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Révolution (1)

Une région pauvre


 

  UNE REGION PAUVRE...

Pour comprendre l’histoire, il faut comprendre les hommes, leur vie, leurs peines, leurs espérances et leurs angoisses.

Souvent, l’Histoire n’a retenu que les faits et gestes des grands de ce monde. Mais l’histoire des peuples est absente. Il ne reste, pour la deviner, que des "rapports" très officiels, comme ceux des intendants des seigneurs de Châteaubriant. Il reste des "registres de capitation", des "aveux" et surtout les "CAHIERS DE DOLEANCES de 1789", où le peuple de France a pu prendre la parole, jusque et y compris dans les plus petites communes qu’on appelait alors des "paroisses". La région de Châteaubriant y apparaît comme une région au sol pauvre, où les forges du Prince de Condé voisinent avec des champs de blé
noir et où les chevaux des nobles dominent les moutons noirs du pays, si petits que de loin on dirait des corbeaux.

Dans la région de Châteaubriant, on trouve trois types de sols : des sols bruns acides favorables à la forêt, des sols lessivés assez pauvres et des sols bruns plus ou moins lessivés convenant plutôt à la culture céréalière. Le relief y est peu accidenté, seules des barres de roches plus dures dominent un paysage de pénéplaine faiblement ondulée. Les collines de Fercé, au nord, atteignent 110 mètres, tandis que le plateau s’abaisse doucement vers le sud à des altitudes voisinent de 80 mètres voire 50 m. L’humidité est le caractère principal du climat océanique.

De nombreux témoignages attestent le médiocre rendement des terres de la région de Châteaubriant et la pauvreté de ses habitants. Voici par exemple ce qu’écrit LEFEBVRE, receveur du PRINCE DE CONDE en mai 1788 : "le sol est généralement mauvais, c’est une terre froide dans laquelle les eaux pluviales séjournent un temps infini, soit par le défaut de pente pour les écouler, soit parce qu’elle n’a pas assez de fond pour les filtrer. Un bon cultivateur étend ses vues sur l’avenir et l’espérance du fruit de ses peines le détermine à travailler, mais s’il voit que la terre ne répond pas à ses espérances, et qu’il est encore obligé, outre la dîme, de payer un droit de terrage sur sa récolte, il se dégoûte".

Le 18 juillet 1794, le Directoire du District de Châteaubriant répond à la Commission de commerce et d’approvisionnement : "le sol de notre district est généralement aride, couvert de forêts, bois et landes qu’il ne saurait se suffire à lui-même. Dans les années précédentes, il était alimenté par les districts voisins beaucoup plus fertiles. Notre marché a été désert toute l’année. Le plus grand nombre a été réduit de vivre de blé noir, de pain d’avoine et d’orge".

Jean-Baptiste HUET, auteur des "recherches économiques et statistiques sur le département de Loire-Inférieure" en 1803, note encore : "le froment, le seigle, le blé noir, le mil sont les principales cultures. Dans l’ensemble les rendements sont faibles. La région de Châteaubriant et celle de Savenay sont particulièrement défavorisées" et il évoque "un pays de bois et de misère".

Beaucoup de paysans, pour survivre, doivent doubler leur activité agricole par une activité artisanale. Comme le dit le Cahier des Doléances de Ruffigné : "les habitants, toujours accablés sous le poids de leurs taxes, sont obligés d’abandonner la culture de leurs propres terres pour aller gagner de l’argent, les uns à voiturer du sel, du charbon, les autres à bûcher dans les forêts et à charroyer pour les Forges de la Hunaudière et autres endroits".

 ...MAIS UNE REGION INDUSTRIELLE

Médiocrement dotée sur le plan agricole, la région semble plus favorisée sur le plan industriel. Les ressources naturelles ont permis le développement, à Sion les Mines et à Moisdon, de forges importantes, génératrices de gains substantiels pour le Prince de Condé, leur propriétaire.

Au 18e siècle, la région est riche en minerai de fer exploité à ciel ouvert. Ce sont les romains, semble-t-il, qui ont les premiers développé l’exploitation du minerai à Rougé et le toponyme LOUISFERT serait un dérivé de l’expression latine "locus feri".

Les étangs nombreux (dus à l’humidité du climat et à la faiblesse de l’écoulement), joints à la présence de grandes forêts généralement peu éloignées, constituaient donc des sites favorables à l’établissement de forges. Les étangs utilisés pour actionner les soufflets et les marteaux-pilons des forges étaient souvent artificiels, créés par l’homme (digues formées de schistes ardoisiers fournis par les carrières locales).

