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Châteaubriant - 18 juin 1940

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Ecrit le 15 août 2012

 L’officier allemand mit le petit chien en joue

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Pierre Martin

L’arrivée des troupes d’occupation à Châteaubriant eut lieu le 18 Juin 1940. Pierre Martin se souvient

Un long convoi de charrettes à quatre roues tirées chacune par deux chevaux attelés côte à côte entra dans la ville par la route qui venait de Vitré et passait devant l’école Aristide Briand. J’étais dans le hall d’entrée avec ma maman et Mademoiselle Châtaigneau, une institutrice âgée, en fin de carrière, qui rappelait souvent qu’elle avait perdu son fiancé pendant la « grande » guerre.

Je n’avais encore jamais vu de charrette à quatre roues ni d’attelage de chevaux côte à côte : les chemins creux du bocage, dans la campagne que je connaissais, étaient étroits et ne permettaient de faire passer que des charrettes à deux roues et lorsque la charge était trop lourde pour un seul cheval, on en attelait deux, mais l’un derrière l’autre.

Maman m’avait parlé, au moment de l’annonce de la défaite à la radio, de la « force mécanique » des Allemands qui avait eu le dessus sur l’armée de Papa, et j’étais surpris de ne pas voir passer de tanks ou d’auto-mitrailleuses.

Coiffés de casques qui descendaient bas sur leur nuque, de jeunes soldats en uniformes verts étaient assis face à face sur deux bancs dans les charrettes, les fusils maintenus droits entre leurs jambes. Beaucoup souriaient et certains étaient même rigolards, surtout les conducteurs, qui faisaient fréquemment claquer leur long fouet au-dessus de leurs chevaux.

Au premier claquement, Mademoiselle Châtaigneau sursauta et serra maman dans ses bras comme pour la protéger, croyant avoir entendu un coup de feu.

Le défilé des charrettes vers le centre de la ville s’interrompit en fin d’après midi. Un grand calme enveloppa l’école désertée, dont nous étions les seuls occupants.

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Collège Aristide Briand

Photo : Ancien collège Aristide Briand :

  • 3- Logement de fonction des deux institutrices Mlle Drouet et Mlle Ripoche.
  • 6- Fenêtre de la cuisine du logement de fonction de Mme Martin, donnant sur une petite terrasse.
  • 7- Porte vitrée du vestibule d’entrée de l’école donnant accès aux appartements de fonction.
  • 8- Portail de la rue de derrière

En effet, Donatien et Donatienne, le couple de concierges, avaient rejoint leur village près de la Meilleraye, et les institutrices du deuxième étage, Mlle Drouet et Mlle Ripoche, étaient retournées chez leurs parents pour les vacances.

 « Matame, che fous prie ! »

Dans la soirée, alors que ma mère et moi finissions de dîner dans la cuisine, au premier étage, le portail donnant sur la rue de derrière, qui n’était pas verrouillé et était rarement utilisé, fut ouvert à grands bruits : grincements et chocs des battants sur les murs. Nous étant précipités à la fenêtre nous pûmes voir une voiture blindée et quelques camions faire leur entrée dans la cour.

Un bruit de bottes dans l’escalier donnant accès aux appartements de fonction du premier étage nous alerta, puis des coups forts et répétés nous parurent avoir ébranlé la porte d’entrée de notre logement.

Une voix avec un fort accent nous interpela : « Matame, che fous prie ! ». Maman me prit dans ses bras et ouvrit la porte. Un gradé en casquette, me fit sursauter en claquant des talons. Il était suivi de deux soldats casqués, le fusil à la main, qui claquèrent des talons à leur tour. Ils s’avancèrent de quelques mètres dans le couloir.
« Matame la tirectrice, fenez afec moi foir en bas limite caserne soldats et entrée pensionnat ! »

Cette limite avait déjà été fixée lorsque l’école avait été réquisitionnée pour l’armée française, en présence de fonctionnaires de la Mairie, de la Sous-Préfecture et de l’Administration militaire. L’état major prévoyant des pertes aussi importantes qu’en 14-18 avait l’intention de convertir les classes en hôpital pour les blessés.

