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Livre - Jardins de guerre et gazogènes

 

 Jardins de guerre

Les particuliers qui peuvent cultiver, dans leur jardin, blé, salades ou haricots, les apportent dans les épiceries pour les vendre parfois au double des prix du marché. Et ceux qui n’ont rien de tout cela chez eux se débrouillent comme ils peuvent pour se procurer de la nourriture : ils mangent beaucoup de pâtes, cuites dans du lait, avec du pain noir. « Un pain bizarre, se souvient Jean Gauchet, rien que de le tremper dans le lait cela le faisait tourner ». Certains Castelbriantais, qui ne connaissent personne à la campagne, sont davantage privés que d’autres. Les mères laissent leurs 60 grammes de viande hebdomadaire à leurs enfants.

Un cas particulier : l’hôpital des Fougerays où sont traités des tuberculeux de tous horizons : franquistes, collabos, résistants [ce qui n’était pas sans danger : sous les narcotiques, les malades parlaient, alors même que les majors allemands venaient assister aux opérations]. Dans les fermes environnantes les infirmières et l’aumônier essaient de se procurer de la nourriture pour les malades en traitement et pour d’anciens malades. L’hôpital possède toujours deux cochons à l’élevage et deux cochons prêts à manger. De temps en temps un cochon est égorgé, en fraude, bien sûr, mais la ville est trop loin pour entendre les cris

Dans l’ensemble, ceux qui ont de la famille à la campagne, ne manquent ni de pommes de terre ni de viande (des gens tuent même le cochon dans leur baignoire) et nul ne fait plus la fine bouche sur certains morceaux jadis délaissés, comme la langue de boeuf ou de porc, le « mou » (les poumons) ou le croupion de la volaille (qu’on appelle encore « le sot l’y laisse »). Le moindre morceau de gras de porc est le bienvenu.

Les légumes que l’on peut produire dans les jardins ou acheter à la campagne, sont les bienvenus. On cultive du tabac (ce qui est interdit) et un substitut de café que l’on appelle « le petit gris ». On utilise de l’orge grillée en guise de « café ». On se contente de peu en ces temps difficiles. A la campagne on trouve encore du beurre. « Avant la guerre, les fermières du secteur apportaient des mottes de beurre à l’épicerie, dit Jean GAUCHET. Après la débâcle, ce ne fut plus le cas. Sans doute les vaches n’avaient-elles plus de lait ? C’était le temps des vaches maigres ».

« Un midi, ajoute-t-il, en servant des pommes de terre sans pain ni beurre, ma mère nous dit : c’est tout ce qu’il y a pour ce midi. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que les restrictions seraient sévères et que j’ai pris conscience de l’importance des jardins familiaux »

Les plus malheureux sont les détenus du camp de Choisel, les nomades en particulier, et les « politiques » : il leur est vite interdit de quitter le camp. Seules les visites de membres de leur famille, et les colis postaux, leur apportent quelque soulagement. Les Castelbriantais s’efforcent d’héberger les familles, oubliant les divergences d’opinions politiques.

 Gazogènes

Dans les forêts des environs, notamment dans la forêt de Juigné, on retrouve le vieux savoir-faire : la fabrication du charbon de bois. En partie pour se chauffer, bien qu’apparaîssent à Châteaubriant de nouveaux combustibles : la bouse de vache séchée, et la tourbe (venue de la proche tourbière de Saint-Mars du Désert). Par ailleurs, des tours de rôle sont établis pour se procurer de la sciure de bois aux établissements JAMES, Faubourg de Chécheux.

Le charbon de bois sert, en outre, pour alimenter le gazogène qu’un industriel castelbriantais, Michel HUGLO, a installé dans les communs du château de Belêtre (Rue Charles Goudé). Le gazogène permet de gazéifier un combustible solide ou liquide.