Jean MEYER dans les Annales de Bretagne (1958) signale la prospérité de la région au 18e siècle : les forges du pays castelbriantais alimentaient en fer : l’Irlande, le Portugal et les Antilles, par l’intermédiaire du Port de Nantes (via Nort-sur-Erdre), et, en partie, la Vilaine (Port de Roche).

Il faut rappeler l’importance des voies d’eau à cette époque où il existait peu de routes véritables dans le castelbriantais.

Il n’y avait en effet que trois axes routiers principaux : un vers Rennes sans aucun pont, un vers Nantes, et un vers Angers mais qui n’allait pas au-delà de Candé. Il faut signaler en outre une voie vers Martigné-Ferchaud.

Jusqu’à la Révolution, les Forges de la Hunaudière (Sion les Mines) et de Moisdon-la-Rivière, produisaient surtout des fers utilisés dans la clouterie. A partir de 1793, elles fourniront de la fonte pour la fabrication de boulets de canon. En 1803, les Forges de Riaillé (la Provostière) produisaient 15 750 quintaux, celles de Sion (la Hunaudière) 11 539 quintaux et celles de Moisdon (la Forge Neuve) 33 250 quintaux.

A côté des mines et des forges, d’autres activités peuvent être signalées : une verrerie à Javardan (Fercé) depuis 1564, des ardoisières à St-Vincent-des-Landes et au Grand-Auverné, des poteries à Saint-Julien-de-Vouvantes et à Erbray, des tuileries et des briqueteries, et des tanneries à Châteaubriant.

L’activité textile est présente dans le district, d’autant plus que l’agriculture fournit du lin et l’élevage ovin de la laine.

 DES HOMMES ISOLÉS...

Les forêts, bois et landes, qui occupent une partie de la surface des paroisses, conduisent à un habitat semi-dispersé : peu de fermes isolées, mais plutôt regroupées en hameaux de trois ou quatre fermes, qu’on appelait "villages" et qui étaient distincts du bourg, tassé autour de son clocher.

La dispersion de l’habitat ne favorise pas la fréquence des contacts, mais des manifestations traditionnelles permettent aux paysans de se retrouver, d’échanger propos et opinions, coups de cidre et coups de main, de prendre conscience de leur solidarité de villageois formant un même corps, en dépit des différences de fortune ou d’infortune.

Le premier lieu de rencontres, c’est l’église...et le cabaret où les paysans se retrouvent après la messe dominicale. Les témoignages sur les événements de 1793 font allusion à l’existence de cabarets à Moisdon, Derval, Rougé, Issé, Soudan. On peut supposer qu’il en existait ailleurs.

Les foires nombreuses entre octobre et juin, fournissent des occasions de rencontres entre habitants de différentes communes. En 1793 on fréquentait les foires de Sion-les-Mines, Moisdon, La Meilleraye, Derval, Issé, St-Vincent, Abbaretz, St-Julien, Petit-Auverné, La Chapelle-Glain, Grand-Auverné, Châteaubriant (Béré). On y vendait surtout des animaux (bœufs, vaches, chevaux) sauf au Grand-Auverné où on vendait des étoffes, des chapeaux, des indiennes, du coton, du cidre et du vin. La Foire de Béré, qui durait huit jours, était évidemment le moment essentiel de l’année, sans oublier le marché hebdomadaire (le mercredi) où s’échangeaient des bestiaux, des grains de toutes espèces, des viandes, des étoffes et de la mercerie.

Les Pèlerinages, issus d’une foi populaire encore fortement imprégnée de superstition, assurent un afflux de pèlerins autour des sanctuaires et autres fontaines miraculeuses. Ces pèlerinages s’accompagnent aussi de commerces, voire de festivités païennes comme à la fête des reliques à St-Julien-de-Vouvantes où les pèlerins, 1 200 personnes ? 1 500 personnes ? se livrent à la "lutte bretonne" sous la présidence du seigneur de la Motte-Glain.

Les mariages sont aussi des lieux de rencontres même si, la plupart du temps, les habitants choisissent leur conjoint dans la paroisse où ils résident. Une étude portant sur les paroisses de Moisdon, la Meilleraye, Issé, Auverné et Erbray, dans les années 1786-1787-1788, révèlent que, sur 189 mariages, on en trouve 135 entre individus de la même paroisse (soit 71%), 40 entre individus de paroisses voisines (21%) et 14 entre individus de paroisses non-voisinnes (8%). Ainsi par le mariage il se crée, entre communes, des liens affectifs et il arrive qu’un mariage entre individus de paroisses voisines, entraîne celui du frère et de la sœur, multipliant les liens familiaux ou d’intérêts, nouant un tissu de rapports sociaux. Cela reste encore largement vrai, surtout en milieu rural.

