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La vie à la campagne

L’exemple d’Abbaretz (écrit en 1983)

ABBARETZ : Chronique de la vie, en Pays de la Mée - dans les années 1900

Comment vivait-on autrefois dans les campagnes ?

La nourriture, les mariages, les fêtes, la vie quotidienne....

Quelques jeunes nous ont posé des questions à ce sujet, la Mée a eu la chance de pouvoir rencontrer une octogénaire d’ABBARETZ.

La vie à la campagne, dans les années 1900, était misérable dans beaucoup de familles de la région D’ABBARETZ, comme partout sans doute : « à sa naissance, mon mari avait un jumeau. Lorsque la Châtelaine est passée voir la maman, elle lui a demandé : qu’avez-vous pour les habiller ? - seulement deux brassières et deux chemises, répondit la mère de mon mari ». Deux brassières et deux chemises, c’est déjà peu pour un bébé, mais pour des jumeaux... « Le lendemain, la châtelaine, Mme GUILLOTIN DE CORSON, apportait un colis de vêtement. C’est un geste charitable qui fait que je ne dirai jamais de mal de ces gens-là. »

La misère dans les campagnes

La misère passée était plus importante dans les campagnes que dans les bourgs et sans aucune comparaison avec ce qu’elle peut être maintenant. « Dans les familles pauvres, les repas étaient rudimentaires. Je me souviens des familles qui mangeaient la « moelle » du chou, c’est-à-dire les trogons de chou qui étaient épluchés pour n’en garder que la partie tendre : les trognons de chou ne coûtaient rien, il suffisait de les ramasser dans les champs. Je me souviens d’une famille où on partageait UNE sardine entre 3 ou 4 personnes. Je me souviens aussi d’une famille qui faisait ses repas avec du pain et des haricots : une bouchée de pain et UN (un seul) haricot à la fois. C’est un peu comme la fable de la Fontaine où l’on voit un pauvre hère manger son pain sec avec la bonne odeur d’une rôtisserie voisine. »

« Chez nous, on ne faisait pas partie des pauvres. Mes parents avaient du « Bien », c’est-à-dire quelques terres à eux. C’était important ! D’ailleurs on libellait les lettres ainsi « Monsieur, Madame... Propriétaires ». Chez nous, comme dans les fermes aisées, on mangeait de la galette de blé noir tous les midis, en guise de pain. C’était bon. Des fois, il y avait du lard, des abats de boucherie ou de la fricassée. La fricassée ? C’était des abats, intestins, foie, cœur, cuits dans le sang. Le soir, on mangeait de la bouillie de blé noir ou, à la saison, une platée de choux-verts. Tous les matins, on mangeait de la soupe.

Du pain, oui, nous en avions. Nous le cuisions nous-mêmes. Parfois nous avions du poisson, quand passait à Abbaretz une marchande tirant une charrette à bras. Alors nous achetions des sardines et surtout des coquillages, des moules ».

Comment Maria, en jupe étroite, priva sa mère de pain

Du pain, tout le monde n’en avait pas. La commune, administrée par le châtelain, attribuait du pain aux pauvres, un pain par semaine. Encore fallait-il avoir vraiment l’air de pauvres : « une femme de la commune était très pauvre. Elle n’avait pour vivre que les chaussettes qu’elle tricotait et vendait et les services qu’elle pouvait rendre autour d’elle. Par exemple, elle coiffait la fillette des voisins en échange d’un demi-litre de lait par jour. Cette dame avait droit à un pain de la commune, chaque semaine.

Cette femme avait une fille, une belle fille, prénommée Maria, qui trouva à s’embaucher un jour comme lingère à Paris. Maria revint un dimanche chez sa mère et se rendit à l’église vêtue comme à Paris, d’une jupe étroite ; vêtue comme une dame ou comme les filles du châtelain, alors que les paysannes du coin portaient encore leurs larges jupes. Quelques jours après, le maire de la commune, c’est-à-dire le châtelain, appela la vieille femme : « quand on a une fille qui s’habille comme la vôtre, on n’a pas besoin d’un pain de la commune ». Et voilà comment la jupe étroite de Maria enleva le pain de la bouche de sa mère. » Le Châtelain, en effet, savait être charitable, mais à condition que chacun reste « à sa place ».

Les paysans étaient à sa merci pour le travail, pour le droit de ramasser du bois mort dans les forêts. Le châtelain possédait de nombreuses fermes, mais gare au métayer qui oubliait de saluer au passage de la calèche...

