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Livre - Raoul Giquel

 

 Témoignage de Raoul GIQUEL

20 octobre 1936, le jeune Raoul Giquel, de Fercé, âgé de 21 ans, part au Service Militaire : il y restera 2 ans « et 15 jours de plus, pour qu’il n’y ait pas la guerre » raconte-t-il. Mais cinq mois plus tard, c’est la guerre et il est rappelé sous les drapeaux « dans la première réserve ». Le début des hostilités le trouve sur la frontière belge, dans le 6è Génie. C’est la période de la « drôle de guerre » (septembre 39-juin 40) pendant laquelle la France campe sur la ligne Maginot et se contente d’une petite guerre d’escarmouches et de patrouilles entre Rhin et Moselle.

21 juin 1940, Raoul GIQUEL est fait prisonnier en Meurthe et Moselle. Il est interné au camp de Mirecourt avec 35 000 prisonniers de guerre. C’est un caractère, le jeune Raoul : « j’ai dû faire 12 jours de cachot noir pour avoir refusé de me mettre au garde-à-vous devant un adjudant allemand ». Finalement il réussit à s’évader le 11 janvier 1941 après une longue préparation : « tout était prêt, y compris l’itinéraire et les habits civils et en 9 jours, j’ai réussi à rejoindre Lyon avec un copain. Là, ne pouvant être mobilisé, je travaillais à la caserne jusqu’à ce que je puisse trouver un emploi de menuisier ». Lyon est en zone libre mais très mal ravitaillé, « on crevait littéralement de faim ».

Raoul GIQUEL entreprend donc de revenir en Bretagne, à Fercé. Il y arrive le 30 juin 1942 et trouve un emploi chez Alexandre RABU, le menuisier de Rougé. « Un jour, un gars m’offre un verre et me propose d’aller chez lui. C’était Pierre MORVAN, de Rougé. Il me suggère de former une équipe pour accueillir des parachutages. J’ai trouvé 5 gars et à « La Lande » en Soulvache, tout près de Fercé, un terrain que cultivait le fermier LEVEQUE. Et nous avons commencé le travail, nous avons fabriqué des caches pour les armes, nous avons appris à baliser correctement le terrain. Nous avons ainsi réceptionné deux parachutages et récupéré sept tonnes de munitions environ. »

 Un groupe de parachutage

Un troisième parachutage est prévu en novembre 1943, mais entre temps, « la police allemande avait découvert notre activité de « terroristes ». « Je pense que quelqu’un nous a vendus. C’est alors qu’ont été arrêtés des militants de Châteaubriant, Fercé et Rougé.

Notre groupe de Fercé a été arrêté le 28 mars 1943 mais moi, j’ai réussi à m’échapper parce que j’avais deux domiciles et on me cherchait dans l’un quand j’étais dans l’autre. Un jour, le secrétaire de Mairie de Rougé, Louis RENAUD, a été mis en joue et en demeure de dire où je travaillais mais nul ne m’a trouvé.

Ce n’est que le 31 mars, chez mes cousins à l’Epine Blanche, que les Allemands m’ont repéré. J’aurais pu m’échapper, mais c’était faire retomber le malheur sur ma sœur et ses enfants et sur mes cousins. J’ai suivi la police allemande vers 12 h 30. Je n’avais pas mangé, mes cousins m’ont fourré de la galette dans les poches mais je n’avais pas faim ».

La traction noire et ses sinistres occupants, emporte Raoul GIQUEL vers la Kommandantur de Châteaubriant, puis à la gendarmerie (au Château) pour la nuit.

1er avril 1943, par un beau jour de printemps, Raoul quitte la prison du Château, et est conduit sous escorte au car près du café Gledel (à côté de la mairie). Direction : le bureau de la Gestapo à Angers et la prison du Pré-Pigeon.

« J’ai subi deux interrogatoires, mais pas très poussés car la Gestapo connaissait déjà tout mon groupe...sinon... ». Enfin tombe la condamnation : un camp en Allemagne. « Je ne me doutais pas de ce qui m’attendait ».

 L’urine comme boisson

En quittant Angers, Raoul est envoyé au centre de tri de Compiègne, « au camp de Royal-Dieu, comme on l’appelait ». [en réalité Royal-lieu]. Là il y reste un mois et retrouve des gars de la région de Châteaubriant.

