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La Grand’Rue

Au cœur de la ville
Des ramifications plus ou moins avouables
En toute bonne foi
Myster Hyde, côté Rigale ?
Et Docteur Jekill, côté château
Le drame et l’anecdote s’y côtoyaient
Le crime de la Rue de Rigale

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Grand’Rue

 SI LA "GRANDE RUE" M’ÉTAIT CONTÉE

Pas facile, quand on est devenu barbon, d’être sommé de mettre au clair des images de jeunesse trop souvent racontées, sûrement déformées, sans doute enjolivées, peut-être inventées sans bien sans être rendu compte. Faute d’avoir su se taire, il faut donc tenter d’évoquer trente années d’un vieux quartier de Châteaubriant à l’époque où la "ville aux roses" était dans les limbes et où la viograpphie n’avait pas sévi.

Il s’agit des années du Front Populaire, de Dantzig et de Munich, de la guerre et de l’Occupation, et de la Libération. D’une certaine façon, il s’agit d’années riches, d’enthousiasme, puis de crainte et de débrouillardise, mêlées de pathétique et de sordide, puis d’enthousiasme à nouveau.

 AU CŒUR DE LA VILLE

Châteaubriant était une ville de "centre gauche" avec un député - maire (et ministre éphémère) radical socialiste, Ernest BREANT, auquel a succédé un ersatz municipal d’Occupation, puis une municipalité de la Libération. Le reste est de l’histoire contemporaine. Dans cette ville, les Socialistes (type SFIO) étaient nombreux, les Communistes organisés, les Radicaux - Socialistes influents et la Droite inspirée par un épiscopat de tradition Nanto - Vendéenne, de choc. Pas étonnant que les compétitions électorales y aient été passionnées. Elles sont devenues bien tristes aujourd’hui. Seul le duel Bernard LAMBERT - André MORICE, plus récent, pourrait en donner quelques idées.

Plantons donc maintenant le décor et remontons la Grand’ Rue : le pharmacien de première classe LANCELOT (en est-il de deuxième classe ?) en défend l’entrée avec son vis à vis le cafetier SORTAIS (actuel PMU). Puis, au hasard et en zigzag, le marchand et réparateur de pneumatiques, de Gauche, Jean LENORMAND - le boucher chevalin Paul BENARDAIS - la crémerie aux marches inégales du Sabot-Rouge (qui n’a pas encore succombé au vandalisme destructeur et bétonnier de l’après-guerre qui anéantira irrémédiablement la majeure partie du vieux Châteaubriant) -le poissonnier - primeurs, et musicien, Jean HERVOCHON avec sa charrette et son chien - tireur (de charrette) et sa sœur NINIE - et plus loin, toujours au hasard, les quincailleries ROUL et CHARRON (chez lesquels on peut tout trouver à condition de bien chercher) - les casseroliers - étameurs LEROY (Modeste) et NEY - la SDEO (Société d’Electricité De l’Ouest, ce n’est pas encore EDF) que dirige André BEAUSSIER. Il y a encore le charcutier MALIN, le peintre GOUGEON, la boulangère BOUSSONNIERE, l’épicière GILOIS, les transports rapides BOUCHERIE, le cordonnier PELTIER, la modiste AUBOURG dont le postier de mari porte les couleurs socialistes aux élections, sans oublier les menuisiers LE GALLO et CHERAIS et le drapier Abel BARDINET dont l’épouse, fille du chef de Musique VALENTINE, est émule de la muse Euterpe. L’Histoire et la Paroisse se partagent la maison du "district" siège de l’ancien Tribunal Révolutionnaire - l’information est assumée par le libraire GILLOT, par ailleurs manchot de la guerre 1914/18 et placier au marché hebdomadaire : ses fils pratiquent le cerceau sur les pavés inégaux de la rue, avec des cercles de barrique - enfin les bonnes œuvres sont le domaine de l’épouse du notaire LAINE.

Le haut de la rue est surveillé par le tailleur PAYELLE, dont la Rosengard verte suscite l’admiration, et par Ernest POTIRON dont la maison à encorbellement abrite un atelier de vente et de réparation de cycles et dont le poste de TSF tonitruant tient en haleine la jeunesse sportive sur les exploits du Tour de France cycliste. Au-delà, on débouche sur la plus bourgeoise, mais moins riche en couleurs, rue du Château ... encore que ???

Il ne faut pas oublier les citoyens épisodiques de la Grand’ Rue : le marchand de craquelins, l’affûteur de couteaux - ciseaux - rasoirs, les chemineaux et quêteurs avec ou sans soutane, et la grande JEANNE, en sabots, avec un panier de "bricolets" sous chaque bras. Il ne faut pas non plus en oublier les régisseurs : la concierge du "District" Madame HUNEAU, et son gérant de mari, moustachu, effrayant et débonnaire.