Dès l’arrivée des Allemands, en juin 1940, les pompistes ouvrent les vannes et laissent s’écouler l’essence dans les caniveaux, pensant ainsi ralentir la progression de l’ennemi. Résultat : le peu d’essence qui reste est attribué aux médecins, ambulances, pompiers et en dernière limite aux industriels. (La maison Huard, direction et ouvriers confondus, dispose alors d’une unique voiture). Quand l’essence commence à manquer, elle est réservée aux pompiers et sert à démarrer le gazogène. Les quelques voitures dont disposent la ville, par exemple celles des médecins, et du Taxi Aillerie, sont modifiées pour fonctionner avec le gazogène ... du moins tant qu’elles peuvent rouler. Car, à la longue, on manque de pneus. Même chose pour les bicyclettes. Il ne reste plus, comme moyen de locomotion, que des chevaux attelés d’une voiture légère type "Sulky".

Cette situation donne lieu, ici ou là, à des escroqueries. A Nice, en octobre 1940, un génial inventeur prétend faire rouler les voitures à l’aide d’un ressort mû par un mouvement s’apparentant à celui de l’horlogerie. Il réussit à trouver des acheteurs intéressés. Le système se révèle vraiment incomparable : l’auto reste sur place mais l’argent versé pour la transformation disparaît à grande vitesse.

Les chaussures, qui finissent par s’user, sont remplacées par des galoches à semelles de bois (fabriquées à Issé). D’épaisses semelles en liège servent à fabriquer des chaussures avec des morceaux de drap. Les femmes ne peuvent pas porter des bas (il n’y en a plus) : le thé ou la chicorée servent à teinter les jambes et un coup de pinceau, tracé d’une main sûre, imite la couture des bas de l’époque.

On retourne les vestes pour en faire des « neuves ». Des fibres mélangées remplacent le coton et la laine. Ou bien on "rénove" la laine détricotée. On peut récupérer la laine d’un châle blanc, d’avant guerre, pour tricoter de la layette. Dans les « retaillons » des chemises, on coud des brassières : une pièce au milieu, et des pièces sur les manches, laissent deviner des morceaux de dimensions réduites. Mais une petite décoration de couleur, brodée avec ingéniosité et amour, cache ce qui n’est qu’obligation. C’est une économie de pénurie. On peut voir dans les fermes les plus pauvres, une femme vêtue de sac de pommes de terre. C’est la guerre.

La pénurie touche peu à peu toutes les matières premières. Les premiers tickets de textile apparaissent le 18 juillet 1941. A partir d’août 1941 dans toutes les communes le public doit apporter au « centre de rassemblement » tous les chiffons, papiers et métaux non ferreux dont il dispose (métaux utiles pour la production d’énergie, pour les transports et pour l’industrie en général, pour « faire des fers à béton, des plaques de blindage, des barbelés, des canons et des munitions pour vaincre l’adversaire »). La mobilisation des métaux (étain, nickel, cuivre, laiton, bronze, maillechort, plomb) s’opère par vente volontaire des objets avec des tarifs « largement supérieurs aux prix normaux de ces métaux usagés et même neufs ». Dans certains cas, les Allemands attribuent des tickets de nourriture en échange de ces matières premières de récupération. En décembre 1942 à Châteaubriant le délégué régional à la mobilisation des métaux non ferreux lance une campagne de récupération des objets de cuivre, tarif : « 200 g de cuivre contre un litre de vin » (document D 26)

Les municipalités, à la ville comme à la campagne, gèrent la pénurie, distribuent des tickets de rationnement, procédent à la distribution du bois de chauffage, font la chasse aux pièces vides dans les logements, tiennent l’Etat Civil et donnent des « papiers ». Des employés comme Jacqueline Laygues, Pierre Troadec, Robert Glain, Pierre Leray, Roger Albert, Ferdinand Briand, Baptiste Lebeau de Saffré, fournissent des faux papiers ou des cartes d’alimentation aux réfractaires du STO, service du travail obligatoire. La plupart seront déportés, peu en reviendront. (cinq employés travaillaient à la mairie de Châteaubriant au service du ravitaillement : quatre ont été arrêtés, Robert Glain, Ferdinand Briand, Jacqueline Laygues, Pierre Troadec. Le cinquième, qui se rendait régulièrement à la Kommandantur, a quitté Châteaubriant peu avant la Libération ...)