 ...ET QUI SUBISSENT DE MULTIPLES CONTRAINTES

A la fin du 18e siècle, les structures économiques et sociales établies à la fin du Moyen-Age se maintiennent en partie, en dépit de l’évolution de la société, de l’essor de la bourgeoisie, de l’émergence du capitalisme commercial.

La société reste divisée en trois ordres, comme au Moyen-Age : les oratores (ceux qui prient, le Clergé), les bellatores (le beau monde, la noblesse) et les laborantes (ceux qui travaillent). Les clivages séparent les riches des pauvres, les propriétaires des simples tenanciers, ceux qui détiennent une part de pouvoir de ceux qui sont soumis. Et, même à la campagne, cette division médiévale de la société est dépassée, le "seigneur" d’autrefois, laïc ou religieux, celui qui combat et qui protège, a perdu son utilité pour le groupe qu’il commande, depuis que le pouvoir royal s’est étendu. Il apparaît alors de plus en plus comme un privilégié, un parasite.

La répartition de la propriété du sol donne un aperçu des rivalités qui peuvent se développer entre groupes sociaux. Dans une région profondément agricole et rurale où la terre reste une valeur essentielle, économiquement et sentimentalement, voici quelle est la répartition du sol, vers 1770, dans la région de Châteaubriant (étude faite par Jean-Yves Sablé, en 1971, dans un mémoire de maîtrise) :

Clergé ...................................................10 %
Noblesse.................................................16 %
Bourgeoisie locale-------32.5 %
Bourgeoisie allogène-----18.5 %
(extérieure à la région)
Villageois................................................23 %

Ce qui surprend le plus, par rapport au reste de la France, c’est l’importance de la propriété ecclésiastique, répartie entre le clergé séculier (celui des paroisses) et le clergé régulier (celui des communautés religieuses). Le clergé régulier est représenté par 5 communautés dont une particulièrement importante : l’Abbaye cistercienne de Melleray. Les autres sont plus modestes et ne comptent que quelques religieux : Abbaye de Pirmil (à Moisdon), Prieuré de la Primaudière (à Juigné), Prieuré de Béré et Couvent de la Trinité (à Châteaubriant).

Après le clergé et la noblesse, ce sont les bourgeois qui sont massivement propriétaires de terres, et cette propriété des sols leur assure un poids économique considérable. Tout en appartenant au Tiers-Etat, la bourgeoisie locale est une classe dominante. Elle sert d’intermédiaire entre les paysans et les seigneurs, grâce à ses compétences juridiques ou à son argent. Elle monopolise les places de notaire, procureur fiscal, avocat, sénéchal de la Baronnie ...

La terre, source de subsistance et de vie, moyen de production, est aussi source de ponctions et enrichit un groupe de rentiers du sol. Un enchevêtrement de prélèvements s’abat sur la production paysanne et aboutit dans la poche de la classe propriétaire : les rentiers non-paysans.

Qu’elles s’appellent "dîme", "rente seigneuriale", "rente propriétaire", "rente usuraire" ou "rente d’Etat", ces multiples rentes pèsent ... et surtout exaspèrent, comme en témoignent les cahiers de doléances.

  LA DIME AU CURÉ

On devrait parler plutôt des dîmes car il existe les grosses dîmes sur les grains, les menues dîmes et dîmes novales sur les agneaux et les légumes.

En principe, la dîme, comme l’indique son nom, devrait être égale au dixième de la production. Elle doit être versée au curé de la paroisse pour qu’il assure sa subsistance, entretienne son église et vienne en aide aux plus pauvres.

Or la dîme revient rarement intégralement au curé ; l’évêque en prélève une partie, quand ce n’est pas le seigneur du coin comme cela se pratique à St-Julien-de-Vouvantes, à Auverné, à Mouais ou ailleurs. A St-Jean-de-Béré, le gros décimateur est le Prieuré de Béré qui accapare les deux tiers des dîmes qui devraient revenir au curé de Châteaubriant. A Ruffigné, la plupart des dîmes sont perçues par le Prince de Condé qui ne verse au curé qu’une "portion congrue".

Le cahier de doléances d’Issé est très sévère :

"Les malheureux habitants de campagne qui gémissent dans une affreuse indigence, peuvent voir enlever de leur paroisse les deux tiers, et quelquefois plus, des dîmes pour être transportées au loin dans de riches communautés qui ne font pas un sou de bien dans la paroisse (...) et, de mémoire d’homme on n’a pas vu que ces trois riches communautés aient laissé ou envoyé la moindre aumône même dans les disettes les plus rigoureuses."

