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Accueil > La Résistance à Châteaubriant > Roger Puybouffat, dentiste au Camp de Choisel en 1941

Roger Puybouffat, dentiste au Camp de Choisel en 1941


 Joseph et Jeanne

Il s’appelait Roger. Il est né le 18 février 1909 de Joseph et Jeanne Puybouffat qui, restés orphelins très jeunes, avaient été confiés à une institution religieuse chargée de l’éducation des enfants pauvres ou orphelins. Ils y apprirent l’obéissance, le travail dès sept ans et surtout le refus de l’injustice.

Comme tous les hommes de sa génération Joseph, malgré son pacifisme militant, est mobilisé pendant la première guerre mondiale. Il sera brancardier tandis que Jeanne devient traminote. A la fin de la guerre Joseph, qui souffrira toute sa vie des gaz inhalés au front, redevient garçon de café. Il adhère au Parti Communiste dès sa création en 1920. Le Parti sera pour lui une véritable école de formation.

 Roger

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Adèle et Roger Puybouffat et leur fille Rose, en 1936

Roger, lui, passe son certificat d’études à onze ans. Mais les revenus de la famille ne lui permettent pas de poursuivre des études longues. Il doit travailler et se contenter de petits boulots : lavage de voitures, vente de journaux à la criée. Un oncle obtient de son père qu’il entre en apprentissage chez un mécanicien dentiste pour apprendre le métier. Frappés par sa vivacité intellectuelle, maître d’apprentissage et oncle le poussent à reprendre des études en cours du soir. Il obtient ainsi son brevet élémentaire et supérieur ce qui lui ouvre les portes de l’école de chirurgie dentaire de la rue de la Garancière à Paris. Il obtient son diplôme en 1933 totalement épuisé, car pendant toutes ces années d’études, il a dû mener une course contre la montre : s’adapter à un monde inconnu, suivre les cours rue de la Garancière, gagner sa vie, militer au Parti Communiste auquel il a adhéré à 14 ans. Les deux dernières années d’études il accepte, la mort dans l’âme, que sa compagne Adèle arrête ses propres études à Sciences Politiques, pour subvenir seule aux besoins du ménage.

Lorsqu’il se présente pour effectuer son service militaire le 30 octobre 1934, l’armée l’hospitalise et le réforme provisoirement pour maigreur excessive et un début de tuberculose. Il ne sera incorporé qu’en octobre 1935 et quittera l’armée sous-lieutenant de réserve des services de santé.

 Dunkerque ...

Roger est mobilisé le 25 août 1939 et part en campagne le 2 septembre dans les services de santé, laissant à Pontivy son épouse et ses deux petites filles âgées de deux ans et cinq ans, loin de toute famille.

Il participe à la bataille de Dunkerque et réussit, de justesse, à sortir « ses hommes » de la nasse et à les ramener sains et saufs à Pontivy déjà occupée par les troupes allemandes. Avant de rentrer chez eux, ses camarades et lui enterrent leurs armes et leurs munitions et jurent qu’elles ne serviront qu’à la libération de la France. Ont-elles servi aux maquis de Pontivy à l’heure des combats ?

Roger rentre chez lui à Pontivy. Mais, avant même d’être démobilisé par l’administration française, il est arrêté par les autorités allemandes. Considéré comme prisonnier de guerre potentiel, le lieutenant Roger Puybouffat est affecté, par les Allemands, à l’hôpital civil installé dans une partie des locaux du lycée. Rose, 7 ans, se souvient des départs matinaux, main dans la main où l’un rejoignait son poste à l’hôpital, l’autre sa classe primaire au lycée. Roger ne sera libéré par les autorités occupantes que le 19 février 1941. Dès que la nouvelle parvient à Pontivy un militaire, membre du parti communiste allemand, vient le prévenir, à domicile et de nuit, de cette décision.

