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Accueil > La Résistance à Châteaubriant > Roger Puybouffat (suite et fin)

Roger Puybouffat (suite et fin)


A Mauthausen Roger Puybouffat doit aussi dès l’hiver 1943-44 faire face à la maladie. Il contracte une broncho-pneumonie qui touche les deux poumons. Au revier (infirmerie) le médecin ne dispose d’aucun médicament. Il utilise des enveloppements de neige pour faire baisser la fièvre. Mais les séjours au revier ne peuvent être que de brève durée car il est contrôlé en permanence par un médecin allemand qui peut décider à tout moment de son sort. Il retourne donc à la carrière très affaibli. Il ne fut sauvé que grâce à la solidarité de ses camarades d’infortune. Dès que c’était possible ils le cachaient à l’abri du regard des S.S., le temps de reprendre quelques forces. Le soir lorsqu’il tombait d’épuisement, ils veillaient à ce qu’on ne lui vole pas sa portion de soupe ou de pain, y ajoutant quelques cuillérées prises sur leur propre ration et l’aidant à manger. S’ils pouvaient « organiser » quelque nourriture, Roger bénéficiait d’un petit supplément pour l’aider à reprendre des forces.

 Loibl pass

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Camp de Loibl-pass

Dès janvier 1943, le Reich confie à la firme Universale Hoch-und Tiefgau AG le percement d’un tunnel au travers de la montagne Karawanken reliant l’Autriche à la Slovénie pour avoir une ouverture sur les Balkans et l’Adriatique. La firme embauche des ouvriers qualifiés d’une quarantaine d’années, dans le cadre du service du travail. Ils commencent le percement du tunnel et jettent les bases de deux camps l’un au nord côté autrichien, l’autre au sud côté slovène devant accueillir des déportés politiques de Mauthausen car en 1943, le Reich doit faire face à plusieurs fronts : à l’est, l’URSS résiste de plus en plus victorieusement aux troupes de Hitler, les USA sont entrés en guerre après Pearl Harbor le 7 décembre 1941, le Royaume Uni résiste de toute son âme aux bombardements et mobilise ses colonies sur divers fronts. L’Europe de l’Ouest occupée organise sa résistance. A Loibl-Pass ce sont les partisans Yougoslaves qui menacent les Allemands par leur seule présence et qui attirent les ouvriers travaillant au tunnel.

Le Reich a besoin de tous ses hommes, jeunes et vieux, pour mener de front l’occupation de l’Europe de l’Ouest et tenir le front de l’Est. La force de travail des déportés devient vitale. Cela n’empêchera pas les S.S. de les traiter avec brutalité et sadisme. Loibl-Pass ne sera jamais un simple camp de travail. Lorsqu’un détenu n’a plus la force de tenir la cadence de travail, il est renvoyé à Mauthausen et exécuté.

Le 6 mai 1944, Roger Puybouffat est transféré de Mauthausen à Loibl-Pass dans un convoi de cent déportés dont trente Français, seize Yougoslaves, vingt-six Polonais. Avant le départ un tri est effectué et seuls les hommes considérés en état de travailler dur sont choisis. Le transfert, sous la garde des S.S., s’effectue dans des wagons à bestiaux. Quelques balles de paille sont jetées sur le sol et un tonneau de tôle permet aux détenus de se soulager. Parfois on leur octroie un morceau de pain mais jamais d’eau. Puis les portes des wagons sont fermées. Les déportés doivent s’asseoir et se taire.