L’habitat ne ressemblait pas à celui des campagnes actuelles. « On vivait dans deux pièces, la cuisine et la chambre, chambre collective où se trouvaient tous les lits de la famille. » Pour se chauffer, il n’y avait que la cheminée. Le bois provenait de l’émondage des chênes pour ceux qui en avaient, ou était ramassé dans les forêts, si le châtelain le permettait. Les plus pauvres faisaient sécher des racines de chou pour les brûler. Il s’agissait le plus souvent de salariés agricoles, qui n’avaient pas de terre donc qui n’avait rien à eux, pas même un peu de bois. Acheter du bois aurait coûté trop cher ; les racines des choux verts, il suffisait d’aller les ramasser dans les champs.

« Jouxtant la maison se trouvait l’étable où l’on ne changeait pas tous les jours la litière des vaches. C’était un endroit où il faisait chaud et il n’était pas rare que s’y tiennent des réunions les soirs d’hiver ».

Chouans et loups garous

Les soirs d’hiver, quand la nuit tombe vite et qu’il n’y a rien à faire aux champs, les gens se réunissaient pour passer la veillée chez l’un ou chez l’autre. On économisait ainsi la chandelle et le bois pour le feu. Certains chantaient, d’autres racontaient des histoires. Chacun ou presque travaillait de ses mains : reprisages, tricot, vannerie... C’est dans ces veillées que se transmettaient les traditions, les vieilles histoires comme celles des chouans ou des loups-garous.

Les chouans et leurs exactions sont encore présents dans les esprits. S’agit-il de la chouannerie des années 1793 et suivantes ? S’agit-il du soulèvement organisé par la Duchesse de Berry en 1832 contre Louis Philippe ? Il n’est pas facile de le savoir. Mais quoi qu’il en soit, on parle des « chouans ».

On raconte comment ils tuèrent un de leurs adversaires, par un coup de fusil tiré au travers du trou de l’évier. Les éviers, autrefois, étaient taillées dans de gros blocs de schiste et l’orifice débouchait directement dehors. Les chouans profitèrent de cette « meurtrière » pour fusiller l’homme dont ils suivaient le déplacement grâce à la lueur de sa bougie. On raconte aussi comment, un jour, on trompa les « chouans » : les habitants venaient de tuer un cochon. On annonce une troupe de chouans. C’est sûr, ils vont emporter la bête. Alors, vite, vite, on la place dans un lit et on organise une veillée mortuaire avec bougies et prières. Les chouans respectèrent le « mort »... et l’approvisionnement des habitants du lieu fut ainsi protégé...

On racontait des histoires fantastiques : « un journalier qui rentrait la nuit par une viette (1), en passant un échaler (2) rencontre le diable, sous la forme d’un bélier, qui lui barre le passage : il doit lutter contre lui. Il réussit à le battre et arrive chez lui, épuisé, sa chemise trempée. A sa femme qui l’interroge, il dit croire avoir rencontré le malin. Une semaine après, il était mort ».

« Si quelqu’un avait mal agi envers la communauté, il devait « courir le garou » la nuit et ne pouvait s’arrêter que s’il avait vu 7 clochers. Course épuisante ! S’il rencontrait un autre garou, l’un demandait à l’autre de le piquer au front pour le délivrer. Il lui disait : « pique-moi et pique-moi bien. » Si le sang coulait, il était délivré.

La mariée était en noir

Le mariage était une grande fête. La veille, les futurs époux apportaient chacun leur lit et leur armoire pour « monter le ménage ». Le jour de la noce, la mariée était en noir. Elle se rendait à pied au bourg, accompagnée d’un violoneux Le retour se faisait avec tous les invités, à pied aussi, jusqu’à la ferme qui les accueillait. Un coup de fusil saluait l’arrivée de la jeune épousée. Puis on passait à table. Un festin ! De la « vinaigrette », c’est-à-dire du pot-au-feu froid, de la « daube », du poulet, et des gâteaux pour finir. Le tout arrosé de cidre essentiellement, car le vin n’était guère récolté dans la région. Et puis le soir, on dansait, sur la musique du violoneux.

En dehors des mariages, il ne manquait pas de fêtes à la campagne. Il y avait « les rogations » les lundi, mardi, mercredi avant l’Ascension. Chaque famille décorait sa croix et le village partait en procession, de croix en croix, chantant des cantiques et des supplications à Dieu pour qu’il protège les cultures, le blé et le foin. Cela se faisait le matin de bonne heure et à midi tout le monde se retrouvait pour déjeuner ensemble.

Il y avait aussi le marché tous les mois. Et la « foire de la Marguerite » en juillet à Abbaretz, qui s’accompagnait d’une fête foraine. Enfin il y avait une grande fête à Notre Dame des Langueurs, un bourg situé à 8 km d’Abbaretz. Cela se faisait la veille des Rameaux. Tout le monde s’y rendait à pied. Messe le matin, pour le bétail ; foire l’après-midi et bal. Le soir on rentrait, tout content de sa journée et toujours à pied. Des « voitures », il ne fallait pas en parler. On n’allait pas fatiguer le bétail à traîner une charrette pour porter des gens qui peuvent bien marcher ! Seules les filles du châtelain se promenaient en calèche. Le châtelain, lui, eut un jour une automobile, rutilante de tous ses cuivres, qui effraya fort les gens du bourg, au début.