 DES RAMIFICATIONS PLUS OU MOINS AVOUABLES

Si la Grand’ Rue avait, à l’une de ses extrémités, comme quasi vis à vis, la lumière en la personne de l’érudit moderniste et avancé historien - libraire Joseph CHAPRON, et à l’autre extrémité l’escalier qui montait aux vestiges de l’obscurantisme féodal, en passant, il est vrai, devant la sous-préfecture Républicaine, il lui fallait s’ouvrir, vers le bas, à la rue du Pélican, ruelle des arrières salles, des arrières banques et des notables, aux couleurs plus feutrées, qui menait vers le Marché Couvert (les halles en quelque sorte) et aussi vers le Grand Hôtel du Commerce où l’on trouvait à l’heure de l’apéro tout ce qui comptait à Châteaubriant. Mais il lui fallait aussi s’ouvrir vers le haut sur la rue Tournebride (allez donc savoir la suite avec un nom comme ça !) et puis vers l’étang de la Torche.

 EN TOUTE BONNE FOI

Aux Fêtes - Dieu, la Grand’ Rue pavoisait parce qu’elle adorait vivre dans la rue et adorait pavoiser, chacun pensant ce qu’il voulait. La rue du Pélican conservait son mutisme supérieur et la rue de Rigale ricanait dans la rue elle aussi, parce qu’elle adorait, elle aussi, vivre dans la rue. La rue du Château pavoisait également mais c’était uniquement parce que la procession passait par-là.

En fait, cette bonne et commerçante Grand’ Rue, qui possède et conserve tous les droits de rue principale que lui reconnaît l’Histoire, était (demeure ?) le pouls et le nerf sensible d’un ensemble sans doute géographiquement limité, mais pesant son poids de quartier. Elle avait sa Saint-Jean et sa poêle qu’elle faisait brinder. Evidemment il y a bien en face la rue de Couëré, mais ce n’est déjà plus le même quartier : il faut traverser la rue de l’Hôtel de Ville, un trait tranché au cordeau.

Il fallait quand même, pour les citoyens de la Grand’ Rue descendre jusqu’à la pompe de la place Jeanne d’Arc (devant l’actuelle pâtisserie Mouchet) ou remonter jusqu’à celle de la rue du Château pour y quérir l’eau que ne pouvaient distribuer les robinets qui n’existaient pas, descendre au marché le mercredi pour remplir ses cabas de provisions et de bimbeloteries, et ses oreilles de la musique des marchands de goualantes tout en vidant son escarcelle, ou encore aller jusqu’à St-Nicolas pour y entendre messe, vêpres et complies, et au Marché Couvert pour savoir qu’on allait refaire le monde. Mais, le mystère, le grand frisson, c’était la rue de Rigale.

La rue de Rigale et la rue du Château étaient (et demeurent) à peu près parallèles. Beaucoup de maisons s’ouvraient sur les deux rues. C’était des rues "Docteur Jekyll et Mister Hyde".

 MYSTER HYDE, CÔTÉ RIGALE ?

Du côté Rigale, c’était réputé sentir le fagot : anarchistes expulsés le matin et réintégrant leur taudis le soir - belles de nuit ou de jour - marginaux - musiciens et peut-être poètes voire "ravis" comme on dirait sur la Canebière : un monde interlope en quelque sorte. Dût en souffrir la chronologie, les "SABLAISES" y entreposaient leurs sardines - ROULIN improvisait sur son violon - ALPHONSE et ROSALIE y commentaient la vie de la rue sous l’œil commisératoire des frères et sœurs philosophes LELOUIS et LALOUISE. C’est là que dans les années 40 "PTIT LOUIS GUERIN", champion du vélo sans selle, est mort d’avoir relevé le pari stupide de boire un litre de rhum : cet assassinat, à mettre au compte de l’occupant allemand, ne figure sur aucune stèle. Dans les masures de la rue Rigale se sont aussi entassés, sous l’Occupation allemande, toute une tribu digne et fière de Gitans qui avaient à choisir entre un domicile fixe et les camps d’internement.

Il faut cependant remarquer que la rue de Rigale était soumise aux même contraintes de la vie communautaire et municipale que ses consœurs : elle ne comprenait pas plus que les autres rues les arrêtés municipaux que lisait laborieusement et périodiquement, à chaque carrefour, PIERRE LA SONNETTE. Si elle jetait directement ses déchets domestiques par les fenêtres dans le tombereau traîné par un cheval placide affermé par la municipalité, c’est qu’elle avait déjà anticipé sur le vide-ordures. Et quand périodiquement le service d’eau municipal ouvrait ses vannes en sommant les habitants de nettoyer les caniveaux, ses pavés disjoints n’étaient pas plus mal entretenus que les autres. On dit qu’elle aurait vidé ses seaux hygiéniques dans le Rollard : d’abord ce n’est pas totalement vrai : certains de ses cabinets d’aisance, surtout côté rue du Château, débouchaient directement dans le Rollard ! et que faisaient donc les habitants des autres rues du contenu de leurs pots de chambre ?

