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Document 5


Document 5 : les souvenirs d’internement de M. Fouillien

Souvenir d’internement au camp de Choisel (Châteaubriant)

17 février 1941. A une heure peu avancée de la nuit, cinq bons inspecteurs sont venus suivant leurs habitudes bouleverser tout dans la maison et m’ont invité à les suivre jusqu’au Commissariat où ils me dirent : « Ce n’est qu’une formalité. Vous en avez pour une demi-journée. »

C’est à ce Commissariat que je retrouvais mon très cher et regretté camarade DAVID, et un peu plus tard dans la matinée BASTARD, LE BERTHE, etc. Je crois que ce matin là nous étions dix sept arrêtés, sous cette qualification « Individus dangereux pour la sécurité publique ». Nous seront mis en résidence surveillée jusqu’à X date ou tout au moins le bon plaisir de ces messieurs.

De là nous partîmes menottes aux mains, et accouplés deux à deux vers la prison. J’étais avec MILO (DAVID), venaient derrière LE BERTHE et LE BASTARD et la suite.

Souvenirs de prison, peu gais, nous avons passé dans cette maison 2 jours à grelotter de froid et surtout crever de faim.

20 février 1941. Grand branle bas de combat, départ en autocar Drouin pour le Croisic, avec un détachement de police formidable, une vingtaine de gendarmes à l’intérieur du car, des motos devant et derrière.

Nous ne savions pas encore où désormais nous allions vivre, et comment nous y serions. Je me rappelle très bien des paroles de MILO « Mon vieux on ne sait pas où l’on va, il n’y aura peut-être rien à manger, moins que mon morceau de pain », notre pauvre morceau de pain d’une couleur sombre, que nous avions touché le matin pour la journée.

Arrivés au Croisic, nous nous retrouvons avec beaucoup d’autres camarades qui étaient déjà là-bas depuis quelque temps, bonjour, poignées de main, cigarettes que nous trouvons d’un goût parfait, car depuis deux jours nous n’avions pas fumé. Ce fut une arrivée bruyante.

Puis la table, nous étions bien nourris et bien couchés dans des chambres très confortables. Nous nous groupons à quatre ensemble : DAVID, BASTARD, LE BERTHE et moi, nous ne nous quitterons plus jusqu’à cette séparation cruelle du 22 octobre.

Puis la vie s’organise, on ne fait rien ou presque, la vie devient monotone, aussi décide-t-on de bêcher le jardin, je me rappelle que MILO était un acharné pour ce genre de travail.

Le dimanche le brigadier nous permettait de rentrer du vin et lorsque certains d’entre nous avaient reçu un colis de gâteaux nous mangions quelques gâteaux en buvant un bon verre de vin, et parfois nous chantions quelques chansons.

Nous avions droit aussi aux visites, c’était pour nous une journée de fête lorsqu’un de nos camarades recevait une visite, cela régénérait l’atmosphère. Cette vie s’est déroulée comme cela jusqu’au 1er mai [1941]

La veille nous avions été prévenus que nous allions quitter le Croisic pour Châteaubriant, c’était sans doute cela les mesures de clémence à Pétain. Cette journée se passa en préparatif de départ, une dernière petite fête, quelques verres de vin.

J’avais oublié de dire que quelques camarades avaient été libérés, et étaient retournés dans leur famille.

1er mai 1941. Départ toujours en car Drouin, toutefois force policière moins imposante. Voyage sans histoire et arrivée à Choisel le 1er mai à 11 heures.

Nous prenons contact avec ce fameux camp de Choisel, qui deviendra sinistre quelques temps après. Dans ce camp au moment de notre arrivée il n’y avait que des nomades, qui par la suite seront transférés au camp de Moisdon-la-Rivière.

Au début la cuisine nous était servie par ces gens, et l’appétit n’était pas fort car malgré tout nous étions habitués à plus de propreté, aussi dès que nous avons pu nous avons fait nous-mêmes notre cuisine. Le camp était dirigé à ce moment là par un individu tout à fait spécial le Capitaine LECLAIR, un type qui était la plupart du temps saoul, mais on pouvait à la rigueur s’entendre assez bien avec lui. Je me rappelle très bien des paroles qu’il prononça lorsqu’il nous fit passer dans la partie du camp qui borde la route et qui s’appellera par la suite le camp P1 : ‘Vous n’êtes pas des gens comme les autres on ne peut pas mélanger les torchons avec les Soviets ».

Et aussi quelques fois « Ecoutez-moi, vous n’êtes là que pour un certain moment, il est dans le domaine du possible, que dans un avenir prochain, ce soit moi qui sera dans les barbelés et que ce soit vous qui me gardiez ».

C’était un homme que nous considérions comme un ivrogne invétéré.

Nous retrouvons aussi des camarades : DUGUY de Nantes et aussi deux autres du Nord, Gouillard et Caille. Ils avaient été envoyés directement au camp.

