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Livre - La population solidaire, évasions, départ vers l’Allemagne

 

 La population solidaire

Toute la ville de Châteaubriant vit au rythme des prisonniers de guerre. Derrière la mairie, la « gare routière » (gare Drouin à l’époque) ou plutôt ce qui en tenait lieu, ne connaîtra jamais plus une telle animation : visites de nombreuses familles, venues en car, à pieds, ou à bicyclette, avec des colis alimentaires, des livres, des vêtements.

Les camps sont en principe inabordables, la route de Fercé est en principe interdite, mais ceux qui habitent en ville avancent le prétexte d’aller chercher du bois à La Galissonnière ou d’aller cultiver des champs sur la butte de La Chevalerie. De l’autre côté du camp de Choisel, le petit chemin de Deil, creux à souhait, permet de rejoindre le camp par l’Est et, avec un peu d’habileté et beaucoup de chance, d’envoyer un message ou un petit colis, lestés par une pierre. Les voitures de service, de santé, ou de visiteurs autorisés, se révèlent d’excellents meubles à double tiroir et double fond ! Certains dimanches, les gamins sont autorisés à rencontrer leur père, plus près des grillages : leurs chaussettes cacheront les messages. Une femme, allant visiter son mari prisonnier, cache des lettres dans les langes de son bébé. Ainsi des billets de prisonniers, des courriers, des mandats arrivent à destination : la population castelbriantaise est solidaire.

En limite Sud du Camp de Choisel, dans le garage de la dernière maison avant le camp, Mme HOGREL improvise un parloir. Des rendez-vous, cinq minutes seulement, sont officiellement organisés entre les prisonniers et leur épouse, à condition d’attendre patiemment son tour dans le champ voisin (parfois la journée pour rien).

Les prisonniers de Choisel se regroupent par affinités pour partager les vivres, varier les menus, organiser des achats, cuisiner. Chaque foyer de Châteaubriant entretient une cellule : pain, viande, livres, vêtements civils.

Paulette Blond se souvient d’un mot d’ordre lancé dans la cité ouvrière appelée « Cité de Carfort » proche du Camp de Choisel : « Mettez sur le fil les vêtements que vous voulez donner ». Le soir les familles étendent ainsi le linge. Le lendemain matin, il a disparu, "récupéré" par les prisonniers.

 Corvées d’eau = évasions

Les soldats prisonniers ne pensent guère à s’évader. Ils s’attendent à être démobilisés rapidement. Certains pourtant, franchissent la limite sud du camp : les riverains voient bien, au matin, des traces de pas dans le jardin, qu’ils s’empressent d’effacer avant d’aller au travail. Certaines évasions sont dramatiques : le Sergent-Chef Laurent GIBRAT, de St-Laurent-de-Cerdans, (Pyrénées Orientales) tombe sous les balles allemandes en voulant s’évader du camp « C » dans la nuit du 20 au 21 août 1940. Un camarade de camp écrit pour lui un poème :« O pauvre cher enfant, à l’âme inassouvie / Qui dans l’étouffement de la captivité / De fuir nourrissait trop la dévorante envie .... ».

Des moyens d’évasions, plus sûrs, sont mis en place : « Par les corvées d’eau, de bois dans les forêts avoisinantes, par la gendarmerie, les interprètes, les services de bureau ... tout un réseau d’échanges s’était mystérieusement développé » raconte Paul Huard.

En effet la ville de Châteaubriant éprouve de grosses difficultés pour alimenter les camps de prisonniers, notamment en eau : la ville de Nantes doit même prêter des camions-citernes qui s’approvisionnent dans les communes autour de Châteaubriant. Régulièrement des prisonniers sont envoyés en ville en « corvée d’eau » place de la Pompe (à proximité du Café Suisse, rue Aristide Briand), au lavoir de la Rue de la Vannerie ou à l’usine Huard (machines agricoles, fonderie). Ces « corvées d’eau » auxquelles nul ne rechigne, permettent d’échanger du courrier et favorisent des rendez-vous entre les prisonniers et leur famille. « Chez Huard, on s’efforçait même de faire boire les sentinelles allemandes pour faciliter le plus de rendez-vous possible » racontent des ouvriers de l’époque.