Danser au son de la goule

En dehors des rogations et des jours de foire, les jeunes se retrouvaient le dimanche pour sortir et s’amuser ensemble. L’un d’entre eux chantait, les autres « gavottaient » c’est-à-dire « dansaient au son de la goule ». Les bals publics, organisés par les débits de boisson, étaient mal famés et interdits aux jeunes filles. Notre octogénaire, qui avait enfreint l’interdiction, vit sa mère venir la chercher avec un fouet.

Dans la vie des enfants, l’école était un gros morceau. « Pour les garçons, il n’y avait qu’une école publique. Ce qui explique peut-être le vote traditionnellement à gauche des Abbarois (3). A l’école publique de filles n’allaient que les filles de fonctionnaires et de l’Assistance Publique. « Moi j’avais été mise à l’école privée ». L’école n’était pas chauffée, bien sûr. Les filles du bourg apportaient leur chaufferette et portaient des mitaines. Les filles des villages n’avaient rien de tout cela. Le midi, les demi-pensionnaires mangeaient de la soupe, des choux verts et de la bouillie sucrée. Chaque élève devait apporter un litre de cidre par semaine.

Le jour de la Communion Solennelle, il n’y a que quelques familles qui faisaient un « repas de communion ». Pour les autres, ceux qui le pouvaient apportaient du lait à la Cure et à la sortie de la cérémonie, on mangeait des « cailles » à la cure (c’est-à-dire des caillebottes). C’était bon...

A la fin de l’année, à l’école privée, il y avait distribution solennelle des prix. « Les enfants tressaient leur propre couronne de laurier, se présentaient devant le châtelain et sa famille, saluaient, tendaient leur couronne. Le châtelain les en couronnait. C’est le châtelain qui payait les prix ». Le châtelain n’a jamais eu le loisir de couronner ses propres enfants : passant une partie de l’année à Nantes, ses enfants fréquentaient les écoles nantaises, ce qui vaut mieux qu’une petite école de campagne, évidemment.

Les petites croix de bois

Notre octogénaire abbaroise se souvient aussi des enterrements : « le mort était porté à l’église et au cimetière par quatre hommes. La famille déposait une petite croix de bois au pied de chaque calvaire devant lequel passait le convoi mortuaire ». C’était une bonne aubaine pour les enfants qui, malgré l’interdiction, récupéraient ces petites croix pour jouer...

Cette vieille personne évoque encore les soirs de Noël où brûlait dans la cheminée une grosse bûche aspergée d’eau bénite et dont on recueillait les cendres pour protéger la maison de la foudre. Ce soir-là, chaque enfant recevait en cadeau un petit Jésus en sucre et une orange.

Elle se souvient encore des moissons où le blé, semé en sillons était coupé à la faucille. Les plus rapides faisaient « une radée » c’est-à-dire aidaient les autres, les filles en particulier, pour que tout le monde arrive presque en même temps au bout du sillon. Là, les hommes « jippaient » c’est-à-dire luttaient et chahutaient pour se délasser.

On peut-i chanteu ?

Parmi les traditions, il y avait aussi celle du mois de mai : un groupe de jeunes parcourait la campagne la nuit tombée et frappait à la porte des maisons : « On peut-y chanteu ? » Si c’était oui, ils célébraient le « joli mois de mai » par leurs chansons et la famille leur donnait quelque chose, souvent des œufs. Si c’était non, le groupe repartait en chantant gouailleusement : « en vous remerciant, le père la mère et l’andouille, que tous les chiens du village vous chient par la goule ». Est-il nécessaire de préciser qu’il ne s’en trouvait guère à leur refuser ?

CES TEMPS-LA SONT REVOLUS

FAUT-IL REGRETTER LE TEMPS PASSE, VOULOIR REVENIR EN ARRIERE ?...

LA VIE NE REVIENT JAMAIS EN ARRIERE
ET LA MISERE PASSEE, MEME COLOREE PAR LA NOSTALGIE, _ N’ETAIT PAS FACILE A SUPPORTER.

ON PEUT SIMPLEMENT REGRETTER LES TRADITIONS PERDUES,
LA VIE COMMUNAUTAIRE OUBLIEE,
LA SOLIDARITE QUOTIDIENNE...

LE TEMPS ACTUEL EST CELUI DU CHACUN CHEZ SOI,
CHACUN POUR SOI.

CE N’EST PEUT-ETRE QU’UN MAUVAIS PASSAGE ?


(1) petite voie, sentier
(2) barrière séparant un champ d’un autre
(3) du moins pour les votes nationaux