Enfin libre de ses mouvements Roger demande à son ancien patron chirurgien-dentiste de le réintégrer dans son poste. Mais celui-ci considère que sa longue absence vaut rupture de contrat et refuse de le réembaucher. Malgré les pressions de son père qui aimerait qu’il s’installe à son compte, Roger décide de garder son statut d’opérateur. Il est embauché par le dentiste Pierre Bernou de Châteaubriant le 1er mars 1941. Il laisse sa famille à Pontivy le temps de trouver un appartement meublé au 34 rue du Château.

 … puis Châteaubriant

Il n’est donc à Châteaubriant que depuis quelques semaines lorsque le camp de Choisel, qui a servi de camp d’internement de prisonniers de guerre jusqu’au 14 janvier 1941, rouvre ses portes en mai 1941 pour accueillir cette fois des internés politiques : anciens députés, responsables ou militants connus sous le Front Populaire, dirigeants syndicaux, communistes pour la plupart, qui venaient dans d’autres lieux de rétention et avaient été arrêtés sous la IIIe République et depuis la mi 1940 par le gouvernement de Vichy.

Pourquoi ces premières arrestations ? Le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 rompt l’équilibre des forces en Europe. L’URSS obtient de son nouvel allié la récupération des Pays Baltes, de la Finlande et le partage de la Pologne, alliée de la France. Le Parti Communiste Français, sous la pression de l’Internationale, approuve ce traité, non sans remous internes et départs fracassants. Daladier qui avait signé les accords de Munich en septembre 1938, acceptant l’annexion des Sudêtes par Hitler, ne peut reculer une seconde fois lorsque l’Allemagne nazie entre en Pologne. La France et le Royaume Uni déclarent la guerre au IIIe Reich le 3 septembre 1939. L’approbation du pacte germano-soviétique par le Parti Communiste n’est pas comprise par les Français et Daladier en profite pour le réprimer malgré les déclarations des parlementaires communistes.

Dès le 25 août 1939 ceux-ci déclarent en effet que « si Hitler déclenche la guerre, il trouvera devant lui le peuple français, les communistes au premier rang pour défendre la sécurité du pays et l’indépendance des peuples ». De même ils votent les crédits militaires le 2 septembre 1939. Trop tard !

Le 25 août 1939 la presse communiste est interdite, les diffuseurs de tracts arrêtés, de nombreux maires et conseillers municipaux suspendus,

Le 26 septembre 1939 le Parti Communiste et toutes ses organisations sont dissous par décret. Le 8 octobre 1939, une quarantaine de députés sont écroués pour intelligence avec l’ennemi. Le 20 janvier 1940, la Chambre vote la déchéance. Le 3 avril 1940 quarante quatre députés sont condamnés à des peines d’emprisonnement effectuées en métropole ou en Algérie. Les militants connus sont fichés au carnet B.

Les cadres du parti entrent dans la clandestinité et dès l’occupation de la France retissent les mailles du filet détruit par les arrestations, les hommes retenus en Allemagne comme prisonniers de guerre, les déplacements de population provoqués par l’exode ou par l’occupation allemande comme en Alsace. La résistance s’organise alors avec les femmes, les démobilisés, les jeunes. C’est dans ce contexte que Roger Puybouffat et son épouse Adèle arrivent à Châteaubriant.

A Châteaubriant, Roger et Adèle Puybouffat prennent contact avec les communistes castelbriantais et rejoignent le réseau chargé des évasions. Ce dernier avait déjà réussi à aider 2 248 prisonniers de guerre à retrouver la liberté. Bien que gardés par des gendarmes français, la tâche est plus compliquée lorsqu’il s’agit d’organiser l’évasion des internés politiques quasiment coupés de l’extérieur. La présence de Roger chez le Docteur Bernou devient stratégique.

Dès l’ouverture du camp, le capitaine Leclercq, son responsable, demande à Roger Puybouffat de venir au camp soigner les internés, politiques ou droits communs, ce qu’il accepte. Il est ainsi l’un des trois civils, avec le boulanger et le facteur, à entrer au camp de Choisel et le seul à avoir un contact direct avec les détenus politiques. Il se rappelait avec émotion Guy Môquet, arrêté le 10 octobre 1940 pour distribution de tracts, qui avait refusé de le laisser arracher une dent le faisant souffrir, sans l’autorisation de sa mère.