Ces corvées d’eau permettent les évasions. Paul Huard se souvient : « On habillait les prisonniers de « bleus » donnés par les ouvriers et à 11 h 45 on déclenchait la sirène de l’usine. Les prisonniers sortaient dans le flot des ouvriers et ... adieu ... les Allemands ne les trouvaient plus. Comme il n’y avait pas encore de fichiers bien établis, et comme les fiches étaient tenues par des Français, il suffisait de faire disparaître celles des évadés ».

Maurice MARCHAND, ajusteur à la Fonderie Huard, raconte : « Chaque jour des prisonniers du camp « B » venaient chercher de l’eau à la fonderie, avec une citerne dans un camion bâché. (...) Les contacts se nouèrent très vite (...) avec la bénédiction tacite de la Direction de l’usine. Nous avions aménagé un lieu de rendez-vous dans l’atelier de modelage : certains prisonniers purent y passer quelques moments intimes avec leur femme. Il fallait évidemment déjouer la vigilance des gardes allemands. Comme ceux-ci cherchaient à se documenter sur la production de la fonderie, rien de plus facile que de les y encourager complaisamment. Cette manœuvre prit de l’ampleur sous l’impulsion du syndicaliste René ADRY et de trois gradés prisonniers à la Courbetière (...) dont le caporal Georges VETELE de Châteaubriant .(...). ». Au départ de la Courbetière, deux candidats à l’évasion se tapissaient derrière la citerne. A la fonderie, pendant que les gardes, jamais les mêmes, étaient en visite, les ouvriers donnaient aux soldats des bleus de travail et les camouflaient dans les ateliers, après avoir brûlé leurs effets militaires dans les cubilots. Les évadés quittaient alors la fonderie au plus vite, grâce à une échelle installée sur la rivière de Chère qui borde l’usine (cité par Michel Prodeau)

René ADRY, originaire d’Auxerre,
participe en 1925-26, en tant que militant communiste,
à des actions contre la guerre au Maroc,
au point d’être pourchassé par la police.
Sur le point d’être arrêté, il quitte son emploi
et se réfugie chez « les gens du voyage »
en travaillant dans un manège d’auto-tamponneuses.
S’étant marié, il quitte ses amis forains et trouve du travail à la fonderie Huard.
Cet épisode de sa vie lui vaudra le surnom de « Romano »

Toujours à la Fonderie Huard, avec la complicité active des syndicalistes comme René ADRY (CGT), Maurice MARCHAND (CGT) et d’autres, « on cachait la corvée d’eau dans l’étuve, qui en principe, servait à sécher les moules de fonderie. Jamais les Allemands n’ont pensé à chercher là ». Ces évasions collectives sont reprochées au chef d’entreprise Paul Huard : « Vous avez 24 heures pour les retrouver, sinon vous partez à leur place » s’entend-il dire un jour par le Feldcommandant, un certain SCHNEIDER. Il faut l’intervention du Sous-Préfet, expliquant que M. Huard est un civil et que la seule solution pour les Allemands est de porter plainte. C’est le début de la guerre et de l’Occupation et surtout, ce Schneider n’est pas un dur, un nazi : les choses se tassent. Selon M. Huard, il semble que Schneider aurait été exécuté à la fin de la guerre par la Gestapo.

D’autres actes individuels permettent l’évasion de prisonniers : « Un prisonnier français se trouvait à la Ville en Bois, sur la route de Nantes, seul avec sa brouette. De l’autre côté de la route, une sentinelle allemande. Passe un autocar de transports en commun qui s’arrête juste entre les deux. Quand le car est reparti, l’Allemand s’est retrouvé seul, un peu éberlué » raconte Paul Huard. Présence d’esprit, courage : la population cherche à aider les prisonniers.

 Des occasions de sortie

Il existe aussi des « portes de sortie » tout-à-fait officielles : « l’hôpital » Aristide Briand et l’école des Terrasses, voire les bains-douches.

