Texte publié pour le 40e anniversaire : http://www.chateaubriant.org/histoi...
Ecrit en mai-juin 1988
Vingt ans après, il fallait bien faire l’histoire de Mai 68, tels que se sont passés ces événéments à Châteaubriant. Entreprise fort difficile. Les acteurs de l’époque ont vécu ce temps-là à plein sans avoir le temps de prendre des notes ou des photos et de collectionner les documents. Heureusement, de bric et de broc, il a été possible d’en retrouver mais pas aux archives départementales ! Celles-ci, dont la serviabilité n’est pas en cause, n’ont pu fournir qu’une collection de l’Eclair de Mai-juin 1968 où les articles n’étaient pas nombreux. Quant à celle de Ouest-France, elle se cantonnait à l’édition de Nantes.
Comme quoi les petites villes ne peuvent garder la mémoire de leur histoire que si les acteurs locaux, même à un niveau modeste, se prennent par la main .
Il y a 20 ans « Mai 68 » à Châteaubriant
Les sociologues et les politologues n’ont pas fini d’analyser et de disséquer les causes et les conséquences de ce qui a été appelé « les évènements de Mai 68 », « évènements » étant un mot fourre-tout qui a commodément permis de ne pas trancher entre le terme de « révolte » et celui de « révolution ».
Les villes et les villages de France ont vécu cette époque à des amplitudes différentes. Pour Châteaubriant et sa région, ce fut une forte amplitude.
Il y avait évidemment une profonde similitude entre la situation nationale et la situation locale : un pouvoir figé et bloqué, à Paris comme à Châteaubriant, une économie somme toute prospère (c’était la fin de Trente Glorieuses) et le besoin de faire éclater des habitudes et des structures qui ronronnaient.
A ceci près, le décor et les acteurs de Châteaubriant et de sa région avaient leur spécificité et leurs problèmes propres.
Premier élément : Peu d’étudiants
En fait les rares étudiants étaient des fils de Castelbriantais, disséminés dans les Facultés et Grandes Ecoles de Nantes, Rennes et Angers et ne revenant « au pays » que pour un week-end de temps en temps.
Mais il y avait un certain nombre de jeunes professeurs (le Lycée était d’implantation récente) qui demeuraient imprégnés des courants qui traversaient la classe estudiantine.
Il faudra y ajouter aussi, mais dans une seconde phase, les grands lycéens des classes de Terminale et Première des établissements publics et privés de Châteaubriant, à partir du moment où les Comités d’Action Lycéens se sont manifestés.
Second élément : La classe ouvrière
Le second élément, c’est la classe ouvrière du secteur privé (notamment Huard-Châteaubriant et Atlas-Issé) et du secteur public (il y avait encore près de 80 cheminots à Châteaubriant), encadrés par des syndicats à l’époque puissants, ce qui n’a pas peu contribué, à partir de la mi-mai, à renforcer l’efficacité du mouvement, au détriment peut-être de son romantisme révolutionnaire : l’augmentation du SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti, l’ancien SMIC), l’abrogation des ordonnances sur la Sécurité Sociale, la reconnaissance des Sections Syndicales (les syndicats n’étaient pas encore reconnus dans l’entreprise) étaient des choses forts concrètes et fort mobilisatrices.
Il faut ajouter à cela qu’en pleine prospérité générale, le bastion castelbriantais Huard venait de connaître une période d’une semaine de chômage et pratiquait des horaires réduits à 35 heures. Il faut ajouter enfin qu’on était à l’époque des implantations d’entreprises éphémères à Châteaubriant, pour la plupart des entreprises de confection, baptisées « usines-pirates » (la mode n’a guère changé depuis).
Troisième élément : Les Paysans
De l’époque qui avait opposé victorieusement à Châteaubriant le jeune agriculteur syndicaliste Bernard LAMBERT, au vieux routier radical André MORICE (qui terminait son virage à droite), il restait tout un groupe de militants paysans, dans la force de l’âge, issus de la même mouvance syndicale que Bernard LAMBERT et ayant partagé les mêmes combats.
En fait donc, sur la place de Châteaubriant, il y avait de jeunes enseignants, des syndicalistes ouvriers, des militants paysans, dont la plupart se connaissaient, se fréquentaient, notamment dans le cadre du GROUPE D’ETUDES SOCIALISTE (créé en 1967) et qui ont été immédiatement aptes à assumer leurs responsabilités et à travailler ensemble. A noter aussi que quelques enseignants, au niveau de la CFDT, avaient commencé à pratiquer un syndicalisme interprofessionnel.
Blocages
Pour ce qui est des similitudes entre la nation et la région castelbriantaise, les deux connaissaient les mêmes blocages. A savoir :
à Paris, un gaullisme en fin de course, qui passait la main à une Droite conservatrice et affairiste. C’était le début du Pompidolisme et du Chiracisme
à Châteaubriant, un pouvoir monopolisé depuis une décennie par un homme orchestre (Xavier Hunault), surgi du vide et faisant le vide autour de lui. Il s’y entend toujours.
à Châteaubriant toujours, le règne absolu et autoritariste d’un Principal de Lycée ( M. Le Forestier) dont la psychologie et la philosophie relevaient des pratiques de l’adjudant Flick.