Les cas considérés comme trop compliqués pour être traités sur place pouvaient l’être au cabinet situé au premier étage du 34 rue Aristide Briand. Ce lieu a un avantage considérable car il possède deux accès possibles, l’un officiel rue Aristide Briand, l’autre inconnu des gendarmes, rue du Pélican. Cela permet des rencontres furtives, l’échange direct de renseignements, de consignes. Toutes les occasions sont bonnes pour permettre les rencontres entre les membres du réseau hors de portée des regards indiscrets.

De même Roger disposait d’annexes du cabinet dentaire dans plusieurs bourgs autour de Châteaubriant où il soignait les habitants et pouvait rencontrer un militant du réseau.

Sa fille aînée se rappelle d’un match de football, sous un soleil de plomb, à Fougères, où son père était l’arbitre. Il avait chargé son épouse, coiffée d’une grande capeline rouge, et ses deux petites filles de retenir l’attention sur elles, au milieu du terrain, pendant qu’il rencontrait un militant de son réseau dans les vestiaires. De même, il fait partie du club de bridge de Châteaubriant, fréquenté par quelques notables de la ville dont Lucien Touya, afin d’y glaner quelques renseignements.

 Evasions

Le 18 juin 1941 ont lieu les premières évasions. Chacune a son aspect pittoresque. Ainsi Henri Raynaud et Fernand Grenier sortent du camp cachés sous des boîtes vides dans la charrette à bras de Robert Belbilloud.

[Plus tard Fernand Grenier représentera le parti communiste auprès de De Gaulle à Londres, sera membre de l’Assemblée Constituante où il obtiendra le droit de vote pour les femmes, puis ministre du gouvernement provisoire à Alger].

Le 18 juin 1841, encore, Eugène Hénaff et Léon Mauvais profitent d’une fête dans le camp pour passer par une brèche préparée dans les barbelés. Les quatre évadés se retrouvent derrière la gare. Henri Raymond de Nantes et Jean le Gouhir (cheminot à Châteaubriant) les dirigent vers les « planques » prévues à l’avance.
Le même soir Roger Semat profite d’une fausse permission pour quitter le camp tandis que huit autres détenus s’évadent de leur côté. Chacun est récupéré et rejoint la cache prévue. Pendant plusieurs jours leurs camarades répondent à l’appel pour eux. Lorsque la supercherie est découverte, la Gestapo se jette à leurs trousses. En vain !

Personne ne parlera, ce qui met en rage les troupes d’occupation qui tiennent à retrouver les cadres du parti communiste et des syndicats ouvriers. Elles iront jusqu’à accuser les gendarmes d’être complices des internés. Elles n’avaient pas tort !

 Là pour crever

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Bulletin de visite de Charles Michels

Faute de mieux, elles exigent du gouvernement de Vichy théoriquement responsable du camp de Choisel, de renforcer la surveillance et imposent des sentinelles allemandes. Touya, sous-lieutenant de gendarmerie, remplace Leclercq. Il interdit aux quatre médecins Ténine, Pesqué, Babin et Jacq, de soigner leurs camarades, il contrôle minutieusement le type de malades qui seront soignés par le dentiste Roger Puybouffat et donne la priorité aux droits communs. A celui-ci qui s’étonne de ce choix, il déclare que « les internés politiques sont là pour crever. » Cette sinistre information devient très rapidement réalité.

Le 23 septembre 1941, par ordre des autorités d’occupation, un réseau de barbelés est monté autour de la baraque 19. Vingt et un détenus, choisis par Pucheu, ministre de l’intérieur du gouvernement de Vichy, y sont parqués en vue d’une surveillance particulière. Cette mesure inquiète les internés qui, après les évasions du 18 juin 1941, craignent une féroce répression. Toutefois, afin de garder le moral, ils continuent à faire du sport, maintiennent les causeries philosophiques, historiques, littéraires, scientifiques, comme par le passé. Le Docteur Jacq continue les cours de breton.

De son côté, la Résistance décide de montrer aux forces occupantes qu’aucun des leurs n’est en sécurité sur le sol français.