Les voyages sont particulièrement pénibles à cause de la chaleur étouffante en été et du froid glacial en hiver. D’autant que les convois peuvent être arrêtés de longues heures lors des bombardements alliés. Arrivés à la gare de Trzic les S.S. comptent les morts. Ensuite les survivants, hébétés de fatigue, de faim et de soif, sont « chargés » dans des camions qui les déposent à l’entrée du camp. Dans les cris, sous les coups et la menace des armes, les détenus se mettent en rang et gagnent la place d’appel de Loibl-Pass sud. Chaque détenu garde le numéro de matricule qui lui a été attribué à Mauthausen. Cela dut plaire à Roger Puybouffat, matricule 39.483, qui a dû avoir bien des difficultés à le mémoriser et a dû recevoir bien des coups à ce sujet.
[Ndlr : 39 483 = neununddreißigtausendvierhundertdreiundachtzig]

Ce numéro doit être cousu sur le côté gauche du manteau et de la veste rayée. A droite est cousu un triangle isocèle de couleur, la pointe en bas. Les déportés politiques sont reconnaissables à leur triangle rouge. Les déportés sont tondus de façon qu’il ne reste pas plus d’un centimètre de cheveux puis sur un axe allant du front à la nuque est pratiquée une tonsure totale de trois centimètres de large, « l’autostrade ». Ils portent, en plus, une casquette ronde qu’ils doivent ôter dès qu’ils croisent un S.S, sous peine de représailles et une paire de sabots à semelles de bois, sans chaussettes. L’hiver ils essayent de se protéger les pieds avec des chiffons ou du papier mais risquent les coups des S.S s’ils se font prendre.

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Tunnel de Loibl-pass

C’est dans ces conditions qu’ils doivent travailler au tunnel, par tous les temps, et pendant dix heures chaque jour. Au retour, ils doivent porter une lourde pierre pour construire un chemin au camp ce qui les occupe encore une ou deux heures, toujours sous les coups de matraque.

C’est sans doute au tunnel que Roger Puybouffat eut le pied gauche écrasé et une autre fois le tibia gauche brisé par un wagonnet, ce qui était fréquent chez les déportés. Au revier le médecin lui fabriqua des attelles qu’il attacha comme il put. Cette fois encore la longueur de sa présence au revier dut être écourtée, car le docteur Ramsauer, un nazi convaincu, risquait de lui faire une piqûre mortelle de benzine. Sa dernière blessure ne guérit jamais et laissa une fistule qui le fit cruellement souffrir.

Pendant l’hiver 1944-45, Roger Puybouffat fait une deuxième broncho-pneumonie qui, cette fois encore, touche les deux poumons. Frantisek Janouch, médecin du revier depuis son arrivée au camp de Loibl-Pass en juillet 1944, n’a aucun médicament à sa disposition. Il peut seulement faire baisser la fièvre par des enveloppements de neige et espérer que le corps de son patient réagira positivement. Ce qui fut le cas. Cette broncho-pneumonie fut-elle la conséquence des deux nuits consécutives qu’il dut rester debout, sous une forte pluie, après une journée de travail au revier, devant la baraque des gardes qui l’accusaient d’avoir perdu une pince dentaire dont il avait la responsabilité ?

A Loibl-Pass Roger travaille, tour à tour au tunnel de jour ou de nuit, au revier [avant d’y être définitivement affecté le 7 mai 1945] et même à l’atelier de blanchisserie où un S.S. le somme de stopper les trous de cigarettes sur une nappe damassée, sans laisser de traces. Sa mère était une artiste dans l’art de la reprise, souvent dans son enfance, Roger l’avait observée, penchée sur son ouvrage et elle avait partagé avec lui les secrets de la belle ouvrage. Roger réussit l’exploit demandé ce qui lui évita les coups.

 Dents

Si les soins médicaux sont négligés par l’administration du camp, les soins dentaires le sont encore plus. Le revier ne possède aucun médicament, ni matériel sérieux alors que le scorbut touche de nombreux détenus depuis le printemps 1944. Aussi lorsque les déportés viennent consulter Roger, il ne lui reste, la plupart du temps, d’autres solutions que d’arracher la ou les dent(s) cariée(s) ou déchaussée(s) afin d’éviter la souffrance ou pire l’infection, ce que ses compagnons de détention n’apprécient guère.

