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L’ausweiss

Ecrit le 19 septembre 2012

(Souvenirs de Pierre Martin, dans les années 1941-1943. Il résidait à l’école Aristide Briand, école des filles, réquisitionnée par les Allemands à Châteaubriant).

Heil Hitler !

Ce jour-là j’étais revenu très vite de l’école des garçons, sans m’attarder avec mes copains, car ma professeure de piano m’avait dit qu’elle ne pourrait m’accueillir chez elle pour la prochaine leçon car le peintre allait retapisser son logement.

Elle avait proposé de venir chez moi et il fallait donc que je l’attende devant l’école des filles pour qu’elle passe avec moi devant la sentinelle.

En effet, au début de l’occupation de l’école les sentinelles exigeaient de contrôler un à un les badges, « aussweiss » en allemand, de toutes les personnes autorisées à y habiter avant de les laisser franchir le seuil l’une après l’autre.

Leurs officiers s’étaient tout de même laissé convaincre, après de nombreuses tentatives de négociation par ma maman, finalement couronnées de succès, que les sentinelles étaient suffisamment physionomistes pour laisser passer les mêmes personnes et les mêmes enfants plusieurs fois par jour sans contraindre à chaque fois chacun à chercher dans le fond de son sac le précieux papier, ce qui prenait un temps considérable quand tout le pensionnat arrivait en même temps.

Les sentinelles étaient toujours les mêmes, en tout cas pendant plusieurs mois d’affilée, et certaines se montraient suffisamment coopératives pour laisser entrer des « étrangers » à notre petite communauté, comme le plombier ou le docteur, pourvu qu’un détenteur d’aussweiss vint le chercher à la porte et l’accompagne à l’intérieur, après avoir laissé un papier avec son nom et son adresse.

C’est la mission qui m’incombait pour permettre à ma professeure de venir me donner sa leçon à la maison.

Comme je commençais à monter la côte qui, depuis l’étang de la Torche, monte vers l’école, j’aperçus devant moi, sur le trottoir de gauche [qui commence devant les bains douches municipaux], un « monsieur » avançant devant moi d’un pas martial, une serviette de cuir à la main.

Je ne voulus pas le dépasser et restai à une dizaine de mètres derrière lui : il était vêtu d’une vareuse d’allure militaire, sanglée d’un ceinturon, et d’un pantalon bouffant, dit « de golf » et il était coiffé d’un large béret basque tellement penché sur le côté qu’il touchait son épaule.

Il arriva devant le perron de l’école où se tenait la sentinelle, et je m’attendais à ce qu’il continue son chemin vers le haut de la rue.

La surprise me stoppa net quand je le vis, face à la sentinelle qui était campée sur ses jambes écartées, le fusil à la bretelle, quelques marches plus haut, se mettre au garde à vous et faire le salut hitlérien !

La sentinelle, bien sûr, ne pouvait être en reste et en retour elle claqua des talons en brandissant son bras en l’air.

Le « monsieur » alors, commença à monter les marches comme s’il voulait entrer : j’entendis la sentinelle lui demander : « Ausweiss ? ». Le monsieur n’en avait pas et insistait pour entrer, baragouinant quelque chose qui ressemblait à de l’allemand et que je crois pouvoir reconstituer comme : « Nicht aussweiss ! ich bin mit Deutschland ! Heil Hitler ! Meine zeitung für Deutschland ! Deutschland über alles ! ». (Je n’ai pas de laisser-passer ! Je suis avec l’Allemagne ! Vive Hitler ! Mon journal est pour l’Allemagne ! L’Allemagne avant tout !)

La sentinelle continuait à demander : « Aussweis ? » puis m’apercevant, elle m’interpella et, sans comprendre ce qu’elle disait, je compris qu’elle me demandait si je connaissais le visiteur et si j’étais d’accord pour le « dédouaner », en quelque sorte, et l’accompagner à l’intérieur. Je m’approchai et fis non de la tête. La sentinelle répéta au monsieur avec insistance : « Ausweiss ! Ausweiss ! ». Je voulus sortir le mien d’« aussweiss » du fond de mon cartable mais la sentinelle n’avait pas besoin de le voir et commença à pousser la porte pour me laisser entrer.

Le « monsieur » s’adressa à moi : « Attends petit, c’est un malentendu ! Tu habites là ? Tiens, prends ces journaux, il y en a un pour tes parents, mets les autres dans les boites aux lettres ! »

Je pris de ma main libre le paquet de journaux qu’il me tendait et entrai : comme j’avais les deux mains prises, la sentinelle ferma la porte derrière moi. Je ne voulus pas mettre des journaux dans les boites aux lettres des instituteurs et institutrices qui habitaient l’école sans en parler à maman et en son absence je posai la pile entière sur son bureau.

Quelques instants plus tard je descendis pour accueillir ma professeure de piano à la porte de l’école et lui permettre d’entrer me donner sa leçon. Quand maman découvrit la pile de journaux que j’avais mise sur son bureau et porta son regard sur les titres de la première page, elle se mit en colère : « Qui a apporté ces torchons ? » demanda-t-elle. Je lui racontai ce qui s’était passé : elle éclata de rire. « Hé bien, voilà du papier pour allumer le feu ! » dit-elle.

L’autodafé ne dura qu’un instant dans la cuisinière à bois de la cuisine.

Signé : Pierre Martin

Note de la Rédaction :

La famille Quinquette, ultra-collaboratrice et chantre du Régime de Vichy, dirigeait « Le Courrier de Châteaubriant ». Le directeur de ce journal tentera d’obtenir pour son fils le monopole de la Salle des Fêtes, sise au premier étage de la mairie, pour des séances de cinéma pro-Vichyste. D’après le Sous-Préfet de l’époque, M. Quinquette (père) a failli être nommé « maire » par Vichy. Finalement on lui préféra Me Noël, quand même plus présentable.

L’imprimerie Quinquette se trouvait rue Gutenberg à Châteaubriant, à l’angle de la rue du Doyen Blais. Elle fut confisquée à la Libération. Le bâtiment a été en partie démoli en septembre 2012.