C’était simple : tout le rez de chaussée, c’est à dire la cour de récréation avec sa véranda sur deux côtés, les trois préaux et les onze classes étaient devenus « territoire militaire ». Seul le hall d’entrée était commun à l’armée et au pensionnat puisqu’il donnait accès depuis la rue, au fond : à la cour et aux classes, et sur le côté droit : à l’escalier qui menait aux étages où étaient situés les appartements de fonction et les dortoirs.

Thérèse, notre fidèle et dévouée aide-ménagère, qui vivait avec nous presque depuis ma naissance, nous avait quittés pour se marier. Ma petite soeur de trois mois dormait et j’étais le seul pouvant la « garder » pendant que maman descendait avec l’officier allemand et ses deux « assistants ».

Je restai donc seul dans l’appartement dont la porte était restée ouverte, me permettant d’entendre les voix gutturales des Allemands, scandées par le piétinement de leurs bottes sur les marches de bois, parlant entre eux en escortant maman jusqu’au rez de chaussée d’où montaient les bruits d’un grand remue-ménage.

Mon inquiétude se dissipa quand elle remonta après ce qui m’avait semblé un long moment. Ma mère, moi et ma petite soeur étions les seuls Français dans le bâtiment avec Mlle Châtaigneau et sa vieille maman, dans les appartements de fonction qui nous étaient attribués dans l’école. En effet, non seulement Mlle Drouet et Mlle Ripoche avaient quitté leur appartement mais les pensionnaires étaient également toutes rentrées chez elles puisque les cours avaient été interrompus début juin, en raison des événements, en avance sur le calendrier habituel qui fixait la fin des classes au 14 Juillet.
9- Porte du hall d’entrée, côté rue, où se trouvait un soldat
10- Portail d’entrée dans la rue de derrière, menant à la cour de l’école.

 Japy, mon petit ratier

Il nous fallut longtemps pour nous endormir car un brouhaha et des éclats de voix nous parvinrent presque toute la nuit. Le lendemain matin, peu après le lever du jour, des ordres dont la brutalité et le ton rendaient la langue allemande rocailleuse, suivis de bruits de pelles et de pioches dans la cour, nous réveillèrent. Sorti de mon lit, encore en pyjama, je montai sur une chaise et me postai à la fenêtre de la cuisine qui ouvrait sur une petite terrasse qui dominait la cour : des soldats, torse nu, creusaient un trou. Ils y plantèrent un mât.

Mon tout jeune chien, que nous appelions Japy, un petit ratier que j’avais choisi à sa naissance dans le fournil de la boulangère de la rue Tournebride, et dont nous avions mis la niche sur la terrasse, n’arrêtait pas de japper devant cette agitation, comme il le faisait souvent, d’où son nom !

Un peu plus tard, à sept heures, une sonnerie de clairon retentit, avec accompagnement de tambour. Maman me dit : « enlève vite le chien de la terrasse ! » Je le pris avec mes deux mains et le mis par terre dans la cuisine.

Une vingtaine de soldats, le fusil à la bretelle, en deux files égales, se mirent à défiler au pas de l’oie en se croisant dans la cour jusqu’à côté du mât. Là, les deux files s’immobilisèrent face à face, puis l’un des soldats apporta religieusement et déplia un drapeau qu’un deuxième accrocha à une cordelette qui pendait depuis le le haut du mât. Il le fit monter doucement, déployant peu à peu l’immense croix gammée qu’il recélait dans ses plis pendant que les autres chantaient à tue-tête : « Aïli Aïlo » etc...

