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Pierre Grangé



 

Ecrit en octobre 1983

 Chevalier du mérite social

Qui ne l’a vu clopinant hardiment dans les rues de Châteaubriant ? En cette année où il va fêter ses 80 ans, c’est un vieux travailleur qui, pour une fois, a été mis à l’honneur le 8 octobre prochain. Il a été décoré, non pas de la médaille du travail (il l’a déjà), mieux que cela : celle de CHEVALIER DU MERITE SOCIAL.

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Pierre Grangé

Chevalier. Cela vous a des parfums de bravoure, de courtoisie, de combat pour la défense des faibles. Et c’est bien cela qu’a fait Pierre Grangé une partie de sa vie.

Orphelin en 1914, juste un mois avant la guerre, sa mère est restée sans ressources avec trois enfants à charge dont Pierre à qui on a dû enlever la rotule de la jambe gauche quand il avait 4 ans. Dès l’âge de 13 ans, il est tout de même parti chercher du travail, à pied, le baluchon au bout du bâton sur l’épaule.

Première étape, Dreux, usine de chaussures. Ensuite une épicerie à Chartres et de nouveau la route, la quête d’un travail, pour aboutir dans la verrerie Legras qui employait 400-500 salariés. Là le travail se faisait souvent de nuit. Les ouvriers étaient logés et nourris (on imagine comment) et payés d’un petit salaire, voire... à coups de pieds dans les fesses quand ils s’endormaient au lieu de souffler le verre de toute la force de leurs poumons.

Ses premières économies, Pierre les consacre à l’achat d’un costume pour pouvoir se présenter chez Damoy à Paris comme vendeur, puis chez Luce, une grosse épicerie parisienne qui employait 300 à 400 personnes en plusieurs magasins qui faisaient épicerie, café, restaurant. Les anciens se souviendront peut-être des « lucettes » ces glaces lancées par la maison Luce à l’occasion des jeux olympiques de 1924.

 Bonne humeur et franc-parler

Vers 1930, Pierre, qui est marié depuis trois ans, se lance avec sa femme, dans la vente sur les marchés. Période héroïque. Il fallait les voir, Pierre et sa femme, chacun de leur côté, rejoindre les marchés de Versailles et des environs, à pied ou en train, en portant deux lourdes valises de bas ou de chaussettes qu’ils vendaient à prix unique. Cela a duré 3 ans. Mais la crise économique des années 30 leur a joué de mauvais tours et ils ont dû chercher autre chose.

C’est alors, vers 1933, que Pierre arrive à Châteaubriant à l’épicerie Cornillaux, au Pont St Jean, à l’emplacement de l’actuelle BPBA. Pierre faisait la tournée en triporteur dans les fermes des environs, il était très connu, tout un chacun appréciait sa bonne humeur et son franc-parler.

Le triporteur de Pierre ce fut, à une certaine époque, un moyen de campagne électorale. Les candidats aux élections achetaient chez Cornillaux de quoi remplir tout le triporteur et chargeaient Pierre d’en faire la distribution en campagne, de la part de Monsieur X... candidat aux élections.

Ces tournées en campagne, si elles étaient pleines d’imprévu et de richesse humaine, ne payaient guère leur homme et étaient trop souvent l’occasion de « baïre eune bolée ». Ne le supportant pas, Pierre entre chez « les Huard » en 1937 et y reste jusqu’en 1965.

Chez les Huard commence la période du syndicalisme. Avant, Pierre n’est pas resté indifférent. Il se souvient de l’enterrement de Jaurès en 1914 (il avait 11 ans) et d’une manifestation CGT en 1920 à la Chambre des Députés (il y était). Il n’a pas oublié la scission au sein de la CGT en 1921 et, dans toutes les entreprises où il a travaillé, il a participé à des mouvements revendicatifs, limités il est vrai, comme toujours dans le commerce.

Avec la CFTC, ce sont à Châteaubriant les débuts, pour Pierre, d’un syndicalisme organisé et structuré que la guerre va interdire. En 1946, Pierre se retrouve délégué du personnel. Il est ensuite membre du Comité d’entreprise de chez Huard et président de l’Union locale CFTC. Dès 1950, progressivement, il s’intéresse aux retraités. De 1959 à 1980, il est membre de la Commission d’Aide Sociale à Châteaubriant comme représentant de la Caisse Primaire de Sécurité Sociale.

On ne peut compter les retraités qui lui doivent une retraite correcte !

Le travail de Pierre GRANGE n’a pas consisté à siéger dans un bureau « officiel ». Bien au contraire. Chaque semaine, pendant des années et des années, il a reçu, au local de la CFDT à Châteaubriant, tous les retraités bien en peine pour percevoir leur pension.

Lui qui n’a pas fait d’études (juste un certificat d’études en 1914), lui qui ne sait pas bien l’orthographe et accroche dans la prononciation de certains sigles,(1) lui, il s’est attaqué aux caisses de retraite, régime général ou régimes particuliers. Il s’est démené comme un beau diable pour aider les retraités à constituer un dossier complet.

Il n’a jamais hésité, quand il allait à Paris, à se présenter au siège des Caisses pour débloquer un dossier en souffrance. Si on ne voulait pas le recevoir, il s’installait dans les hall de standing et là, face à des employés respectables, il exposait son problème à tous ceux qui passaient, racontant son histoire, l’histoire du retraité qu’il défendait, prenant à témoin toute personne qui passait. Il était si accrocheur, il avait une telle « la gueule d’empeigne » malgré sa bonhomie, que, de guerre lasse, pour avoir la paix, on rouvrait les dossiers pour lui. On ne peut compter les retraités de Châteaubriant et des environs qui lui doivent une retraite convenable et qui ne l’oublient pas.

Sans moyens, sans secrétaire pour taper son courrier, à pied le plus souvent, malgré sa rotule en moins, sans avoir fait de longues études et sans se prendre au sérieux, voilà le travail de Pierre Grangé pour qui la CFDT a demandé « le mérite social » depuis plus de 10 ans. Jamais il ne l’a eu.

Cette médaille, cet 3ordre National du Mérite, il ne l’aurait pas encore si la Gauche n’était venue au pouvoir et si, elle au moins, ne savait reconnaître le travail des obscurs, des sans-grade.

 Une médaille bien méritée.

La cérémonie de remise de la médaille de CHEVALIER DU MERITE SOCIAL à Pierre GRANGE a été organisée par la CFDT.

La décoration a été remise par Marcel GUIHENEUF, ancien responsable syndical CFDT aux Chantiers de l’Atlantique à Nantes.

Mais voilà, dans le milieu populaire, on ignore ce que sont les médailles : quand Marcel Guihéneuf est arrivé à Châteaubriant, le matin de la cérémonie, il a demandé "avez-vous la médaille ?". "Non, pourquoi ?" . "Eh bien il fallait l’acheter, cette médaille, pour qu’on puisse la lui remettre !". Catastrophe, nul ne le savait ! Et il n’y avait pas de médaille.

Il a fallu un certain temps pour savoir quelle était la couleur du ruban ... Et puis un camarade, Guy Alliot, qui avait des médailles en tant que musicien, a bricolé quelque chose qui ressemblait à cette fameuse médaille. Et cette fausse médaille a été remise officiellement à Pierre Grangé, qui la méritait bien !

Dans les semaines qui suivirent cette fameuse médaille, la vraie, fut achetée ! Mais finalement, c’est pas la médaille qui compte. C’est le geste !

Pierre Grangé est décédé le 25 avril 1986 à l’âge de 83 ans.




(1) Il disait CFTD au lieu de CFDT, et MéRpé au lieu de MRP.