Ce ne fut pendant plusieurs jours que travaux d’installation, pour essayer d’avoir le plus de confort possible, nous avions à notre disposition assez de bois et aussi un peu d’outils.

Nous voici donc installés à la baraque 3, mon lit se trouve placé entre celui de BASTARD et de DAVID et pas très loin de celui de LE BERTHE, car nous restons dans la même formation qu’au Croisic.

Quelques jours plus tard notre nombre augmente, une dizaine de camarades venus du Mans et de Laval. Toujours les inévitables questions : « D’où venez-vous ? Depuis combien de temps êtes-vous arrêtés ? »

Et puis la vie reprend, nous commençons à travailler, car dans ce camp l’hygiène n’existe pas, il n’y a même pas de feuillée, les charpentiers que nous avons avec nous se mettent tout de suite à l’ouvrage, et nous, nous creusons la fosse. DAVID et moi les premières heures nous attrapons des ampoules, car ni l’un ni l’autre nous étions habitués à faire le terrassier.

C’est le 20 mai qu’arrivèrent les autres camarades de la région parisienne et de partout, ils venaient de la prison centrale de Clairvaux, et la santé ne se reflétait pas sur leurs visages. Ne sachant pas où ils allaient, ils se trouvaient presque heureux, oui on peut utiliser ce mot, de se voir au moins en plein air. A la suite de cette arrivée, nous vécûmes plusieurs jours, dans une action intense. Il fallait organiser au mieux le logement de misère de nos frères et comme nous étions déjà dans l’ambiance nous étions pour eux d’un grand secours.

Il y avait parmi tous ces camarades venus d’un peu partout, des noms qui deviendront célèbres un peu plus tard tels que : TIMBAUD, POULMARCH, MICHEL, GRANET, MOQUET, Pierre SEMAT et son fils, DELAUNE, GRENIER, MAUVAIS, HENAFF, pour ne citer que les principaux. Il y avait aussi les docteurs TENINE, BABIN, PESQUET. C’est après que cette organisation définitive fut mise en place, que la vie réelle du camp commença.

Je vais essayer d’entrer dans tous les détails de cette vie monotone et pourtant organisée pour éviter l’ennui d’une façon parfaite.

La principale chose proprement dite qui faisait l’ossature de l’organisation de la vie commune au camp, c’était la discipline librement consentie par tous.

Dès les premiers jours nous eûmes des relations maintenues entre le chef administratif du camp et les internés que nous étions, par l’intermédiaire de notre camarade TIMBAUD que l’on peut qualifier ici de chef et organisateur de la vie à Choisel.

Nous avions aussi une autre amélioration, dans le domaine de la nourriture, nous avions installé une cuisine dans le camp P1. Nous touchions les répartitions qui nous étaient dues . Quelques camarades volontaires faisaient maintenant notre cuisine. Nous avions au moins la satisfaction de manger quelque chose de propre. Ainsi se déroulait la vie matérielle du camp de Choisel.

Il faut aussi que je parle un peu de l’éducation au camp de Choisel.

Nous avions pour première éducation la lecture qui était organisée par un de nos camarades nommé CHEVROTON. Il avait organisé une bibliothèque où nous puisions avec plaisir. Les livres étaient la propriété de tous car nos efforts réunis nous avaient permis de réunir un nombre assez important de volumes.

Nous avions aussi des cours qui étaient organisés d’une façon aussi parfaite. Nous avions surnommé l’ensemble de ces cours « l’université de Choisel »

Il y en avait pour tous les goûts, aussi bien en langues étrangères « Anglais, Allemand, Espagnol », Mathématiques, Français supérieur et moyen, Sténo de différentes méthodes de même que de la philosophie pour ceux qui pouvaient les suivre.

Chaque jour de la semaine était divisé et à chaque période un cours dans une baraque déterminée et ainsi tous les jours de la semaine.

Ces cours étaient suivis par la grande majorité des internés de Choisel et ceux qui faisaient l’école buissonnière étaient très rares.

Ces cours nous apportaient non seulement l’instruction qui manquait à beaucoup d’entre nous, mais aussi un divertissement agréable qui nous faisait oublier un tant soit peu nos soucis moraux ou matériels du moment.

Tout ceci était dû à la bonne volonté des professeurs et à la compréhension des élèves que nous étions.

Après avoir parlé de l’étude, il faut bien un peu parler de ce qu’étaient les distractions au camp.

1) d’une manière sportive. Nous étions dirigés dans cette voie par un homme sûr et qualifié à cet effet puisqu’en réalité il était secrétaire de la C.G.T , notre cher et regretté camarade DELAUNE.

Il était pour nous non seulement un maître sportif mais aussi un charmant camarade. Le matin après l’appel, sous sa direction, jeunes et vieux nous exécutions des mouvements de culture physique que malgré le manque de nourriture nous acceptions avec plaisir.