Il n’est d’ailleurs pas certain que la rue sentait le fagot, mais il est certain que le fagot y régnait. Il en est sorti des "barges" entières qui servaient à faire bouillir le linge sale qu’apportaient les castelbriantais. La rue de Rigale était en effet la rue des laveuses : le centre actif en était le café - épicerie - fagots de la mère DENEUX (actuel bar "chez Nenette"). Là s’y vendaient combustibles, carburants et comburants. Les "berouettes" y faisaient une halte nécessaire avant de se rendre, après l’arrêt facultatif au café du Port (ou Rendez-vous des Pécheurs selon les fluctuations des enseignes) par la rue des Remparts jusqu’au Lavoir sur la Chère. Et ce n’était pas du mince travail. Si la rue de Rigale avait de la gueule et des grandes gueules, elle avait aussi des muscles et de la vaillance.

On a prétendu, bien sûr que, Rue de Rigale, on jouait parfois du couteau et que, passée une certaine heure, la police municipale n’osait pas s’y aventurer. Mais qui a prétendu cela ? La Rue du Château évidemment ! La Rue du Château a bonne mine ! Car, si ce qu’on raconte est vrai, il a fallu faire appel aux gendarmes, dans les années d’après-guerre, pour expulser les agents qui occupaient indûment leur commissariat de police, précisément Rue du Château !

 ET DOCTEUR JEKYLL, CÔTÉ CHÂTEAU !

La rue du Château avait sa pompe à eau, déjà citée (où l’on venait laver la laitue), son avoué, ses cordonniers, ses coiffeurs, ses tonneliers, son marchand de biens, ses fonctionnaires, ses instituteurs, ses directeurs de société, son couvreur-quincailler, son photographe, voire son horloger-bijoutier, et sa boulangère. D’autres oubliés, et d’autres qu’il faut oublier. La Rue du Château avait aussi ses bistrots, le café AILLERIE et la mère TURPIN, entre autres.

Sous l’Occupation allemande, la Rue du Château a eut aussi ses trafiquants, ses filles faciles, ses paroissiens douteux et ses réfugiés, notamment juifs, pourchassés par les nazis, planqués sous une identité de fortune ou sous les combles. La Rue du Château n’était pas seule dans son cas : tout à côté, au-dessus du très Vichyssois "Secours National" qui distribuait des biscuits caséinés (à l’actuel emplacement de l’atelier de photographie de la Grande Rue), vivait une famille juive. Bref, la Rue du Château n’était ni meilleure ni pire, ni différente du reste de la ville, héroïque, louche ou quelconque, mais ne le sachant pas, sauf que ... à partir de la Grand’ Rue, la Rue du Château vivait côté cour, côté jardin, bourgeois devant, voyeuse et peut-être jouisseuse derrière.

On peut s’étonner du nombre de commerces, de l’entassement des familles, de leur propension à vivre dans la rue : en ce temps-là les supermarchés n’existaient pas, le confort non plus, la TSF était un luxe (et que dire du reste ?) et le "tube" une rengaine. On se faisait son cinéma entre soi, dans le quartier. Quand aux beaux jours d’été, la Rue de Rigale ne s’étripait pas - mais elle ne s’étripait pas aussi souvent qu’on l’a dit - elle s’assemblait pour chanter : "Tant qu’il y aura des étoiles, sous la voute des cieux, il y aura du bonheur sans voile, sur la terre pour les gueux3. Et la Rue du Château regardait, concupiscente, à travers ses volets.

 LE DRAME ET L’ANECDOTE S’Y CÔTOYAIENT

Il faudrait aussi parler des "raflés" qui descendaient la Rue du Château, de la "manif" devant la demeure du préposé au ravitaillement dans cette même rue, des gens qu’on venait de "ramasser" à côté, André BEAUSSIER de la Grand’ Rue, Emile LETORT le couvreur de la Rue Tournebride, Marcel BLAIS le photographe de la Rue du Château, André MALIN le charcutier, et Quentin MIGLIORETTI dans la Grand’ Rue, etc ... il faudrait parler encore de l’échange des tomates et chewing-gum avec les Américains, des gens qui à chaque époque péroraient différemment, et des amoureux des temps héroïques qui n’ont pas eu de chance ou qui ont mal vieilli parfois.

Je m’en tiendrai à l’étudiante juive qui m’a appris à savoir lire, et à Yves QUELLEC, le Breton communiste, critique et tuberculeux, qui écoutait Londres et qui m’a précisément appris le sens critique.

Il en reste pour une autre fois.

Jean GILOIS


Notes de la rédaction

"bricolets" : cœurs de choux verts

La Rue du Château s’appelait autrefois "Rue du Dos d’Ane" - et la Rue Tournebride s’appelait "Rue de la Planche Marguerite" jusqu’au début du 19e siècle. D’où vient son nom de Tournebride ? Sans doute parce qu’on ne pouvait passer qu’à gué (ou tourner bride) sur le Rollard qui coupait la rue. Peut-être aussi parce qu’on appelle "Tournebride" une auberge proche d’un château, destinée aux domestiques et chevaux des visiteurs. Il y a eu effectivement dans cette rue, une « auberge » pour les chevaux.

La poêle qu’on fait « brinder » le jour de la St Jean est un gros chaudron de cuivre dans le fond duquel on met du vinaigre et des pièces de monnaie, et que l’on fait résonner à l’aide de brins de joncs.

Le fagot se mettait en "barges" comme le foin