Roger Puybouffat lorsqu’il a versé son écot en cigarette à la « solidarité » qui, en général les troque contre de la nourriture, échange ce qui lui reste contre une gousse d’ail ou un petit oignon. Ce n’est pas le cas pour tous les détenus, soit par ignorance, soit parce que les aliments contenant de la vitamine C sont très rares au camp, soit parce que, si troc il y a, ils préfèrent encore un petit morceau de pain.

Or le Reich a passé un contrat avec la firme Universale et doit lui fournir une main d’œuvre peu coûteuse et en bonne santé. Les responsables du camp prennent les choses en main, avec leur brutalité habituelle, Ramsauer, le médecin allemand des reviers des camps nord et sud de Loibl-Pass exige que tous les nouveaux arrivants soient soumis à un examen dentaire. Mais rapidement l’objectif annoncé est dévoyé. Il ne s’agit plus de soigner les détenus mais de récupérer leurs dents en or et d’arracher des dents à tort et à travers. Pour que le profit soit plus élevé Ramsauer étend la mesure à l’ensemble des déportés.

L’arrivée de dentistes et de leurs aides, prélevés parmi les internés, provoque à chaque fois un vent de panique. L’organisation clandestine essaie d’en protéger un certain nombre qui ont des dents en mauvais état ou des dents en or contre des cigarettes, monnaie d’échange par excellence. Un dimanche matin, les responsables du camp réunissent les déportés sur la place d’appel, sans veste ni manteau, par moins dix degrés. On distribue à chacun un oignon qu’il doit manger sur place, à jeun, à la grande colère des intéressés qui doivent, pendant toute la durée de la distribution, rester au garde à vous.

 L’organisation clandestine du camp

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Mémorial de Loibl-pass

Les Français représentent jusqu’à 50 % des internés de Loibl-Pass. Parmi eux une majorité de déportés politiques mais aussi des réfractaires du STO, des personnes arrêtées pour des délits mineurs ou dans des rafles. Les communistes se regroupent et continuent clandestinement la réflexion et le travail politique. Ils animent « la solidarité » organisation plus large qui vient en aide aux malades, aux jeunes, aux plus faibles, distribue la nourriture prélevée sur les faibles rations de ses membres ou « récupérée aux cuisines » lorsqu’elle a réussi à y caser l’un de ses membres ou à prendre contact avec ceux qui y travaillent.

La direction clandestine du camp se tient au courant de l’évolution de la guerre en Europe et dans le monde grâce aux contacts qu’elle a forgés avec les ouvriers civils du tunnel et transmet ces informations à ses membres afin de maintenir le moral. Elle diffuse des mots d’ordre toujours dans l’espoir d’éviter le découragement et de mobiliser les énergies. Ainsi elle demande d’entourer, sur les lieux de travail, tout Français épuisé afin de lui éviter les coups des S.S., de l’aider au maximum pour lui permettre de reprendre des forces, de faire le moins de travail possible tout en paraissant très occupé, de saboter le travail dès que possible, le tout dans la plus grande discrétion afin d’éviter les représailles.

Un moment la direction politique envisage un soulèvement des déportés relayé par une attaque des partisans. Mais ceux-ci les en dissuadent : le rapport des forces n’est pas favorable et la répression risque d’être très violente.

Elle accepte alors d’apporter son soutien à des évasions individuelles ou groupées malgré les mesures de rétorsion prévisibles. Il y eut vingt et une évasions réussies dont quatorze de Français et cinq tentatives individuelles dont deux de Français.

Les évadés, lorsqu’ils réussissent à s’éloigner suffisamment du camp sont récupérés par les partisans yougoslaves. Lorsqu’ils échouent, les évadés, après avoir été brutalement frappés, sont pendus devant tout le camp réuni sur la place d’appel. La direction pousse le sadisme jusqu’à faire jouer des valses de Strauss pendant cette cérémonie macabre. Roger Puybouffat ne pourra plus jamais entendre cette musique sans perdre connaissance.