St-Julien-de-Vouvantes n’est pas moins précis, il évoque "ces sangsues qui viennent assidûment sucer le fruit de nos travaux" et qui se disputent sans cesse "lors du partage de nos dépouilles, disputes qui commencent par scandaliser le public".

 RENTES ET BANALITÉS

Les rentes seigneuriales sont aussi complexes : rentes en argent, rentes en nature, rentes casuelles, rentes annuelles, droits de relief, droits de lods et de ventes, etc... Les paroisses sont de plus en plus rétives au paiement, elles laissent les années s’accumuler sans payer. Le receveur du Prince de Condé, en récapitulant tout ce qui lui est dû, ajoute :

"la rentrée des rentes est de plus en plus difficile parce que ces paroisses se trouvent écrasées par la masse des rentes qu’elles ont déjà à payer depuis l’époque de l’arrêt de la cour obtenu, les frais qu’elles ont à payer relativement au procès et ceux imposés par le procureur fiscal pour les obliger au paiement".

Tous les cahiers de doléances critiquent le prélèvement seigneurial et dénoncent :
- les banalités, surtout l’obligation de fréquenter le moulin banal
- les aveux, description détaillée de toutes les terres qu’un paysan détient de son seigneur
- les corvées, pour les réparations des châteaux, et la construction des "routes royales" comme celle de Rennes à Angers à la veille de la Révolution
- et tous les abus commis par les seigneurs et leurs agents

A Derval, on proteste contre les modifications des mesures "contre la forme qu’on donne aux boisseaux, en les diminuant de hauteur et en élargissant leur circonférence et leurs bords pour accroître d’autant le comble des dits boisseaux auxquels les rentes par avoine se perçoivent".

Les paysans se plaignent de l’accaparement des pacages par les privilégiés, c’est à dire de la disparition du droit de vaine pâture qui permettait aux plus pauvres de faire pacager leurs bestiaux sur les terres communes (qu’on appelait des communaux). Ils reprochent aux seigneurs de refuser d’enclore leurs bois et forêts, ce qui aurait permis de limiter les dégâts faits aux cultures par le gibier et qui aurait empêché, en sens inverse, les saisies abusives de bestiaux. En effet, un seigneur avait le droit de prendre les bêtes saisies sur ses terres et de les vendre au marché de Châteaubriant à son seul profit.

La Meilleraye se plaint ainsi : "cette paroisse est très petite et les trois quarts ne peuvent produire étant donné l’étendue des bois de Monsieur le Prince et des religieux de St-Bernard. Elle n’a en outre que peu de communs, de sorte que les habitants peuvent à peine s’étendre, ni pacager leurs bestiaux qui ne peuvent sortir sans aller dans les bois où on les prend à chaque instant".

Si le système féodal prélève une part des moyens de subsistance des paysans, il agresse aussi leur amour-propre. Le cahier de doléances de Rougé traduit ainsi l’exaspération du monde paysan : "ajoutons à ces rentes des corvées d’hommes et de bœufs, poulets, chapons et deniers monnaie, outre autres servitudes féodales trop étendues, trop onéreuses, d’autant plus odieuses qu’elles donnent lieu à la vexation des seigneurs" et Ruffigné dénonce, en termes vifs : "encore, si nous n’avions qu’à supporter les tributs du monarque, qui sont nécessaires pour la sûreté de l’Etat, nous bénirions notre sort, mais les charges publiques sont les moindres de nos fardeaux. Les rentes exorbitantes et souvent arbitraires qu’exigent les seigneurs, les frais plus accablants qu’entraîne leur perception, les formalités ruineuses auxquelles on nous assujettit par les aveux, sont pour nous les plus terribles fléaux".

En somme, on admet les taxes versées au Roi, mais on ne tolère plus les redevances versées aux seigneurs dont l’utilité sociale et protectrice est de plus en plus contestée.

 JUGE ET PARTIE

Face à la réaction des vassaux, contestant les impôts qu’ils devaient payer, les seigneurs ont mis en place tout un système judiciaire : ces justices féodales, destinées à faire rentrer les rentes féodales, ne pouvaient pas fonctionner dans l’intérêt des vassaux. C’est évident.

Le cahier de Louisfert demande que "les juridictions seigneuriales soient supprimées". Moisdon s’élève contre la longueur des procès et demande aussi la suppression des "juridictions seigneurieuses". Erbray estime que, dans ces justices seigneuriales, le seigneur est souvent juge et partie.