 La carrière sanglante

Le lundi 20 octobre 1941, à huit heures du matin, le lieutenant-colonel Hotz, commandant de la place de Nantes, est retrouvé assassiné. Le lendemain, le docteur Reimers, conseiller militaire à Bordeaux est abattu de cinq balles.

A Châteaubriant, le 20 octobre vers dix heures, la Kommandantur exige un état nominatif des internés politiques. Avec l’accord de Pucheu une liste est établie, composée uniquement de communistes. A Choisel, les internés sont consignés dans leurs baraques.

Le mardi 21, à neuf heures du matin, les troupes d’occupation remplacent les gendarmes, en qui elles ont une confiance limitée, dans la garde du camp. Dans la nuit, elles tirent des coups de fusil réveillant les Castelbriantais qui prennent conscience qu’un événement dramatique se prépare.

Le mercredi 22 octobre 1941, l’ambiance est aux adieux. Personne ne doute que l’occupant va se venger des exécutions de Nantes et Bordeaux et tenter d’impressionner la population. Vers treize heures un groupe de soldats rentre dans le camp et dispose des mitrailleuses devant chaque baraque. Puis Touya et un officier allemand pénètrent dans les baraques où se trouvent les otages. Et les réunissent dans la baraque 6, une mitrailleuse placée devant la porte. Le sous-préfet Lecornu obtient de les voir et leur apporte de quoi écrire. Il est accompagné de l’abbé Moyon qui sortira du camp bouleversé par leur courage et leur dignité. Leurs lettres à leurs familles écrites, les otages inscrivent sur les planches de la baraque leur dernier message de combat.

Lorsqu’ils sont regroupés devant leur baraque et avant de monter dans les camions qui les mènent à la mort, ils entonnent la Marseillaise, reprise par tous les internés et entendue dans tout Châteaubriant. Au passage des otages les gendarmes, qui forment une haie, présentent leurs armes.

Les camions traversent la ville, empruntent la rue qui longe la Chère (actuelle rue du Duc d’Aumale). La population, fort nombreuse en ce jour de marché, voit passer les trois camions qui emmènent les otages vers la Sablière et la mort. Hommes et femmes ragent d’impuissance.

En trois vagues successives, les otages sont abattus. Jusqu’à leur dernier souffle, ils chantent la Marseillaise. Les vingt sept dépouilles sont ramenées au Château pour la mise en bière qui eut lieu le lendemain et l’inhumation dans neuf cimetières différents. Dès que les Allemands ont tourné le dos, les tombes anonymes sont couvertes de fleurs. Toute la nuit, les sœurs de l’hospice prièrent. Chacun exprime sa colère et sa désapprobation à sa façon dans cette ville bretonne qui avait tant souffert de la première guerre mondiale.

De même le dimanche suivant, malgré la peur, les emplacements des poteaux d’exécution sont fleuris.

Les planches où les otages ent écrit leurs derniers messages sont découpées par leurs camarades et Roger Puybouffat les sort du camp. Il les cache d’abord dans son cabinet où il reçoit la visite d’un Touya
en rage. Puis il les ramène à son domicile où elles sont cachées dans la pièce de son appartement qui ne sert qu’à son travail de résistant. C’est dans cette pièce indépendante que lui et Adèle son épouse peuvent recevoir les évadés qui n’ont pas trouvé leurs contacts, sans que jamais leurs deux petites filles ne s’en rendent compte.

C’est chez Roger et Adèle Puybouffat qu’Esther Gaudin, une jeune fille d’une quinzaine d’année et fille de Pierre Gaudin interné à Châteaubriant, viendra chercher ces planches devenues symboliques du courage des fusillés. Elle les ramènera, par le train, à Nantes où elles seront cachées en lieu sûr.

 Résistance quand même

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Rose et ses petits enfants, devant le 31 rue A.Briand

Contrairement à l’espoir des troupes d’occupation cet acte brutal n’intimide ni les internés ni les résistants qui leur en apportèrent la preuve tout au long des années de lutte malgré la sauvage répression. Tout au contraire, l’exécution de ces hommes pour délit d’opinion ou de résistance, leur héroïsme devant la mort, soulèvent l’indignation dans le pays et même à l’étranger. Les évasions, elles continuent.