Dès la mi-mars 1945, la victoire des Alliés se profile, les responsables des camps de Loibl-Pass, qui ne croient plus à la victoire du IIIe Reich, prennent conscience qu’ils sont pris en tenaille entre les armées soviétique et yougoslave d’un côté et les armées anglaise et américaine d’un autre. Ils tentent d’organiser leur départ afin d’échapper aux troupes soviétiques et yougoslaves desquelles ils ne peuvent attendre quelque pitié. Ils font construire par les déportés des bunkers, creuser des tranchées dans le but de retarder l’avancée des partisans. Ces travaux semblent avoir été financés par la firme Universale qui craint pour son tunnel.

A la mi-avril 1945, les partisans yougoslaves détruisent des postes militaires. Les soldats yougoslaves qui les tenaient rejoignent les partisans. Les dirigeants du camp nord craignent alors une offensive à l’encontre des unités de police S.S. et décident de transférer tous les déportés vers le sud.

Le 17 avril 1945, les déportés du camp nord de Loibl-Pass arrivent à Trzic et sont enfermés dans l’école communale sous le commandement de l’adjudant-chef Limmermann. L’ambiance change. Les contacts avec la population sont autorisés. En avril 1945, il y a environ 1 059 déportés à Loibl-Pass dont 540 Français, 108 Yougoslaves, 300 Polonais, des Allemands, des Autrichiens, des Tchèques, des Hongrois…

Avant le 5 mai, tous les déportés allemands quittent le camp, sauf ceux qui sont au revier, et leurs noms sont rayés des listes des déportés.

Le 5 mai 1945, l’organisation clandestine apprend des Yougoslaves que la fin de la guerre est proche. A leur retour au camp elle constate que l’encadrement du camp sud est absent. Le commandant allemand Winkler réunit les déportés sur la place d’appel, réclame des interprètes et leur annonce que la guerre est finie et qu’à partir de ce moment ils sont redevenus des hommes libres. Toutefois, encadrés par des S.S,. ils doivent rejoindre l’Autriche où ils seront pris en charge par les troupes anglaises pour leur rapatriement. Le Front National désigne alors les membres du comité pour l’administration du camp au grand étonnement de Winkler qui ignorait que les déportés s’étaient organisés en vue de ce jour, depuis un an et demi.

Le comité d’administration prend notamment en main la discipline, la surveillance des magasins de vivres, de la cuisine, exige une meilleure hygiène et des portions plus importantes de nourriture. Les miradors restent occupés par les S.S.

Le 6 mai 1945 dans l’après-midi, les déportés du camp nord retenus dans l’école de Trzic rejoignent leurs camarades du camp sud. Le commandant Winkler leur confie qu’Himmler a donné un ordre, le 5 avril 1945 : en cas de défaite, tous les déportés doivent être fusillés ou gazés. Mais que cette directive ne sera pas appliquée [sans doute pour ne pas risquer de détériorer le tunnel, qui sert encore]. Toute la journée, les déportés regardent avec inquiétude la foule qui fuit vers l’Autriche accompagnée d’Oustachis, de Tchetniks, de Landwehr-Manner, armés jusqu’aux dents.

Le 7 mai, dans la matinée, quatre vingt déportés du Kommando de Klagenfurt rattaché à Mauthausen, sont amenés par des S.S au camp sud. Le même jour, vers 14 heures, le commandant Winkler réunit les déportés par nationalité et leur annonce qu’ils partent vers l’Autriche. Les représentants du comité clandestin du camp exigent et obtiennent que tous les malades incapables de faire un long trajet puissent rester au revier sous la garde de deux volontaires. Le docteur Frantisek Janouch et le dentiste infirmier Roger Puybouffat se proposent pour rester près des malades.

A 16 heures le portail du camp s’ouvre et la colonne de 950 déportés en rangs par quatre (dont environ 540 Français) commence à avancer, encadrée par 44 S.S. armés, eux-mêmes surveillés par des membres de l’organisation de résistance.