Mi-mai 1944, grand départ en wagons à bestiaux : « Hommes : 40 - Chevaux : 8 ». « Dans mon wagon, nous étions 121, pêle-mêle, les « terroristes », les trafiquants du marché noir, les condamnés de droit commun, etc... Ce fut un transport terrible, trois jours et deux nuits, sans manger, sans boire. Les « droit commun » bousculaient les autres pour se trouver près de l’unique bouche d’aération. Les bagarres menaçaient souvent d’éclater, mais nous les arrêtions pour que l’excitation générale ne fasse pas monter la température du wagon : il faisait déjà assez chaud comme cela et nous étions au bord de l’asphyxie. Une vingtaine de nos compagnons de voyage ne survécurent pas ».

Il fait si chaud « et surtout si soif, la soif c’est le plus difficile à supporter » que certains détenus en sont venus à boire leur propre urine. « J’ai voulu y goûter. C’était comme de l’acide. Tous ceux qui en ont bu sont devenus fous ».

S’évader, Raoul y pense : « j’avais une lame de scie collée sous ma chaussure. Mais je n’ai rien pu faire, les autres "voyageurs" s’y opposant par crainte de représailles. Pourtant dans le wagon juste avant le nôtre, six personnes ont réussi à s’évader à la nuit. Mais quatre ont été abattues et apparemment, il n’y a que deux personnes qui ont réussi ».

A Sarrebrück, contrôle allemand. « La police a réussi à nous faire tasser : 121 personnes dans la moitié d’un wagon prévu pour 40, pour pouvoir nous compter plus facilement. Moi, j’étais par terre, et j’avais deux ou trois gars sur moi. Je crois que j’ai réussi à survivre parce que j’avais le nez au ras du sol et qu’un peu d’air entrait par un nœud du bois de la paroi du wagon ».

Finalement, voici la fin du voyage : BUCHENWALD. « Un "Comité d’Accueil" nous y attend sur deux files, avec des armes et des chiens. Gare à celui qui titube et tombe et ne se relève pas assez vite. Après ce pénible voyage, nous ne tenons plus debout, hagards de fatigue et de soif. Heureusement, de grands tonneaux d’eau sont à notre disposition : j’ai dû boire une dizaine de litres d’eau, en me servant de ma chaussure comme récipient. Certains de mes camarades en ont attrapé une diarrhée géante ».

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 La mare de grésil

La suite est hélas bien connue : la mise à nu, le crâne rasé, l’hygiène : « A Buchenwald, il y avait une mare de grésil, on nous obligeait à plonger dedans, y compris la tête, pour nous désinfecter ». Puis l’habillement, la tenue rayée grise, les chaussures avec une simple courroie de toile et une semelle de bois. Et le numéro matricule qu’il faut savoir par cœur et le triangle de discrimination. « A Buchenwald, ils se sont trompés, ils nous ont affublés du triangle rose des homosexuels. Plus tard, on nous donnera le triangle rouge des "terroristes" ».

« Pour dormir, nous avions une tente. Nous couchions sur des triques de fagot, encastrés les uns dans les autres. Le premier de la file s’allongeait, jambes écartées, le second s’allongeait sur lui, la tête arrivant au menton du premier, et ainsi de suite. Celui qui devait se lever dans la nuit ne retrouvait jamais de place. Moi, j’avais si mal au dos que j’ai fini par dormir debout, accroché au montant de la tente ».

Au bout de trois semaines, Raoul GIQUEL est envoyé au camp de Wieda, près de Dora. C’est le 6 juin 1944. « Par chance, car les nouvelles vont vite, nous avons appris que les Alliés avaient débarqué en Normandie : cela nous a aidés à tenir ». Après Wieda, c’est le camp de Dora, ou plutôt le Kommando extérieur de Klein Bodungen. C’est à Dora que les Allemands fabriquent les fusées V1 et V2, dans un tunnel construit par les détenus sous la colline Kohnstein : les déportés travaillent 12 à 14 heures par jour, se relayant sans voir la lumière du jour, jusqu’à ce qu’ils soient « bons pour la ferraille » comme disaient les SS.

« Il n’est sans doute plus nécessaire de raconter la vie ou plutôt la mort au camp. Dans tous les camps c’était la même chose : la faim, les appels épuisants, la chasse aux poux, la schlague, l’infirmerie-mouroir, l’extermination par le travail. Ce sont des souvenirs d’horreur qu’on ne peut jamais oublier » dit Raoul GIQUEL.

 Du ciment pour le pus

Le jeune homme a la peau dure ! Un jour, il se rend au Revier (infirmerie), pour un phlegmon à la jambe. L’abcès est ouvert, par une opération relevant plus du charcutage que de la chirurgie. « Il n’y avait pas d’anesthésie. Il fallait serrer les dents pour ne pas crier, sinon on était assommé à coups de bâton ». Mais quelques temps après se déclare un deuxième phlegmon. « Il y avait un français au Revier. Il a compris qu’il était question de me couper la jambe. J’ai fui en enjambant la fenêtre. Ils ne m’ont pas retrouvé. Mais j’ai dû soigner mon inflammation en aspirant le pus par des bandelettes de papier découpées dans des sacs de ciment. Ma jambe était atteinte jusqu’à l’os... ».