La pénurie en France résulte d’une volonté délibérée de l’Occupant. Le 6 Août 1942, Hermann Goëring déclare : « Je considère comme territoire conquis toute la France que nous avons occupée. Jadis les choses n’étaient-elles pas plus simples ? On appelait cela le pillage. Les intéressés avaient le droit de se servir, après la conquête. De nos jours les formes sont devenues plus humanitaires. J’ai pourtant l’intention de piller, et de piller largement. (...) Pour moi, la collaboration des Français n’a qu’un seul sens : s’ils fournissent tout, et de bon gré, jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus, alors je dirai qu’ils collaborent. S’ils bouffent tout eux-mêmes, alors ils ne collaborent pas, il faut rendre cela bien clair aux Français » (cité par Léon Poliakov, dans Le Procès de Nuremberg). Dans le même texte, Goëring dit : « Nos troupes ont conquis l’un après l’autre les pays les plus riches (...). Vous n’êtes pas envoyés là-bas pour travailler au bien-être des peuples qui vous sont confiés, mais pour en tirer le maximum, afin que vive le peuple allemand ». C’est clair. Les Allemands ont si bien intégré cela qu’ils mangent tout ce qu’ils peuvent en France, par revanche en quelque sorte, pour les privations qui leur ont été imposées. L’un d’eux dit un jour à une jeune infirmière de Nozay : « avant la guerre, pendant que vous mangiez du beurre, nous fabriquions des canons ».

Plus la guerre dure, et plus les restrictions sont sévères. Par exemple, en juillet 1944, le stock de farine disponible à Châteaubriant est insuffisant pour assurer le ravitaillement en pain jusqu’à la nouvelle récolte. Le Préfet, M. Gaudard, informe le Maire que la ville ne pourra espérer aucun secours de l’extérieur. Le maire, Me Noël, décide alors de diminuer les rations : « les boulangeries ne seront ouvertes au public que les mardis, jeudis et samedis. Elles ne pourront livrer à la consommation que du pain cuit depuis 24 heures au moins. Les boulangers, sans augmenter le prix du pain, devront exiger que les consommateurs leur laissent, au moment de la fourniture du pain, une valeur de tickets double de la quantité de pain fournie. ». Ce même mois, la fourniture de sucre est retardée par les difficultés de transport. A la place, les tickets permettent d’obtenir de la saccharine.

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d 27 - Collaboration

 Vivre quand même

Malgré les restrictions, la vie continue comme en temps de paix. Enfin presque. Les usines Huard, la tannerie Le Pecq, la fonderie Leroy, la SNCF (un gros dépôt), semblent tourner comme auparavant, mais à un rythme très ralenti. La situation est très difficile pour les chômeurs. Le 31 mars 1942, la caisse de chômage est fermée à Châteaubriant. Selon les textes en vigueur, les fonds de chômage ne peuvent être subventionnés par l’Etat que s’ils comprennent au moins 5 personnes régulièrement soutenues. Le Fonds de chômage de Châteaubriant en comporte exactement 5. Alors on radie un chômeur d’office. La caisse tombe à 4 membres. Elle est fermée !

L’usine Huard fabrique des pièces de charrues expédiées en Allemagne, mais aussi des éléments pour les fusées V2, pendant que les usines allemandes travaillent exclusivement pour l’armement. « Un prototype de charrue devait être lancé pour l’Allemagne, dit Jean GAUCHET, mais les ouvriers ont réussi à freiner les travaux : elle n’est jamais sortie ». L’usine et la fonderie Huard, classées « Rüstung-Betriebe » ou « S-Betriebe » produisent des charrues jugées essentielles par les Allemands pour leur agriculture. De ce fait, leurs ouvriers sont exclus de tout transfert en Allemagne.

Pendant toute la durée de la guerre l’inflation est inconnue : quand il n’y a rien à acheter, les prix ne montent pas. « Les magasins de la ville avaient de belles vitrines, mais il n’y avait rien à vendre » se souvient Mme HUARD. L’argent perd régulièrement de sa valeur (voir page 192.)

