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Livre - L’Abbé Joseph Hervouët

Témoignage de l’Abbé Hervouët

L’Abbé Joseph Hervouët est vicaire de St Julien de Vouvantes en 1944. [nommé plus tard vicaire à Legé, puis à Nantes, et curé à Montoir et Châteaubriant].

Ce vendredi 21 janvier 1944, à 8 heures, à la fin de la messe, à Saint-Julien-de-Vouvantes, un homme en civil, pardessus gris, chapeau mou sur la tête, s’avance dans la nef. L’abbé Hervouët tend la main pour prendre son bréviaire qui se trouve sur une chaise près de la porte de la sacristie. « L’homme croit sans doute que j’essaie de m’esquiver et déjà son revolver est braqué sur moi. Je comprends alors ce qui m’arrive »

« Abbé HERVOUET ? » me dit-il. - A ma réponse affirmative, un « ah » de satisfaction dépeint, sur son visage dur, la joie cruelle du rapace, qui vient de s’abattre sur sa proie. J’ai l’impression d’être devant un vieux routier de la police nazie ».

Un coup de sifflet rassemble toutes les sentinelles postées autour de l’église et de la cure, et, entouré d’hommes armés, le prêtre assiste à une perquisition en règle de sa chambre. Les sentinelles fouillent la bibliothèque et n’ont pas la présence d’esprit d’ouvrir un placard qui contient d’importants papiers devant servir, en cas de débarquement des Alliés. Ils ont hâte d’en terminer, en cette fin de nuit où ils ont accompli tant d’arrestations, dans la contrée de Châteaubriant.

Deux voitures l’attendent sur la place de l’église. Dans l’une d’elles se trouve déjà Robert MONIN, commandant de la Résistance en Loire-Inférieure (en résidence à St Julien, avec la profession officielle d’inspecteur des Eaux et Forêts). A la Feldgendarmerie de Châteaubriant, une trentaine de détenus observent strictement le silence sous la garde de quatre sentinelles, défense absolue de bouger ou de parler. Seul, Robert MONIN est emmené deux fois à l’interrogatoire. Il revient avec l’air décidé de quelqu’un qui ne parlera pas.

Vers 15 heures arrive le maire d’Erbray, arrêté au moment où il revient de la réquisition. « 21 janvier, mort de Louis XVI » dit-il, en entrant.

Prison Lafayette à Nantes, puis prison du Pré-Pigeon à Angers. « Dès le premier jour, j’apprends à connaître le régime de cette nouvelle prison. Le matin, un café noir, espèce de mixture, à peine sucrée ; le midi, un demi-litre de jus de carottes, le soir, un petit morceau de pain sec, qu’on jette par le judas de la porte (...). Au bout de quelques jours, je sens les tiraillements de la faim, s’ajoutant à une solitude pesante, et au froid qui m’oblige à marcher. Derrière deux verrous, et une cellule fermée à double tour, je sens mon impuissance, et je comprends vraiment ce que la liberté peut être pour un homme ».

Guerre des nerfs : Joseph Hervouët est enfermé plusieurs fois dans une cellule proche de la salle de tortures. Quelques semaines plus tard on vient le chercher, à une heure du matin, « En montant l’escalier, je sens mes jambes fléchir. En pénétrant dans la salle, j’aperçois les instruments de supplice : nerf de bœufs, échelle de torture, baignoire... Je vois aussi les tortionnaires, pas très satisfaits d’ailleurs, de mon apparition : est-ce la vue d’un Curé ? ». Joseph Hervouët ne sera pas torturé :manifestement sa soutane dérange. « Cependant chaque jour, entre 13 heures et 14 heures ont lieu les séances de tortures. Cela se passe au son de l’harmonium de la chapelle qui ne sert plus aux offices depuis l’Occupation allemande. Mais, on arrive à percevoir les gémissements des pauvres victimes. Une nuit aussi, j’entends des cris lugubres, en face de ma cellule : une pauvre femme vient d’être atteinte de folie. En attendant du renfort, la sentinelle essaie de la calmer, en la frappant à coups redoublés. ».

En mars 1944, Joseph Hervouët est transféré au camp de Compiègne. Le jeudi 6 avril, il fait partie d’un convoi de 1800 détenus qui mettra 3 jours pour arriver au camp de Mauthausen, en Haute Autriche, après un voyage éprouvant, à 110 par wagon.. « Les nerfs se crispent, des plaintes s’élèvent, la fièvre monte, et, souffrance plus cruelle quand on se sent ainsi prisonnier entre quatre planches, la folie s’empare de certains esprits. C’est alors qu’il faut subir les gémissements, les déraisonnements de ces pauvres malheureux haletants, le regard perdu, criant leur détresse. Et pendant ce temps-là, les sentinelles menacent de tirer dans les wagons. »

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Mauthausen, « l’accueil » hélas trop connu. « Nous sommes 10 par 10, obligés de nous tenir debout. Tout fiévreux, nous avons une soif terrible. Des habitués du camp, parvenus au grade de « Kapos » rôdent autour de nous, comme des oiseaux de proie, en quête de butin. Ce qui les attire, c’est l’or des alliances. Des malheureux se laissent prendre au piège par l’espoir d’un verre d’eau, qui n’arrive jamais. Plusieurs tombent d’épuisement et de fatigue. On fait signe aux sentinelles d’aller chercher un docteur. Mais la réponse est catégorique : "Ici, pas de docteur. Il faut tenir ou mourir". Sans le moindre attendrissement, ils poussent les malades contre le mur, et, comme les autres, ils devront passer, tout à l’heure, sous la douche. ». Joseph Hervouët explique ensuite que, près de la porte de la salle de douches, il faut se détacher de tout. « Une visite très sérieuse a lieu » dit-il. André Bessière explique, dans son livre « D’un enfer à l’autre » qu’à Auschwitz « un jeune polonais fureteur arrache ça et là des cris, en forant, sommet de l’humiliation, d’un doigt expert et inquisiteur tous les anus sans exception afin d’un détecter les bijoux cachés ». A Mauthausen, l’abbé Hervouët essaie de camoufler son chapelet. « Un S.S. s’en aperçoit : il m’ordonne d’ouvrir la main, et, à la vue de l’objet béni, il m’administre deux bonnes gifles qui m’étendent par terre. Il prend alors le chapelet, le casse et le jette en criant, avec un rire ironique et satanique : « Ici, il n’est plus question de ton Dieu : c’est la maison du diable, et tu verras ce qu’il peut faire ».