A Klein Bodungen, Raoul travaille dans une gare, aidant à décharger de lourds matériels pour les fabriques militaires de Dora. « Le matin, nous n’avions droit qu’à un peu de pain avec de la margarine. Le soir nous avions un litre de bouillon chaud. A midi, nous regardions manger les militaires allemands qui travaillaient avec nous ».

« Notre repos, c’étaient les bombardements : on nous obligeait à descendre dans la cave. Un jour, par un petit trou dans la porte, un de nos camarades a aperçu un tas de pommes de terre. Le lendemain, un détenu avait fabriqué une clé. Et chacun a pu faucher une ou deux pommes de terre à chaque fois. Nous les mangions crues, sans pouvoir les ramener au camp (nous n’avions pas de poche) ni les cuire (feux interdits). Le chef de gare n’a sans doute jamais compris comment son tas de patates a pu disparaître. ».

 Qu’on nous foute la paix

Dans ce Kommando, il y a un « Kapo », un chef de groupe, très correct, fait rare dans les camp où les « Kapos » issus des Droits Communs se montraient souvent aussi sauvages que les SS. « Il réussissait souvent à obtenir deux litres de bouillon, le soir, pour chaque gars de son équipe. C’est comme cela que j’ai pu en faire parvenir à des camarades de la région qui étaient dans le même camp que moi, dans un autre « Kommando ». La faim, le froid, le travail pénible sont monnaie courante, les coups aussi. « Souvent, nous disions : qu’on nous mette à casser des cailloux, ou à porter de lourds fardeaux, mais surtout que les SS nous foutent la paix ! ». Mais ce n’est pas dans l’esprit du système concentrationnaire : l’épuisement, l’humiliation, le sadisme, veulent détruire les êtres humains.

Partout s’accomplissent des actes héroïques : « un jeune Russe a vu passer, devant nous, à la gare, un train rempli de betteraves sucrières. Il a réussi à y grimper et à nous jeter des betteraves. Nous en avons tous profité, j’en garde encore le goût à la bouche, c’est meilleur qu’un gâteau ». Au bout du quai, le jeune Russe est arrêté par les SS. Ils se relaient à quatre pour le frapper, cinquante coups de schlague sur les fesses à chaque fois. « Je n’ai fait que mon devoir » répéte le jeune Russe.

Dans les camps, c’est la mort lente, l’extermination par l’épuisement. « C’est le moral qui nous permettait de tenir quand même, sans manger et parfois sans dormir pendant quatre à cinq jours. Un animal n’aurait pas pu tenir comme nous » raconte Raoul Giquel.

Heureusement, le vent tourne, les Alliés progressent, les Russes approchent du camp de Dora. Les SS entreprennent alors de déplacer les Déportés, « pendant quinze jours à trois semaines, nous avons marché vers Bergen-Belsen. Des centaines de kilomètres, le ventre vide, les pieds sanglants. Une seule pause par jour et malheur à celui qui ne pouvait pas suivre. Un jour d’avril 44, on nous a obligés à courir pendant 10 km et malheur à celui qui tombait. Les consignes d’Hitler étaient claires : pas un Déporté vivant aux mains de l’ennemi ».

Le 11 avril 1944 Raoul GIQUEL et ses compagnons arrivent à Bergen-Belsen. Quatre jours après, le camp est libéré par les Russes. Les Français sont rapatriés les premiers, vers Bruxelles, puis Lille : « une infirmière m’avait donné le conseil de manger du charbon de bois pour combattre la dysenterie et de résister à ceux qui, par gentillesse, voudraient me gaver de nourriture. Mon estomac, comme celui des autres, était si atrophié que j’en serais mort ».

 Mal reçu à Paris

Enfin Paris. « Nous avons été mal reçus : sans doute les Parisiens ignoraient-ils la réalité des camps ». Retour ensuite à Châteaubriant par Sablé. « Dans cette dernière ville, le chef de gare a eu l’idée de téléphoner à Châteaubriant pour demander une ambulance et un médecin pour moi ».