 La brigade Liberté

Dès que la colonne se déploie sur la route, les Français et les Polonais déroulent leurs drapeaux et entonnent la Marseillaise avec tant d’ardeur qu’elle résonne dans toute la vallée. Le passage du tunnel se passe sans encombre mais non sans frayeur. A sa sortie, enfin soulagés, les déportés reprennent la Marseillaise, sous les yeux stupéfaits de la population devant ce défilé d’hommes manifestement affamés, épuisés, dans leurs vêtements rayés, chaussés de sabots qui claquent bruyamment sur la route poussiéreuse.

Les Français sont très organisés. Ils marchent en bloc dans la colonne encadrée des deux côtés par les membres de l’organisation de résistance qui veillent au moral de chacun tout en surveillant les gardes S.S., prêts à intervenir. Lorsque l’aviation survole la colonne, cinq émissaires vont prévenir les partisans de la présence des déportés sur la route en marche vers l’Autriche. Lors de l’attaque au sol, partisans et déportés neutralisent et désarment les S.S.

8 mai 1945, à neuf heures du matin ce sont des hommes enfin libres qui se dirigent vers Feistritz, sous la protection de quelques partisans.
Mais la guerre n’est pas encore terminée. L’organisation de résistance des Français et des Polonais informe l’état-major yougoslave de leur décision de former deux brigades de volontaires parmi les déportés. Sur 540 Français, 122 s’enrôlent dans la « brigade liberté ». Pour y être acceptés les hommes, plutôt jeunes, doivent être en « bonne santé » et s’être correctement comportés pendant leur incarcération. De leur côté les Polonais forment la « brigade stary » composée de 118 volontaires.

Vers midi l’arrivée par l’ouest de l’armée anglaise est annoncée. Les partisans ont besoin de véhicules et de chauffeurs pour les conduire. Ils amènent dix déportés avec eux (8 Français, 2 Polonais) pour rejoindre Klagenfurt par le train : ils comptent y trouver le matériel dont ils ont besoin. Les brigadistes et les partisans qui restent à Feistritz sont chargés de veiller au maintien de l’ordre. Ils se soucient aussi de la garde des prisonniers S.S.et de la récolte des premiers témoignages à mettre à la disposition de la justice. Les brigadistes récupèrent les armes et échangent les tenues rayées contre les vêtements de leurs prisonniers, non sans les dépouiller de leurs insignes.

Le 9 mai 1945 ils apprennent la capitulation sans condition de l’Allemagne, après une nuit très agitée et des accrochages entre armée allemande et yougoslave. L’armée allemande, à laquelle se sont joints des S.S., fuit devant l’armée rouge et tente désespérément de rejoindre les armées anglaises et américaines. Cette nuit-là certains membres de la brigade Liberté patrouillent derrière les lignes des partisans [la jonction avec la 16e division de la 3e armée ne s’opérera que quelques jours plus tard]. D’autres sont chargés de surveiller le tunnel qui traverse les monts Karawanken/Podozrica. Après l’arrivée des Anglais, les hommes de la brigade Liberté partent pour Rodovljica où ils arrivent le 21 mai. Là ils gardent un pont que quelques gardes blancs « Landwehr-Manner » veulent dynamiter.

C’est de là que Roger Puybouffat (qui a pu rejoindre la brigade) envoie à son épouse la première lettre après dix neuf mois de silence. Il la confie à la poste aux armées qui le 27 août 1945 la confie à son tour à la mission militaire française en Yougoslavie. Mais adressée à Pontivy, elle ne parvient pas à sa destinataire avant le retour de Roger en France.

La brigade « Liberté » quitte Rodovljica pour Trzic à pied. Ils l’atteignent le 3 juin, jour du deuxième anniversaire de leur arrivée à Loibl-Pass. Ils viennent remercier les habitants de la ville pour le soutien moral, politique et matériel qu’ils leur ont apporté lors de leur internement.