Quarantaine, fichage, appels interminables, nuits sciemment perturbées, nourriture insuffisante, humiliations et mauvais traitements de toutes sortes, et travail à la tragique carrière de Mauthausen.

« Dans les débuts, (1939 - 1940), chaque « kapo » avait sous ses ordres, une cinquantaine de prisonniers qu’il amenait, le matin, dans la carrière, et il avait l’ordre de n’en ramener que la moitié le soir. Un chemin rocailleux y conduisait en pente assez raide, et pour finir, il y avait 184 marches inégales et boiteuses. Le long du chemin, le « Kapo » lançait les chiens policiers sur les derniers rangs qui poussaient les premiers. Des sentinelles barraient l’entrée de l’escalier. Sur la gauche, c’était le gouffre profond de 30 mètres, et les malheureux y étaient précipités. Quand le « Kapo » estimait que la moitié de ses hommes y étaient tombés, il arrêtait les chiens, et ordonnait aux survivants de descendre l’escalier pour aller chercher leurs camarades morts, et les porter au four crématoire ». Joseph Hervouët est envoyé ensuite au camp de Melk, au « kommando de la mort » avant d’être affecté à Mauthausen, où il échappe au four crématoire par un concours de circonstances.

Joseph Hervouêt raconte tout : la maladie, les plaies qui s’infectent, les départs pour le four crématoire, les efforts pour garder le moral, la faim « La faim est surtout le grand facteur de démoralisation. La souffrance physique arrive à s’atténuer à mesure que l’estomac se ferme ; mais la souffrance morale grandit, à mesure que les forces s’en vont. C’est en somme, la mort à petit feu » (...) ». La nourriture est donnée en très petites quantités : « Pas assez pour vivre, et trop pour mourir, a-t-on dit. Cette douleur est d’autant plus cuisante, qu’on sent, de la part des S.S. une satisfaction de nous voir affamés. Ils mettent tout en œuvre pour l’aiguiser davantage, y compris, les beaux discours : « Vous êtes venus dans le Reich, pour travailler, celui qui ne travaille pas, ne mange pas, qui est malade n’a qu’à disparaître. La disparition des déportés n’offre aucun inconvénient, puisque nous opérons, dans le pays que nous occupons, les prélèvements nécessaires de bétail nouveau ».

Joseph Hervouêt est ensuite désigné pour le camp de Dachau sur un ordre d’Himmler : « Envoyer tous les prêtres à Dachau, où ils seront consignés dans un block à part ; il faut éviter l’influence sacerdotale sur le moral des hommes ». « C’est vraiment le camp des squelettes, que l’on voit passer, tel un troupeau de bétail mal soigné. Seule, la figure, aux traits étirés, marquée par les stigmates de la souffrance, rappelle que ce sont des hommes, nos frères, et qu’un peu plus, un peu moins, ce sera notre sort à tous ».

Le samedi 28 avril 1945, le commandant du camp de Dachau hisse un drapeau blanc à l’approche des troupes canadiennes ; Le dimanche 29 avril 1945, l’ancien commandant du camp arrive à la hâte de Berlin, tue l’autre, et fait inscrire l’ordre suivant : « Extermination du camp entre 9 h et 10 h du soir de ce dimanche : rassembler tous les hommes sur la grande place d’appel et les faire brûler à coups de lance-flammes ; mettre le feu à tous les baraquements et faire sauter le four crématoire ». Cet ordre ne sera pas exécuté, par suite de l’arrivée du détachement canadien.

Après la délivrance, Joseph Hervouët visite le camp, le block des typhiques, le four crématoire : « spectacle d’horreur (...). Il y a d’abord les dépendances ; une sorte de hangar-vestibule, avec portemanteaux, puis une pièce ressemblant à une salle de douches avec pommes d’arrosoir ; c’est là qu’entrent les condamnés, munis d’une serviette et d’un savon, sans se douter que le gaz meurtrier remplacera l’eau des douches. Une petite lucarne, ménagée dans une paroi latérale, permet à un veilleur d’observer les victimes, jusqu’au dernier souffle. Enfin, une porte donne accès à la salle des fours, où sont disposés six foyers, pouvant contenir chacun deux corps. La fumée s’échappe par une cheminée unique et immense. Sur l’extérieur des parois supérieures de cette cheminée, semblable à celle d’une grande cuisine, on aperçoit le dépôt huileux de chairs fondues et brûlées. C’est là que des milliers de corps humains ont été réduits à l’état de poussière. Un silence de mort plane autour de ce lieu sacré, qui appelle instinctivement le recueillement, qui reste à jamais l’emblème de la souffrance et de la cruauté la plus raffinée ».


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Texte du livre "Telles furent nos jeunes annees", telechargeable ici : http://www.journal-la-mee.fr/IMG/pdf/LivreMee.pdf

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