La vie sportive est dynamique mais tributaire des moyens de locomotion. Les nombreuses sociétés sportives programment leurs compétitions à courte distance, une vingtaine de kilomètres par exemple, de façon à pouvoir se déplacer à vélo ou en voiture à cheval. La vie associative demeure cependant importante : six équipes de football par exemple à Châteaubriant. Le cinéma l’Olympia (situé derrière la mairie) diffuse des films très censurés et, en première partie, des actualités de propagande allemande, tout-à-fait inoffensives ici : la présence de l’Occupant suffit à donner à la population des sentiments anti-allemands. Il n’est d’ailleurs pas rare que dans l’obscurité propice fusent des sifflets désapprobateurs au moment des films « d’actualité » véritables moyens de propagande de la politique allemande. Mais attention à ne pas être pris !. Au cinéma on joue « Citizen Kane » et « Le Faucon Maltais ». Marcel Carné crée « Les visiteurs du soir » qui véhicule un message de résistance : malgré l’intervention du Diable en personne, malgré la violence des hommes, rien ne pourra séparer les amants, dont les cœurs battront éternellement à l’unisson. Jean Grémillon réalise « Le ciel est à vous », un film sur l’héroïsme, qui sera revendiqué aussi bien par la Résistance que par Vichy. Le film « Casablanca » tourné en 1942 prend pour cible la duplicité de la France de Vichy et sa complicité avec l’Allemagne hitlérienne. Quant à Henri Georges Clouzot, il exprime son pessimisme dans « Le Corbeau », histoire d’une petite ville mise en émoi par des lettres de délation, histoire tellement sombre que le film sera saisi et que Clouzot demeurera sur la liste noire jusqu’en 1947.

A Paris la Comédie Française joue « Le Soulier de Satin » de Paul Claudel tandis que Jules Ladoumègue fait salle comble tous les soirs au cirque Médrano.

Il y a des troupes de théâtre à Châteaubriant aussi « je me souviens d’une pièce mettant en scène un homme qui rêve d’un savon qui mousse et d’un vrai lait qui ne soit pas de l’eau blanchie » dit M. Huard. Evénement : on joue l’Arlésienne aux jardins des Terrasses, devant le kiosque à musique. L’orchestre du Théâtre Graslin (de Nantes) est là. Les bénéfices sont destinés aux Prisonniers de Guerre, mais, surtout, cette réalisation est une provocation : montrer aux Allemands qu’ils n’ont pas le monopole de la "belle musique".

Toujours au château, on met en scène des « revues » avec des phrases à double sens, des allusions provocatrices, avec la certitude que « les Allemands ne comprendront pas ».C’est pourtant à l’issue d’une telle représentation que le Juge FICHOUX, Léon LEMARRE et Robert PLASSAIS seront arrêtés et déportés, sous l’accusation de « gaullistes » et d’auditeurs de la radio anglaise.

Les kermesses récoltent un gros succès : elles permettent de recueillir des fonds pour envoyer des colis aux prisonniers en Allemagne. Seuls les bals sont interdits. Les Allemands ont pourtant essayé d’en organiser, avec un de leurs orchestres, sur la place de la Motte et devant la mairie. Mais les Castelbriantais n’ont pas dansé. Ils préfèrent, dans quelque ferme isolée « danser au son de la goule » (c’est-à-dire avec un chanteur local), que danser à l’invite d’un orchestre de l’Occupant.

La vie locale est évoquée dans deux journaux : « le Journal de Châteaubriant « dirigé par Léon LEMARRE (qui mourra en Déportation), et « Le Courrier de Châteaubriant » dirigé par André QUINQUETTE partisan de la Collaboration avec l’Occupant.

(1) Restrictions : http://www.histoire-en-questions.fr...


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Texte du livre "Telles furent nos jeunes annees", telechargeable ici : http://www.journal-la-mee.fr/IMG/pdf/LivreMee.pdf

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