Les bains-douches de la ville, réservés aux officiers emprisonnés au château ou à l’école Saint Joseph, sont des sorties bienvenues, même sous bonne escorte. Cela permet d’apercevoir un visage ami.

Le collège Aristide Briand, transformé en hôpital dès 1939, se révèle bien utile : les conditions sanitaires, les conditions de nourriture et de vie provoquent une grosse épidémie de dysenterie dans les camps. Des sentinelles allemandes gardent, certes, l’hôpital jour et nuit, mais elles résistent mal aux offres de beefteacks, ou de café, et l’alcool (« la goutte », eau de vie locale) ferme les yeux des plus vigilants, permettant aux familles de voir le fils, le mari ou le fiancé prisonnier. De plus, les Allemands craignent la maladie : les médecins de la ville jouent sur ce sentiment et accordent facilement des certificats de réforme. Ainsi ont lieu des « évasions » tout à fait légales. [Au moment du départ des prisonniers en janvier 1941, ceux qui faisaient office d’infirmiers à Aristide Briand, auront la chance d’être libérés].

L’école des Terrasses, elle, est devenue comme une « agence pour l’emploi » : des "contrats de travail" permettent aux prisonniers de quitter les camps, pour s’embaucher dans la région : Meilleraye, Nort sur Erdre, Juigné, Carquefou. On verse 10 francs pour l’Allemagne et 2 francs pour le prisonnier qui s’engage à revenir « pointer » tous les samedis.

Monsieur Maillard de Pouancé obtient ainsi plusieurs équipes de prisonniers pour travailler dans sa forêt de Juigné. Celle-ci constitue souvent un lieu de rendez-vous pour les femmes qui troquent leurs souliers à talons contre des chaussures basses pour retrouver, qui un mari, qui un fiancé, qui un père, dans les bois. Le transport est facilité si, sur la route, passe la carriole de quelque paysan.

Cultivateurs, commerçants, artisans, s’efforcent d’employer des prisonniers pour les sortir du camp. Un professeur de latin est employé chez un marchand de cycles, et un instituteur laïque fait du cidre chez le curé ! (récit d’Alfred Gernoux). Des prisonniers, un peu plus fortunés, paient directement 10 francs pour l’Allemagne, de façon à se procurer une chambre en ville, tout en restant inscrits sur les listes du camp.

En tout, par divers moyens, 2248 prisonniers s’évadent des camps de Châteaubriant avec l’aide d’anciens combattants nantais comme Léon JOST, de l’avocat Alexandre FOURNY, des Castelbriantais Pierre BERNOU, Roger PUYBOUFFAT, Emile ROUX, Jean le GOUHIR, Auguste MOUSSON et tant d’autres.

Au bourg de Saffré, Mme FOURNY, le père DOUCET, Victor MOREL, hébergent des évadés (et plus tard des réfractaires du STO), tout en sachant très bien les représailles qui peuvent tomber sur eux et leur famille. A Treffieux, le boulanger Jean TROVALET cache aussi des évadés (Fernand Grenier, Auguste Delaune et d’autres). A la Vaidiais, en Treffieux, Robert MAISONNEUVE raconte : « Mon père a caché des réfractaires du STO et aussi des aviateurs anglais ». Il serait trop long de recenser tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ont offert gîte et couvert à ceux qui refusaient l’Occupation de la France et la Collaboration.

Un communiqué de l’administration militaire allemande précisait pourtant : « Toute personne qui, sciemment, prête une assistance quelconque à des membres des troupes ennemies ou à des personnes séjournant illégalement en zone occupée, encourra en principe la peine de mort. Les motifs pour lesquels l’assistance a été prêtée n’y changent rien. La guerre exige un régime sévère. Même ceux qui fournissent une aide quelconque (...) pour des raisons d’ordre purement sentimental doivent être punis de la peine de mort par les tribunaux militaires. Que chacun s’abstienne donc d’une pitié mal comprise envers des prisonniers de guerre évadés, et qu’il se garde avant tout de prêter secours à des pilotes d’avions ennemis ou de favoriser leur fuite » (paru dans le Réveil du Nord, le 6 août 1941)