Le 25 novembre 1941, Pierre Gaudin, Henri Gautier, Auguste Delaune franchissent les barbelés à vingt heures. Ils sont recueillis par Roger Puybouffat, Jean Le Gouhir et ses amis employés au chemin de fer et regagnent les « planques » prévues. Cette fois encore, les Allemands ne les retrouvent pas. Toutefois, ces évadés qui ont rejoint la résistance seront repris. Ainsi Pierre Gaudin arrivera à Loibl-Pass le 25 août 1944, sans doute après un passage au camp central de Mauthausen. Henri Gautier, syndicaliste, sera arrêté pour faits de Résistance et décèdera en déportation. Auguste Delaune, ancien secrétaire général de la Fédération Sportive et Gymnique du Travail sera assassiné au Mans le 22 septembre 1943, par la Gestapo.

L’exécution de soldats allemands pour récupérer une arme ou d’un officier ciblé pour le rôle qu’il occupe dans la répression ou dans la mobilisation musclée des jeunes dans le STO se perpétue. L’armée de l’ombre utilise les armes en sa possession.

Après une action de cet ordre à Paris, les Allemands décident de fusiller cent otages. Neuf viennent de Châteaubriant. Le 15 décembre 1941, sept syndicalistes et les docteurs Babin et Jacq sont fusillés en forêt de Juigné à la Blisière. Le 12 décembre, encadrés par deux gendarmes, les docteurs Babin et Jacq avaient rendu visite à Roger Puybouffat, à son cabinet. Sur le chemin du retour ils s’étaient arrêtés au bureau de tabac de la rue de l’Hôtel de Ville, comme d’habitude. Le docteur Babin avait pu y embrasser son père pour la dernière fois.

Cette fois les Allemands se font plus discrets que le 22 octobre 1941. Ils ont tout organisé à l’avance, les bières, les lieux d’inhumation. Ils évitent même de passer par la ville. Seuls, la Marseillaise et l’hymne breton, chantés par les otages, repris par les internés du camp de Choisel, alertent les habitants de Châteaubriant qui comprennent qu’une nouvelle horreur se prépare.

Après le départ des Allemands, Monsieur Maillard, propriétaire de la forêt de Juigné, fit peindre en bleu, blanc, rouge le tronc des arbres ayant servi de poteaux d’exécution aux neuf otages afin que chacun puisse leur rendre hommage. Après la Sablière, la Blisière devint un lieu de recueillement de la population castelbriantaise. Il apparaît alors que les internés de Choisel sont devenus une réserve d’otages.

Ainsi le 7 février 1942, neuf détenus sont choisis dans leurs baraques respectives, poussés dans un car au chant de la Marseillaise et dirigés vers Compiègne. Trois seront immédiatement fusillés : Louis Thorez, Pierre Rigaud, frère et secrétaire de Maurice Thorez, et Corentin Cariou. Les six autres sont provisoirement épargnés.

Le 7 mars 1942 quatre otages quittent Châteaubriant sans possibilité de savoir le sort qui leur a été réservé.

Le 29 avril 1942, deux détenus disparaissent à leur tour.

Les troupes d’occupation se font de plus en plus discrètes dans leur brutale répression. Elles savent qu’elles n’ont pas réussi à intimider une population qui se radicalise au fil du temps, une population qui, tout au contraire, affirme sa solidarité non seulement en protégeant les évadés mais encore en soutenant les internés.

Ainsi pour les fêtes de Noël 1941, des représentants de toutes les professions déposent au camp de Choisel de nombreux colis destinés aux internés. Les l’école primaire supérieure de jeunes filles de Nantes, envoient des colis de friandises et une lettre motivant cet envoi.

 Roger est arrêté

Revenons un peu en arrière. Le 13 décembre 1941,Touya vient chercher Roger Puybouffat sur son lieu de travail. Il prétend avoir besoin de lui à Choisel pour régler des problèmes administratifs concernant les soins dentaires donnés aux internés. Dès son arrivée, il lui annonce son arrestation pour les évasions de la nuit du 25-26 novembre 1941. Il précise : « Je suis venu moi-même car les gendarmes ne vous auraient pas trouvé ».