 LA CORVÉE

A côté des impôts dus au seigneur et au clergé, il existe aussi des impôts d’Etat qui pèsent sur le revenu agricole :

impôts directs : fouages, capitation, vingtième, franc-fief

impôts indirects : devoirs et traites

La Bretagne est exemptée de gabelle (impôt sur le sel).

La nécessité d’une contribution est admise par tous. Mais l’injustice, les privilèges fiscaux sont partout condamnés. Le droit de franc-fief (droit acquitté par un roturier qui achète une terre noble) est très décrié. Comme dit le cahier de Moisdon : "c’est un droit avilissant qui suppose dans un coin de terre plus de dignité que dans l’homme qui le cultive".

La CORVEE est une autre sorte de prélèvement de l’Etat et qui ne frappe que les habitants des campagnes. Issé explique "bien qu’en plusieurs reprises de l’année, elle manque de bras pour faire une bonne culture, la classe des paysans se voit néanmoins forcée d’interrompre ses travaux pour aller à deux ou trois lieues faire des chemins dont ils ne se servent pas. Pour St-Aubin-des-Châteaux : "les routes sont principalement ouvertes pour la facilité du commerce, pour la commodité des grands et des riches, pour prendre leurs plaisirs tandis que le pauvre laboureur doit quitter son labeur". Le cahier de Béré déplore que "ces routes soient souvent détournées pour servir d’avenues aux seigneurs" et Noyal sur Brutz, après avoir dénoncé la corvée en nature, "ce fléau destructeur de l’agriculture", en demande aussi la suppression en proposant "que les grands chemins soient désormais entretenus d’une manière économique, exacte et constante, à frais communs qui seront portés en surcharge sur la masse générale de la capitation".

A la fin du 18e siècle, les seigneurs ont des difficultés financières et les répercutent sur les paysans en rétablissant des vieux impôts oubliés, en réclamant leurs droits, ou en les usurpant, allant jusqu’à payer des hommes de loi pour cela. C’est ce qu’on a appelé "la réaction nobilaire". Mais le peuple des campagnes réagit mal à cette pression qui s’appesantit sur lui.

De nombreux conflits éclatent entre les paysans et les nobles, que ce soit à cause des chesnaies, ou des terres vagues ou pour toute autre raison. A propos des chesnaies, l’intendant du Prince de Condé rapporte : "ces chesnaies ont été plantées par les paysans pour protéger leurs maisons, donner de l’ombre à leurs bêtes, trouver sur place le bois des réparations. Mais par un zèle mal entendu pour procurer de l’argent à son altesse, on a pris le partie de mettre ces chesnaies en vente : les habitants désespérés ont recherché leurs titres de propriété. Plusieurs en ont trouvé, ils ont alors crié à la vexation et à l’injustice. Leurs plaintes n’ont pas été écoutées (...) de là l’esprit de révolte et de contradiction contre toutes les parties de l’administration".

Le cahier de doléances d’Issé raconte les mêmes faits et insiste : "depuis 40 ans, les seigneurs ont prétendu qu’ils étaient seuls propriétaires de ces chesnaies, ils les ont vendues à leur seul profit et par là les vassaux ont perdu le glandé et les bois morts qui leur servaient de chauffage".

Cette volonté d’accaparement de la terre et de ses produits se retrouve dans le délicat problème de partage des communaux et des terres vagues. En vertu d’un droit de triage, le seigneur recevait un tiers, les deux autres tiers revenant à la communauté villageoise. Or, bien souvent, le partage se faisait au seul profit du seigneur, fait dénoncé à La Meilleraye, Mouais, Moisdon, Derval.

La spéculation sur les mesures de grains, dénoncée par le cahier de Derval, se rattache à ce mouvement de réaction nobiliaire.

On le voit, la société d’Ancien Régime, juste avant la Révolution, porte encore fortement la marque des structures féodales, surtout dans les régions où le capitalisme marchand ne pénètre guère. Même si le seigneur ne réside pas sur place, il impose sévèrement sa loi, avec l’aide d’une classe de notables ruraux : notaires, greffiers, procureurs, sénéchaux, fermiers généraux. La vie du paysan est entravée par ces tracasseries féodales : lorsqu’il veut moudre son grain, vendre ou acheter une terre, lorsqu’il hérite, lorsqu’il conduit ses bestiaux à la foire, lorsqu’il les laisse paître à proximité d’un seigneur, lorsqu’il récolte ... toujours, toujours il lui faut payer et se soumettre.