« Quand je suis arrivé à Châteaubriant, 2000 personnes m’attendaient, guettant des nouvelles des autres : j’étais le premier à rentrer des camps de concentration. J’étais si amaigri, si diminué, si changé, que ma mère et ma sœur ne me reconnaissaient pas. Il m’a fallu des mois d’hospitalisation, des soins intensifs de ma famille, une ré-alimentation progressive et me voilà survivant alors que tant d’autres sont morts ».

De Fercé et Rougé, sont morts en déportation : Jules CAVE (mécanicien forgeron), Joseph ESNAULT, Arsène GAUTIER, Raphaël GICQUEL, Félix LEVEQUE, Roger LEVEQUE, Lucien PLESSIS (tous cultivateurs), et Pierre MORVAN (sous-officier de carrière).

Félicien GAUTIER (cultivateur), Francis GAUTIER (élève gendarme), Raoul GIQUEL(menuisier), Marcel GUIBERT (ouvrier forgeron), et Louis PLESSIS en réchapperont.

 Il est temps de parler

De cette période, Raoul GIQUEL n’a rien oublié. Pendant des années, il n’a rien dit : trop lourd à porter, trop dur à revivre même en pensée. Puis il a accepté de parler, pour les jeunes surtout, afin que nul n’oublie, afin que nul ne se laisse prendre aux mensonges des « révisionnistes », des laudateurs du nazisme, de ceux qui peuvent encore sombrer dans l’antisémitisme, dans le racisme, dans la tentation de l’extermination de l’autre, de celui qui dérange. Le nazisme, ennemi mortel de l’homme, peut menacer encore et dans tous les pays.


 Annexe : Dora, le camp trop bien oublié

Dora (de son vrai nom Mitelbau), se trouve sur une charmante colline boisée dans le massif du Harz, en plein centre du Reich. Quand la guerre prend fin, ils sont près de 40 000 prisonniers (résistants français, juifs hongrois, slaves de toutes nationalités) détenus dans ce camp de "la mort lente", commandé alors par l’ancien chef d’Auschwitz, le SS Richard Bauer. Et pourtant, le nom de Dora a été comme gommé du terrible florilège de la machine concentrationnaire.

La carrière de Von Braun

La spécialité du camp de Dora, c’est la production d’armements pour le Reich. Un camp de la mort qui fabrique des armes : doublement mortel. Dora est l’un des rouages de la puissante mécanique de guerre allemande. A un bout de chaîne on broie des "sous-hommes" pour, à l’autre bout, sortir la fusée la plus moderne de son temps. Il s’agit autant d’exterminer des ennemis que de fabriquer des armes nouvelles. Selon les périodes, l’un ou l’autre de ces objectifs est privilégié.

De leur côté les industriels allemands, constatant la lenteur du travail accompli, exercent une pression sur le ministère de l’armement pour que l’on traite leur main d’œuvre de façon un peu plus amène. Pour les détenus, cela signifie un répit de quelques mois, d’avril à août 1944, avant qu’Himmler, farouche partisan de l’élimination par le travail forcé, ne l’emporte à nouveau.

Le camp voisin de Buchenwald sert de réservoir au puits sans fond de Dora. Les prisonniers frémissent dès qu’ils entendent ce nom, synonyme pour eux de mort certaine. En tuant à la tâche les Déportés, les Allemands s’assurent également le silence définitif des techniciens, contraints de collaborer à la construction de la fusée.

Avril 1945, au moment où les Alliés découvrent les quelques survivants et les milliers de cadavres de Dora, l’armée américaine interpelle plusieurs savants et techniciens dans un petit hôtel du Tyrol. Parmi eux, Werner Von Braun, éminent ingénieur et père de la fusée V2, le maître d’œuvre invisible d’une usine bien particulière. Loin d’être inquiété et jugé comme criminel de guerre, ce "négrier distingué", selon le mot d’un historien, est discrètement emmené aux USA avec l’une de ses fusées. S’ensuit une brillante carrière dans la recherche spatiale, de la mise au point du premier missile antibalistique américain au lancement du satellite Explorer et à l’entrée à la NASA en 1960. Von Braun mourra en scientifique célèbre et couvert d’honneurs.

D’autres savants de son équipe participeront, côté soviétique, aux travaux qui mèneront à Spoutnik ... Peut-on parler, dès lors, d’entente tacite entre vainqueurs pour faire silence sur l’après-Dora ? L’historien Jacques Delarue est persuadé que ce "consensus" explique l’éclipse du camp et, cela, dès le procès de Nuremberg. L’Amicale des Déportés se bat, elle, pour raviver les mémoires.
Source : Le Monde - 28 avril 1990


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Texte du livre "Telles furent nos jeunes annees", telechargeable ici : http://www.journal-la-mee.fr/IMG/pdf/LivreMee.pdf

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