Ses interrogatoires quelque peu musclés ne donnent rien : Roger Puybouffat ne parle pas et Touya n’a aucune preuve. Entre deux interrogatoires il fait attacher le prisonnier avec des menottes. Il lui refuse les colis de linge propre et de nourriture déposés par son épouse, qu’il menace à l’occasion, et lorsqu’il les accepte il les laisse pourrir dans son bureau. Il ne peut imaginer que, dès qu’il a le dos tourné, des gendarmes retirent les menottes et nourrissent largement le prisonnier.

Ne pouvant le faire plier, Touya le garde au camp où Roger retrouve ses camarades. Lors de la visite d’officiers allemands, Touya désigne Roger Puybouffat comme l’organisateur des évasions du 25 novembre. Notons enfin que l’arrestation de Roger le 13 décembre est une décision personnelle du sous-lieutenant Touya. Elle sera régularisée le 15 décembre par le Préfet de Loire-Atlantique.

Le juge d’instruction Jean Fichoux (Jean Fichoux est arrêté le 21 janvier 1944. Il est déporté à Dachau où il meurt le 18 août 1944) est chargé de l’enquête. De son côté Touya établit un dossier parallèle qu’il ne lui transmet pas.

 Tribunal

Le 7 mai 1942 s’ouvre une audience privée devant le Tribunal Correctionnel de Châteaubriant. Lors de cette audience il s’agissait de confronter le procès verbal établi dès le 25 novembre 1941 par Touya, commandant du camp, à l’encontre des quatre prévenus accusés de « complicité d’évasion des internés Hénaff, Delaune, Gaudin ». A l’enquête du juge Fichoux et aux témoignages des témoins produits par le Ministère Public et par la Défense, le sous-lieutenant Touya témoigne à charge contre Roger Puybouffat mais doit admettre qu’il ne possède aucune preuve. Il avoue avoir fait surveiller par ses gendarmes le couple Puybouffat et le dentiste Pierre Bernou sans avoir jamais réussi à les prendre en défaut.

Un gendarme dépose à son tour et affirme que Roger Puybouffat est inscrit au carnet B comme communiste notoire à la brigade de gendarmerie de Pontivy. D’où tient-il cette information ? Si elle est, en effet indiquée sur la notice individuelle du Centre de séjour surveillé de Châteaubriant, sans doute établie par Touya, il n’en est rien sur celle des Renseignements Généraux de Nantes. Sur la fiche individuelle des internés administratifs, certainement établie après ce procès, les Renseignements Généraux d’Eure et Loir notent que Roger Puybouffat a été « autrefois au parti communiste ». Quant aux voisins des Puybouffat ils affirment que dans la nuit du 24 au 25 novembre, ils n’ont entendu aucun bruit suspect. Or l’ouverture de la porte de l’immeuble provoquait le déclenchement d’une sonnette et marcher dans l’escalier était très bruyant, ce que les gendarmes ont pu constater. Le Tribunal Correctionnel de Châteaubriant met l’affaire en délibéré.

Le 21 mai 1942 a lieu l’audience publique du Tribunal Correctionnel de Châteaubriant qui doit statuer en première instance. Il est composé d’un juge qui tient la Présidence, assisté d’un autre juge, d’un juge suppléant à Rennes et délégué par ordonnance et du Président de la Cour d’Appel de Rennes. Le juge Fichoux remplit la fonction de Procureur de la République. C’est au cours de cette audience que doivent être révélées les sanctions prises à l’égard des accusés. Les évadés, qui ne se sont évidemment pas présentés, sont condamnés à cinq ans de prison. Pour avoir « sciemment donné ou tenté de donner assistance et avoir soustrait aux recherches de l’autorité publique les évadés », deux des accusés sont condamnés à six mois de prison tandis que le plus jeune écope de quatre mois avec sursis.