 Envolés

Des soldats français réussiront à échapper à temps aux camps de Châteaubriant : par exemple le troisième bataillon du 436e Pionniers. Placé à Pont de l’Arche, sur la Seine, il avait pour mission de retarder l’avance ennemie dans ce secteur. Il reçoit l’ordre de se replier, et en bon ordre, bien que talonné par les Allemands et bombardé par les avions, le Bataillon s’arrête à Brains-sur-les-Marches, à l’entrée de la forêt de la Guerche, au complet, avec ses chefs et ses armes. Le commandant de ce Bataillon est M. Jean David. Son frère, vicaire à Châteaubriant, lui apprend que 45 000 soldats sont prisonniers dans cette ville. Le mardi 25 juin 1940, il reçoit la visite de Marcel Letertre-père, et du Sénateur Gustave Gautherot. Se tient alors un petit « Conseil de Guerre » d’où il ressort que toute résistance est impossible et qu’il faut éviter la captivité aux 800 soldats du Bataillon. Ceux-ci sont invités à « s’envoler » (ce qui leur évite cinq ans de captivité). Marcel Letertre-père fournit des vêtements civils au Commandant David, au Lieutenant Van Tielke et au sous-lieutenant Chauvel, et les ramène dans sa voiture à Châteaubriant avant de les conduire à Nantes le lendemain.

D’autres soldats n’auront pas cette chance. C’est le cas par exemple du 6e Dragons qui se cache au cœur de la Forêt de La Guerche. Depuis huit jours l’armistice est signé. Des soldats pensent rejoindre St Nazaire, y embarquer, continuer la guerre. Mais leur colonel estime préférable de se rendre, avec les honneurs. Les Dragons auront en effet les honneurs du vainqueur, plutôt surpris. Les Allemands commencent par séparer les cavaliers et leurs montures, puis les hommes prennent la direction de La Chapelle Launay où sont déjà regroupés des milliers de prisonniers. Ils sont ensuite envoyés à Savenay avant d’être expédiés vers l’Allemagne (lire plus loin le témoignage de René Chrétien, page 156)

 Le départ des prisonniers de guerre

Châteaubriant, 14 janvier 1941, il neigeait : ce jour-là, par surprise, les prisonniers sont rappelés au camp de Choisel, sous prétexte de vaccinations, ou d’autres formalités administratives. Ils sont embarqués, à la gare de Châteaubriant, dans des wagons à bestiaux, en direction du Hanovre. Certains essaient de s’enfuir. Mais un père est pris à la place de son fils, des frères sont embarqués, ce qui dissipe toute velléité d’évasion. Les poings serrés, les Castelbriantais voient partir « leurs » prisonniers. « C’est ça, la collaboration ? » disent-ils avec une rage impuissante.

Les femmes se savent désormais seules, pour longtemps, et doivent assumer l’éducation des enfants, les courses, la cuisine (dans de dures conditions de ravitaillement) et le remplacement des hommes dans les commerces, dans les champs, derrière la charrue ou dans les usines, tout en essayant, par courrier, de maintenir le moral de ceux qui sont partis, là-bas, elles ne savent trop où, ni dans quelles conditions.

Le camp de Choisel, vide, sert un temps de parc d’approvisionnement pour les troupes de passage, avant de redevenir camp d’internement pour les nomades (en mars 1941), et ensuite pour les détenus politiques (mai 1941). Il servira de camp d’internement pour les collabos les plus notoires à partir du 5 août 1944, et réouvrira officiellement le 21 septembre 1944 pour accueillir plus d’un millier de détenus. Les prisonniers allemands y sont parqués à la fin de la guerre, et, dans les premiers jours de 1946, le Camp de Choisel passe sous le contrôle de l’administration pénitentiaire comme dépendance de la centrale de Fontevrault, notamment pour les anciens collabos. Sous la pression de la municipalité, le camp est définitivement fermé à l’automne 1946 et les baraques sont démolies


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Texte du livre "Telles furent nos jeunes annees", telechargeable ici : http://www.journal-la-mee.fr/IMG/pdf/LivreMee.pdf

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