Pour tout dire encore, et le décor n’en sera pas totalement planté pour autant, il y avait un autre fait sans lequel le mouvement de Mai à Châteaubriant n’aurait pas été ce qu’il a été : malgré les discours triomphalistes de son député-Maire (il n’a pas changé de méthode depuis), Châteaubriant était l’une des dernières régions de France à ne pas bénéficier du téléphone automatique. Les numéros demandés passaient obligatoirement par les « demoiselles du téléphone » qui vous mettaient en relation avec votre correspondant avec un vieux standard à fiches. Pour ne plus revenir sur ce sujet, cela a permis aux téléphonistes grévistes désignées à tour de rôle par le Comité de Grève, pour assurer la sécurité, de couper toute communication qui n’avait aucune utilité pour la santé ou le ravitaillement de la région. C’est ainsi que, raconte-t-on, un brave toubib s’est vu couper sa communication qui prenait un tour fort peu médical.
Politiquement : Le PCF et quelques isolés
Sur le terrain politique, pour ce qui est de la Gauche, seul le Parti Communiste était structuré et, compte-tenu des correctifs propres à l’Ouest de la France, pesait quelque poids. La Gauche non communiste n’avait que quelques éléments isolés au PSU (Parti Socialiste Unifié) ou à la FGDS (Fédération de la Gauche Démocratique et Socialiste). Depuis l’époque du Tripartisme, l’ancienne section socialiste SFIO avait disparu de Châteaubriant.
Les mouvements gauchistes et spontanéistes, qui firent florès à cette époque, n’existaient pas à Châteaubriant. D’ailleurs, et ceci est un signe, si l’on vit dans les défilés de nombreux drapeaux rouges, que les syndicats CGT et CFDT utilisent encore dans leurs manifestations, on ne vit pas de drapeaux noirs à Châteaubriant.
Comme se plait à le rappeler un brave camarade paysan : seuls les taureaux et les grenouilles sont attirés par le rouge. Et c’est ainsi qu’on vit un quidam castelbriantais se précipiter à l’éventaire de la Charcuterie ambulante COSSARD, pour en faire retirer les drapeaux rouges. Las, c’étaient des drapeaux de signalisation.
"La charcuterie COSSARD informe sa clientèle que contrairement à certaines rumeurs, les drapeaux rouges qui étaient à son camion samedi dernier, y sont depuis trois mois, à seule fin de signaler l’auvent aux voitures de passage" (dit le communiqué de presse paru le 7 juin 1968)
Les syndicats
Les syndicats, à qui incomberont l’initiative, la direction et la responsabilité des « évènements de Mai 68 » étaient, nous l’avons dit, solides et organisés.
Dans le secteur privé et le secteur public, hors enseignement, leurs poids respectifs étaient sensiblement équivalents : 50 % CGT - 50 % CFDT. Au niveau des participants actifs de l’enseignement secondaire, l’influence du SNES (syndicat national de l’enseignement secondaire) et du SGEN-CFDT (syndicat général de l’éducation Nationale) se valaient. Il faut y ajouter quelques syndicalistes du SNI (syndicat national des Instituteurs) et quelques syndicalistes de l’enseignement privé.
Une situation sociale bloquée
Une classe ouvrière bien organisée
Des paysans solidaires
Tous les éléments étaient donc réunis pour que les Evènements de Mai 68 soient vécus, à Châteaubriant de façon forte
Les hommes de mai
Parmi les nombreux acteurs de l’époque, il faut citer quelques personnages plus en vue. Il y en eut beaucoup d’autres, parfois restés dans l’ombre, mais tout autant actifs.
CHEZ LES SYNDICALISTES
René ADRY, CGT, un retraité tout neuf, à la flamme intacte
Auguste BARAT - le sage du syndicalisme CGT
Louis DUBOSQ - CFDT - le fédérateur passionné des syndicalistes CFDT et CGT d’issé
Gérard FLEURY, enseignant CFDT, l’organisateur de l’économie au sein du Comité de Grève
Roger RIDEL - porte-parole de la CGT et conciliateur infatigable
André ROUL - porte-parole de la CFDT et des idées nouvelles que celle-ci a prises en compte
sans oublier les nombreux autres militants et délégués d’atelier, jeunes et vieux, et tous les syndicalistes cheminots, postiers, hospitaliers, dont on ne peut citer aucun pour ne désobliger personne.
DU COTE DES PAYSANS
Bernard LAMBERT, dont l’aura atteint son sommet à l’époque où l’idée d’un gouvernement Mendès-France fait son chemin et dont on dit qu’il pourrait être ministre de l’Agriculture
Henri BARON et René PHILIPPOT qui ne se sont pas contentés de faire partie intégrante du mouvement de mai mais qui ont aussi apporté leur solidarité « alimentaire » au Comité de GREVE. Ils ne seront pas les seuls.
CHEZ LES POLITIQUES
AU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS : Maurice JARRY et Maurice MARCHAND qui étaient les candidats habituels du PCF aux élections, sans oublier le patriarche Auguste MOUSSON qui suivait les défilés les larmes aux yeux
AU PARTI SOCIALISTE UNIFIE : Suzanne ERARD, néophyte en mouvements de masse, qui tentera de faire la synthèse entre les idées nationales et les aspirations locales et qui fera très bien la synthèse entre les « intellectuels » et les « ouvriers locaux ».
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