Japy couinait à mes pieds, dressé sur ses pattes de derrière, il grattait mes cuisses de ses deux pattes avant, pour manifester son désir de remonter sur « sa » terrasse. Croyant que la cérémonie en bas était terminée puisque le chant avait cessé, bien que les soldats soient restés au garde à vous, je l’y remis.

C’est alors que le clairon retentit à nouveau, en même temps qu’un roulement de tambour : Japy, ému par ce concert, comme il l’était souvent aussi quand je jouais du piano, s’assit et commença à moduler un hululement d’accompagnement qui n’en finissait pas.

Un gradé qui avait défilé en tête d’une des files et ponctué les manoeuvres de ses commandements gutturaux, prit en mains son fusil qu’il dirigea vers la terrasse et hurla quelque chose en allemand tellement fort que le son couvrit et le clairon et le tambour et le hululement de Japy qui était hors de ma portée tout au bout de la terrasse : je l’appelai mais il était tout entier à la musique. Maman était dans la chambre derrière, sur la rue, porte fermée, donnant le biberon à ma petite soeur.

La colère et l’agitation du gradé en bas croissaient de minute en minute, j’approchai une chaise de la fenêtre et j’escaladai l’appui pour me précipiter et prendre Japy dans mes bras, le ramener dans la cuisine, le coeur battant et les jambes en coton, je manquai la chaise qui se renversa sur moi et sur mon chien qui hurla de douleur.

Maman surgit dans la cuisine :

  • « Que se passe-t-il ? »
  • « Ils ont voulu fusiller Japy ! »

Je lui expliquai à grand’peine, le souffle encore coupé, ce qui s’était produit.

« On ne peut pas garder ce chien ici, dit-elle, on va l’emmener chez tes grands parents à Derval. »

Un ballet comparable, avec accompagnement de clairon et de tambour, se déroula
quelques instants plus tard dans la rue Aristide Briand, en face du hall d’entrée de l’école où, depuis la veille, s’était postée une sentinelle, quand elle fut « relevée » à huit heures.

Dans la soirée, une cérémonie similaire eut lieu pour descendre les couleurs dans
la cour et relever à nouveau la sentinelle de l’entrée, dans la rue.

Les jours suivants ces routines continuèrent, attirant toujours quelques spectateurs autour de celles qui se déroulaient dans la rue où la circulation restait bloquée quelques instants.

Un soldat allemand montait de temps en temps demander dans un français approximatif et laborieux, où se trouvaient soit une clé, d’une classe ou d’un placard,
soit une vanne d’alimentation d’eau, car depuis la « réquisition » des locaux au début de la guerre, ils avaient été laissés inoccupés, à l’abandon, après avoir été débarrassés des pupitres des élèves et des estrades des professeurs.

Au bout de quelques jours de cette routine, Maman décida de quitter la ville et de rejoindre Derval,
où habitaient ses parents, mes grands parents maternels, puisque c’étaient les vacances d’été et qu’elle voulait échapper à la pression qu’elle ressentait par la présence constante et trop proche des « occupants ».

(Photo : Pierre Martin) En outre nous étions
sans nouvelle de Papa depuis la débâcle et elle avait besoin du réconfort que lui offrait sa famille dans son pays natal. Elle laissa donc les clés de notre appartement à Mlle Châtaigneau, qui n’avait nulle part où aller et en aurait-elle eu le choix, ne pouvait pas faire voyager sa trop vieille maman.

Il y avait toujours des trains, mais leurs horaires étaient aléatoires, et nous rejoignîmes la gare, sacs au dos poussant ma petite soeur dans sa poussette. Après deux heures d’attente, une locomotive arriva de Rennes par Vitré et Martigné Ferchaud, tirant quelques
vieux wagons : nous pûmes y monter et nous arrivâmes à Derval
dans la soirée, après de multiples escales.

signé : Pierre Martin

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Japy

Ci contre : Japy aurait bien dû
être décoré pour hululement anti-nazi

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