A leur retour à Rodovljica la brigade « Liberté » rejoint Ljubljana où elle arrive le 5 juin. Le 6 juin ces combattants prennent le train pour Trieste et rejoignent la zone d’occupation française. Ils arrivent à Paris le 20 juin 1945 où Roger retrouve son épouse.

 Le revier livré à lui-même

8 mai, au camp de Loibl-Pass, les S.S. laissent partir les Yougoslaves par petits groupes dans l’espoir qu’ainsi ils ne pourront pas rejoindre les partisans.

Après le départ de la colonne des déportés vers l’Autriche, il ne reste à Loibl-Pass que les 102 yougoslaves, la compagnie de S.S. sous la direction de Winkler et au revier 19 malades de toutes nationalités. Et pour les soigner : le docteur Janouch Frantisek et le dentiste infirmier Roger Puybouffat. Ils se barricadent et délèguent les plus valides à la recherche de nourri-ture. A leur stupéfaction ils trouvent dans les cuisines une quantité imprévue de sucre, de pâtes, de riz, une tonne de margarine, cent tonnes de pommes de terre, 2 500 boules de pain ainsi qu’un grand nombre de médicaments qui auraient pu sauver bien des malades.

Le mercredi 9 mai, la compagnie de S.S., Winkler à leur tête, quitte Loibl-Pass entre dix et onze heures. Le même jour dix déportés allemands et polonais quittent le revier et se mêlent à la colonne de réfugiés (civils allemands) qui fuient devant l’avancée de l’armée rouge et se dirigent vers l’Autriche. Il ne reste alors au revier que six Français, trois Polonais en très mauvais état médical et leurs soignants.

Dès le départ des S.S., les civils allemands qui se sont compromis avec les SS profitent des longs arrêts forcés de la colonne pour se répandre dans le camp à la recherche de nourriture et s’emparent de tout ce qu’ils trouvent. Rapidement l’ambiance dégénère. Les hommes, souvent armés, deviennent de plus en plus haineux et agressifs. Ils interpellent les malades au travers des barbelés. Puis des véhicules militaires apparaissent. Le crépitement des mitrailleuses, des fusils, des revolvers, le sifflement des fusées, des obus va toujours croissant. Les incendies illuminent la montagne tandis que des baraquements du camp sont enflammés. Les malades ne sont plus en sécurité au revier. Le docteur Janouch Frantisek descend à Trzic pour demander à l’hôpital Golnik de venir les évacuer. Malheureusement cela est impossible tant que la route est encombrée par les fuyards.

Le vendredi 11 mai, en début d’après-midi la baraque 1 est incendiée puis un homme place au pied de la cuisine, près du revier, une fusée incendiaire. Roger Puybouffat court l’enlever avant qu’elle n’éclate et mette le feu à la cuisine. Quelques heures plus tard, une autre fusée incendiaire est déposée au même endroit tandis qu’un obus emporte la toiture d’un des baraquements vide des policiers. Puis un camion de munitions prend feu près du revier. Des éclats trouent la toiture de la baraque tandis que les explosions arrachent les portes et les fenêtres. Pour ne pas être blessés les malades se sont couchés sous les lits.

Le samedi 12, il devient évident qu’il faut absolument évacuer les malades capables de se déplacer en comptant qu’ils seront récupérés par les partisans et pourront ainsi rejoindre l’hôpital Golnik.
A la vue d’une charrette à chevaux sur un chemin derrière le revier, les malades passent par le trou dans les barbelés, préparé la veille et courent vers la charrette aussi vite qu’ils le peuvent. Après de multiples péripéties, les quatre évacués – deux Français et deux Polonais – arrivent à l’hôpital Golnik le 13 mai 1945. Pierre Gaudin et Georges Meyniel y passèrent trois semaines avant d’être rapatriés en France. Ils arrivent le 12 juin 1945 à Marseille. Le docteur Janouch Frantisek et le dentiste-infirmier Roger Puybouffat restent au revier avec les malades intransportables dont un vieux Polonais dans le coma.

