957, Jacques enseignait donc en partie au lycée tout en restant employé communal. Et puis un jour, lassé des avanies qu’on lui faisait subir à la ville, il opte pour le lycée, quittant un poste de Titulaire (au 10e échelon) pour se retrouver auxiliaire au 1er échelon. Une perte financière importante.

De 1964 à 1986 Jacques MAGNE a été professeur d’éducation physique au lycée. Passionné de son métier, quel temps n’a-t-il passé, en dehors du lycée, pour former les jeunes, le jeudi, le dimanche, soutenu par sa femme qui, avec bonne humeur, acceptait ses absences répétées !

JACQUES MAGNE A FORME, A CHATEAUBRIANT,
DES CHAMPIONS DE STATURE INTERNATIONALE

Mais quelles satisfactions aussi, de former des athlètes de stature nationale et internationale. Par exemple, Madeleine THOMAS qui fut championne de France du 800 mètres, à Nice en 1974 et à St Etienne en 1975, sans compter plus de 20 titres de sélection internationale.

Par exemple aussi, Jean-Luc LAGASSE qui fut champion de France du 400 mètres et sélectionné pour les épreuves internationales d’athlétisme.

Et puis, plus connu encore, Michel BOURGINE qui courût le 1500 m steeple à Pise (Italie) et représenta la France aux championnats internationaux scolaires organisés au moment de la Foire de Montréal.

Pour avoir ainsi formé des jeunes qui ont porté bien loin le renom de la France, et de Châteaubriant, Jacques MAGNE aurait peut-être pu recevoir la médaille de la Ville. Mais M. HUNAULT s’en voudrait de récompenser un socialiste !

Car Jacques MAGNE est un socialiste convaincu. En 1958, il défile dans la rue, avec d’autres enseignants « pour protester contre le coup d’Etat de De Gaulle ». En 1959-60, au moment de l’OAS, il est de ceux qui fondent le PSU à Châteaubriant et collent sur les murs les affiches rouge et noir « OAS Assassin ». (C’est dans les temps de la tuerie du métro Charonne). En 1971 il est parmi ceux qui lanceront le Parti Socialiste dont il portera les couleurs aux municipales de Châteaubriant et aux cantonales de Derval - tout en continuant son métier d’enseignant et ses activités de formation des jeunes au sein de l’Amicale Laïque.

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Jacques et Simone Magne

Fidèle à ses idées, Jacques MAGNE l’est toujours, sans pour autant que son comportement soit rigide : « j’ai beaucoup changé au fil des années, surtout autour de 1968 » dit-il. « Les évènements de 1968 ont accéléré la remise en cause qui s’était amorcée quelques années auparavant. L’ambiance des cours d’éducation physique s’est détendue, retrouvant ce que nous connaissions, les jeunes et moi, lors des déplacements sportifs hors de l’école ». Jusqu’en 1968 en effet, les cours d’Education Physique et sportive devaient se dérouler d’une manière immuable : prise en mains, mise en train, leçon, retour au calme, prise en mains. « La prise en mains, cela voulait dire marcher en rangs, au pas, entre les salles de classe et le stade. Ces temps sont révolus, heureusement. Tout le monde y a gagné en détente ».

Détendu Jacques MAGNE, oui, surtout parce qu’il part en retraite, conscient d’avoir fait son travail jusqu’au bout, sans défaillance. Il quitte Châteaubriant « non sans un pincement au cœur » dit-il, à cause de tous les amis qu’il laisse ici. « Mais je reviendrai vous rendre visite ».

A bientôt Jacques

(article écrit en 1986) . Malheureusement Jacques Magne n’a pas profité longtemps de sa retraite, victime d’un cancer du pooumon - lui qui ne fumait pas, il a été victime de la fumée des autres).