 Acquitté, pas libéré

Roger Puybouffat, lui, se trouve dans une situation délicate. A la suite de la première audience il est soupçonné non seulement d’avoir apporté son aide aux évadés mais en plus de les avoir « sciemment recélés à son domicile ». Cette nouvelle accusation tient à des révélations fournies par un des membres du réseau sous la pression de Touya qui arrive à lui faire dire tout et son contraire. Ce témoignage n’apparaît guère crédible au Tribunal qui considère que « si précédemment et avant son arrivée à Châteaubriant, Puybouffat a manifesté des sympathies à l’égard du parti communiste, si à Châteaubriant par sa profession, il a été amené à donner des soins dentaires à divers internés du camp de Choisel, il résulte des renseignements puisés au dossier que Puybouffat depuis sa démobilisation et son installation à Châteaubriant, n’a fait preuve d’aucune activité communiste. » De plus, mobilisé comme officier… Puybouffat a rempli son devoir de Français.

En conséquence Roger est acquitté au bénéfice du doute. Mais acquitté ne veut pas dire libéré. Il est envoyé au camp de Voves. Son père avait organisé son évasion, mais Roger refusa.

Le 28 mai 1943, soit un an après son procès en correctionnelle et son acquittement, le Préfet d’Eure et Loir, représentant de l’Etat français en zone occupée, prévient la gendarmerie de Voves de prévoir l’accompagnement de Roger Puybouffat devant la Cour d’Appel de Rennes le 8 et 9 juin 1943. On ne trouve aucune trace de ce procès devant la Cour d’Appel. L’heure n’est plus aux procès mais aux déportations.

 Adèle arrêtée aussi

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Rose Puybouffat, février 2008

Quarante huit heures avant le procès du 7 mai 1942 de Roger Puybouffat, son épouse Adèle et le dentiste Pierre Bernou sont arrêtés par la Gestapo. Pendant la perquisition chez les Puybouffat, au lever du jour, la Mère Supérieure de l’hospice de Châteaubriant vient chercher Rose et Claude, les deux enfants du couple. Ce jour-là, les deux petites filles, 5 ans et 8 ans, découvrent l’existence d’une pièce, sur le palier, qu’elles ne connaissent pas. Sans poser de questions. Elles n’en posent pas non plus aux sœurs qui s’occupent d’elles à tour de rôle. L’aînée de Roger et Adèle se rappelle, toujours avec émotion, de la gentillesse des sœurs à l’égard de ces fillettes assommées par la brutalité de la séparation d’avec leur mère, les poupées en chiffons qu’elles leur offraient, la patience dont elles faisaient preuve à l’égard de sa petite sœur qui refusait de manger, les petits morceaux de pain qu’elles leur offraient au goûter, la « chambre » organisée pour elles, avec des paravents, dans le dortoir de vieillards de l’hospice où l’une d’elles passait la nuit à leurs côtés. Le grand-père paternel vint chercher les fillettes dès sa sortie de prison où il était retenu pour son appartenance au parti communiste vingt ans plus tôt.

Pierre Bernou, après avoir beaucoup souffert à la prison de Fresnes est relâché en août 1942. Adèle Puybouffat après un passage par la prison d’Angers est transférée à la Santé mais n’est pas autorisée à communiquer avec sa famille. Joseph Puybouffat envoie un petit colis dans toutes les prisons de femmes. Celui envoyé à la Santé ne revient pas et permet ainsi de la localiser. Il obtient alors un permis de visite pour les deux petites filles accompagnées de leur grand’mère. Elles pourront enfin s’écrire. Reprendre contact avec ses enfants, les revoir, donne à Adèle le courage d’attendre plus sereinement la suite des évènements. Elle sera libérée le 2 septembre 1942.

 Voves

A Châteaubriant, le 7 mai 1942 (le jour même du procès de Roger Puybouffat), les détenus du camp de Choisel sont transférés à Voves en Eure et Loir, enchaînés trois par trois à un gendarme, dont une grande partie était là en renfort. Les femmes sont dirigées sur Aincourt en Seine et Oise et les juifs à Pithiviers. Comme ils l’avaient fait lors du départ des prisonniers de guerre en janvier 1941, les habitants de Châteaubriant apportent des provisions aux partants. Parmi les internés se retrouvent les cadres du parti communiste arrêtés dès 1939, ceux arrêtés en octobre 1940 par la police du gouvernement de Vichy à partir des listes fournies par les Renseignements Généraux et les Bretons arrêtés pour faits de résistance.