Lorsque les malades sont enfin évacués vers l’hôpital, Roger Puybouffat rejoint la brigade « Liberté », qui est cantonnée à Rodovljica ; le 21 mai 1945. Il pourra participer aux dernières actions de la brigade et rentre en France avec ses membres. Il retrouvera son épouse le 20 juin 1945.

 Mal en point : le combat continue

A son retour à Paris, Roger ne pèse plus que trente-cinq kilos pour 1m70. Il est médicalement dans un état précaire. Un tympan a éclaté sous les coups reçus, son estomac est tellement rétréci à la suite des restrictions alimentaires, d’abord pendant ses 22 mois d’internement en France puis par ses 19 mois à Mauthausen et à Loibl-Pass, qu’il ne supporte aucune nourriture solide sans vomissement. Ses poumons, après deux broncho-pneumonies sont criblés de nodules. Sa fracture au tibia gauche n’est pas consolidée, une fistule s’est installée sans espoir de guérison. [Plus tard, lorsqu’il aura la force de travailler il devra travailler debout, huit à neuf heures par jour malgré la souffrance permanente].

Mais plus grave que tout, les coups reçus ont fragilisé sa colonne vertébrale surtout au niveau des cervicales – le diagnostic prononcé par le médecin est très pessimiste. C’était compter sans l’obstination de son épouse, sans la volonté de vivre du survivant, de témoigner de l’horreur vécue par ses camarades disparus, de voir grandir ses enfants. Il n’est pas question de baisser les bras ni pour l’une ni pour l’autre.

Malgré les restrictions de l’après guerre Adèle cherche et trouve les filières pour obtenir les aliments nécessaires à l’état de santé de Roger. Elle le nourrit avec des bouillies liquides enrichies au fil du temps de lait, de farine de maïs, d’œufs en poudre. Peu à peu l’estomac de Roger accepte des aliments plus solides mais pour longtemps en très petite quantité. Et lentement, très lentement, Roger reprend des forces et pourra reprendre ainsi le métier qu’il aime tant à la Polyclinique des Bleuets.

Dès que Roger a repris assez de forces, il décide avec son épouse d’aller voir leurs filles à la campagne où ils les avaient cachées pendant la guerre. La plus jeune, Claude âgée de huit ans, ne le reconnaît pas. Son aînée, âgée de onze ans, si elle le reconnaît, est stupéfaite de retrouver un père au visage émacié, au sourire figé, au regard vide. Lorsque, figée sur place, elle le voit venir vers elle, les bras ouverts, elle se sauve en larmes, lui tournant le dos. Ni l’une, ni l’autre ne pourra oublier cette scène.

En octobre 1946, Rose et Claude rejoignent leurs parents à Paris. Ils n’ont toujours pas trouvé un logement décent. Pendant trois ou quatre ans la famille s’entasse dans la chambre louée par Adèle après sa sortie de prison. Mais ils ont le bonheur d’être ensemble. Ensuite ils trouvent un petit deux pièces où le manque de place et d’intimité ne leur facilite pas la vie.

Ce n’est qu’en 1954, l’année du mariage de leur aînée, que Roger et Adèle trouvent enfin un appartement décent où Roger peut rêver d’installer son cabinet.
Roger et Adèle

 Quadriplégique

En 1963, Roger reste quadriplégique en position fœtale. Une vertèbre cervicale blesse la moelle épinière. Aucun chirurgien français n’ose intervenir tant l’opération est risquée.