Le dimanche nous organisions des compétitions sportives mais comme nous étions tous internés, nous faisions des matchs entre corporations, et je peux assurer que ces épreuves nous tenaient à cœur autant que si nous avions été libres sur des stades publics. Et les performances que nous réalisions n’étaient pas des plus mauvaises.

Dans un endroit du camp P1 nous avions fait par nos propres moyens une piste de 180 mètres elle était un peu courte mais elle nous suffisait.

Un sautoir en longueur et un autre en hauteur complétaient ce stade improvisé. Je me rappelle qu’un jour nous avions fait un match improvisé entre corporations et ce sont les métallurgistes qui ont emporté la coupe si l’on peut dire devant les cheminots, l’industrie du livre.

Nos plus passionnés spectateurs étaient sûrement nos gardiens qui emmenaient leurs femmes avec eux.

Voici comment en général se passaient nos dimanches sportifs. Nous avions aussi d’autres distractions qui corsaient un peu le spectacle sportif.

2) d’une manière artistique. En effet dans le camp nous avions aussi de bons éléments chanteurs, comiques et même un clown dont je ne me souviens plus le nom, et aussi une chorale qui à mon idée fonctionnait très bien.

On peut voir qu’avec nos moyens de distraction nous pouvions nous réjouir un peu malgré notre situation.

Tout était prétexte à une fête pour dérider les noirs cafards, même l’inauguration d’un urinoir construit par nos soins, que nous fêtions avec faste et où le Maire était représenté par notre cher camarade TIMBAUD où ce jour il y avait un discours et tout ce qui peut suivre dans une telle cérémonie.

Nous avions de temps en temps des conférences instructives que nous suivions avec intérêt. Je me souviens particulièrement d’une qui traitait le cinéma parlant d’une manière intelligente et compréhensive.

J’ai omis de dire aussi que dans la série des cours il y avait un cours de solfège.

On ne peut que garder un souvenir inoubliable pour des hommes qui ont eu le courage de surmonter leurs soucis matériels et personnels pour procurer à leurs camarades aussi bien moralement que matériellement des satisfactions et aussi des distractions nécessaires à cette vie de prisonniers et qui par la suite ont donné avec abnégation leur vie à leur cher pays, la France.

Je voudrais aussi parler de nos gardiens.

Je commencerai par le Lieutenant MOREAU qui pour ma part je n’ai pas beaucoup connu et qui était plutôt un homme dont les occupations étaient surtout administratives.

Quant au Lieutenant TOUYA on ne peut en dire la même chose mais chacun sait ce qu’il a fait et ce n’est pas la peine d’y revenir. Cet homme avait mis sa foi et sa conscience au service de l’occupant et qui était fier de renier la France pour les maîtres barbares. Il n’hésitait même pas à frapper un mutilé de guerre à coup de cravache qui était interné comme nous.

Quant aux gendarmes on ne peut pas en parler tant leur rôle était terne et pourtant un jour qu’ils avaient perquisitionné dans le camp P1 pour chercher un poste (qu’ils n’ont d’ailleurs pas trouv), lorsque nous sommes retournés dans la baraque 3 (je ne parlerai que de celle là) nous avons trouvé les quelques provisions que nous pouvions nous procurer, foulées aux pieds par ces gardiens de notre race.

Je peux dire malgré cela que nous les avons mystifiés plus d’une fois.

Un seul exemple : j’étais à ce moment fiancé et il me tardait de revoir celle qui est maintenant ma femme. J’avais à Châteaubriant un ami qui était boulanger et qui à ce moment livrait le pain au camp en compagnie de son commis.

Ma future femme décida de remplacer le patron et de venir ainsi avec le commis livrer le pain. Mais le pain ne se livrait qu’au P2 alors j’ai décidé que pour un jour je serai menuisier car l’atelier était dans le P2. Comme fut dit fut fait et un de mes camarades menuisier demanda la permission de m’emmener pour un travail urgent. Et quand le pain arrivait ma fiancée laissait le commis et venait me rejoindre à la menuiserie dans un endroit où les gendarmes ne pouvaient nous voir. Et pendant un quart d’heure nous étions ensemble, et lorsque ma fiancée partait de nouveau à la boulangerie elle avait avec elle de nombreuses lettres pour l’extérieur.

Ce trafic dura quand même deux jours sans que les gendarmes n’y trouvent rien à redire.

Voilà tout ce que je peux dire de ma vie à Choisel et des souvenirs qui sont les plus exacts à ma mémoire.

Signé : Fouillien

(Archives de Loire-Atlantique ADLA 27 J 11]



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Texte du livre "Telles furent nos jeunes annees", telechargeable ici : http://www.journal-la-mee.fr/IMG/pdf/LivreMee.pdf

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