A Voves se trouvent ainsi 424 internés politiques. Le camp est situé sur un terrain militaire aménagé depuis janvier 1942 par les internés d’Aincourt. Depuis les fusillades d’octobre 1941 puis celles de février, mars, avril 1942, la population devient de plus en plus hostile à l’égard des troupes d’occupation qui, elles, ne font pas confiance aux gendarmes. La Kommandantur décide alors que pour chaque interné qui s’évade un gendarme sera fusillé

Les internés, tout en sachant qu’ils peuvent, à chaque instant, être désignés comme otages ou déportés en Allemagne, maintiennent leur organisation clandestine afin de se soutenir le moral, de partager les colis qui arrivent, de réactiver « l’université populaire » créée à Châteaubriant. Mais surtout ils organisent les évasions. Rose se souvient avoir accompagné son grand-père à Voves pendant que sa mère était emprisonnée. La veille au soir, il avait préparé, devant elle, la valise à double fond où il rangeait les boussoles et les cartes qu’elle avait achetées avec sa grand’mère et sa petite sœur à Paris, loin de leur domicile. Les deux fillettes étaient chargées de « s’occuper » des gendarmes, fort complices, pendant que Joseph Puybouffat passait avec le précieux contenu de sa valise. Une autre fois les enfants accompagnent leur grand-père chargé de cageots de raisin qu’elles n’avaient pas le droit de goûter. Rose se rappelle aussi être retournée au camp avec sa petite sœur et sa mère après la libération de celle-ci.

Roger demande à Adèle de cacher les enfants à la campagne dès qu’elle aura trouvé un travail lui permettant de payer une nourrice. Paris est une ville dangereuse. Les Allemands sont partout présents, les rafles imprévisibles et permanentes, les bombardements incessants terrorisent les enfants. D’autre part Adèle craint une nouvelle arrestation. Pour mieux protéger ses enfants lorsqu’elle aura trouvé une cache sûre, elle ne gardera, sur elle ou à son domicile, aucune trace d’eux. Elle leur expliquera, longtemps après leur retour à Paris en 1946, qu’elle préférait, au cas où elle serait arrêtée et que leur père ne serait plus là pour les protéger, qu’elles soient plutôt confiées à l’Assistance Publique que déportées et tuées avec elle.

Le 12 octobre 1943, Roger Puybouffat et quarante et un de ses compagnons de Voves sont transférés à Romainville avant d’être déportés le 25 octobre 1943 vers Sarrebruck, Neuengamme, puis Mauthausen et, pour lui, Loibl-Pass. La famille, au départ de Voves, cherche désespérément sa trace avec l’aide de la Croix Rouge. En vain !

Plusieurs mois plus tard, son épouse reçoit un acte de décès et quelques objets lui appartenant. Adèle refuse de croire à la mort de son époux. [Au retour des déportés, elle passera tous les soirs, après sa journée de travail, à l’hôtel Lutétia jusqu’à ce qu’elle le retrouve le 20 juin 1945, dans un état physique désastreux mais vivant !!]

 Mauthausen

Lorsqu’il arrive à Mauthausen, Roger Puybouffat a déjà derrière lui vingt deux mois d’internement en France et les privations que cela implique, un court passage par Sarrebruck et un long voyage en wagons à bestiaux. Bien que déjà affaibli, il fera face à la faim permanente, au froid intense l’hiver, à la chaleur durant le court été, au manque de sommeil, aux humiliations constantes, aux coups des S.S., aux appels interminables dans la neige ou sous le soleil, au travail exténuant à la carrière et au port de lourdes pierres qu’il doit remonter par un escalier interminable, à la peur et à la volonté de ne pas perdre sa dignité.

suite —

Un tunnel pour le Reich



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