Adèle, une fois encore, ne baisse pas les bras. Elle demande à l’association des Bessarabiens en France, dont elle fait partie depuis son arrivée à Paris à la fin des années 20, de lancer un appel à toutes les associations des autres pays. Un chirurgien neurologue, dont toute la famille a été exterminée pendant la guerre, se propose de venir en aide à un ancien déporté politique. Il contacte Roger et Adèle, consulte le dossier médical et vient à Paris à ses frais. Avec l’accord de Roger, qu’il a prévenu des grands risques d’échec, il tente l’opération. Il réussit. Roger après des mois de rééducation, aidé par son épouse, retrouve sa mobilité et reprend son métier à la maison. Il peut ainsi adapter sa charge de travail à son état de santé.

Mais malgré cela il doit admettre que son côté gauche, le premier touché, n’a pas repris toute la vitalité. Ses gestes n’ont plus la précision du passé. La mort dans l’âme il doit renoncer à son métier. D’autant qu’il sait que la lésion de la moelle épinière n’a pu être stoppée et évolue inexorablement.
En décembre 1980, Roger est amputé à mi-cuisse, de la jambe gauche après une gangrène au pied. Aucun appareillage n’est envisageable. Bien pire, l’état de la jambe droite laisse présager une future amputation. Roger ne peut plus se déplacer seul et refuse de se montrer dehors en chaise roulante. Il se replie sur la lecture des journaux et regarde la télé.

Maigre compensation pour un homme jusqu’alors actif. Adèle décide alors d’organiser des réunions de famille à chaque occasion, invite des amis, transforme sa salle à manger en salle de réunions, l’entraîne au restaurant, avec l’aide d’infirmiers qui peuvent le porter tout en lui laissant l’illusion que personne ne s’en rend compte. Elle convoque à la maison coiffeur, tailleur pour qu’il conserve l’allure élégante qui avait été la sienne.

Mais les nuits se transforment en cauchemar pour tous les deux. Dès qu’il s’endort Roger se retrouve à Mauthausen ou à Loibl-Pass, revit les horreurs des camps et pousse des hurlements. Tous les efforts d’Adèle pour l’apaiser sont vains.

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Roger et Adèle

Le 26 mai 1982, la lésion de la moelle épinière qui a doucement évolué depuis 1963, frappe à nouveau. Elle paralyse lentement la luette, l’arrière-gorge et tout repas devient une torture. Après une courte hospitalisation, aucun soin particulier ne pouvant être envisagé, Roger rentre à la maison et Adèle le soigne jusqu’à l’épuisement. La mort d’Adèle en mars 1983, renversée par une voiture alors qu’elle allait chercher son journal du soir, est un choc épouvantable. Il meurt en décembre 1983, après un long coma, à 74 ans.

Il considérait ses 38 ans de vie après les camps comme des années volées aux nazis.

Roger Puybouffat était titulaire de la Croix de Guerre avec palmes et de la Légion d’honneur.

Texte écrit par Rose Puybouffat-Merrien
Professeur d’histoire, Docteur en psychologie sociale

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Certificat de Roger

Adèle a obtenu, aussi, un certificat d’appartenance à la Résistance Intérieure

Sources :
- Papiers personnels de Roger et Adèle. Puybouffat
- Souvenirs d’enfance de Rose
- Archives départementales de Loire-Atlantique, Eure et Loir, Ille et Vilaine
- Livre de la Mée : Telles furent nos jeunes années
- Alfred Gernoux, Châteaubriant et ses martyrs
Ouest Editions – octobre 1991
- Yanko Tisler – Christian Tessier, De Mauthausen au Ljubelj (Loibl-Pass), Ed° l’Harmattan – déc.2005
- Témoignage d’Esther Gaudin : L’évasion des planches : la vérité, N° 58 « 22 octobre » bulletin de l’Amicale de Châteaubriant, Voves, Rouillé – 2e trimestre 2007
- J.Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne - 40-45 - L’Hermine et la Croix Gammée, Ed Yoran-embannen- Oct 2007

Un tunnel pour le Reich



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Texte du livre "Telles furent nos jeunes annees", telechargeable ici : http://www.journal-la-mee.fr/IMG/pdf/LivreMee.pdf

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